Anna Karénine (trad. Bienstock)/VI/16

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 338-345).


XVI

Daria Alexandrovna tenait à réaliser son intention d’aller chez Anna. Elle craignait bien d’être désagréable à sa sœur et à Lévine, dont elle comprenait les raisons de ne pas désirer un rapprochement avec Vronskï, mais d’autre part elle regardait comme un devoir d’aller chez Anna et de lui montrer par là que ses sentiments pour elle, malgré sa nouvelle situation, étaient demeurés les mêmes.

Afin de ne pas déranger les Lévine pour ce voyage, elle envoya louer des chevaux au bourg. Dès que Lévine en fut averti, il vint lui adresser des reproches.

— Pourquoi t’imagines-tu que ton voyage puisse m’être désagréable ? Et si même cela était, tu m’affligerais encore davantage en ne prenant pas mes chevaux. Tu ne m’as pas dit une seule fois d’une façon définitive que tu partais ; et si tu loues des chevaux aux paysans, premièrement tu me contrarieras, et deuxièmement ils accepteront mais ne l’amèneront jamais jusqu’au bout. J’ai des chevaux ; si tu ne veux pas m’attrister, prends les miens.

Daria Alexandrovna dut accepter, et pour le jour indiqué Lévine lui fit préparer quatre chevaux et une voiture ; l’attelage n’était pas très joli, mais pouvait amener Daria Alexandrovna chez les Vronskï en une journée. La vieille princesse et la sage-femme devaient aussi s’en aller, de sorte que c’était un vrai dérangement pour Lévine, mais c’eût été peu hospitalier de laisser partir Daria Alexandrovna en attelage loué, et de plus il savait que les vingt roubles demandés par les paysans pour le voyage étaient pour elle une vraie somme, vu l’état actuel de ses finances, que Lévine comprenait parfaitement.

Sur les conseils de Lévine, Daria Alexandrovna partit dès l’aube.

La route était belle, la voiture confortable, les chevaux trottaient gaîment, et sur le siège, à côté du cocher, Lévine pour plus de sécurité avait placé en guise de valet de pied le garçon de bureau.

Daria Alexandrovna s’endormit et ne s’éveilla qu’à l’auberge où il fallait relayer.

Là elle prit du thé chez le riche paysan où Lévine, en allant chez Sviajski, s’était autrefois arrêté, et après avoir causé avec les femmes de leurs enfants et, avec le vieux, du comte Vronskï qu’il vanta beaucoup, vers dix heures, Daria Alexandrovna se remit en route.

Chez elle, absorbée par ses devoirs maternels, elle n’avait jamais le temps de réfléchir, mais durant ce voyage de quatre heures, toutes ses pensées d’autrefois s’agitèrent soudain dans son esprit et elle se prit à considérer sa vie sous ses différents aspects, comme elle ne l’avait jamais fait. Ses propres idées lui semblaient étranges à elle-même.

Elle pensa d’abord à ses enfants. La princesse et Kitty (c’était sur celle-ci qu’elle comptait particulièrement) avaient promis de les bien surveiller, néanmoins elle était inquiète « Pourvu que Macha ne fasse plus de sottises, que Gricha n’aille pas attraper quelque coup de pied de cheval, que Lili ne se donne pas d’indigestion », pensa-t-elle.

Bientôt ces petits soucis présents firent place aux préoccupations de l’avenir prochain : En rentrant à Moscou il lui fallait changer d’appartement, rafraîchir le salon, acheter une pelisse à sa fille aînée. Puis se présentèrent à elle des questions d’un avenir plus lointain : Comment ferait-elle pour mener à bien l’éducation de ses enfants ? « Pour les filles ce n’est encore rien, pensait-elle, mais les garçons ? Jusqu’à présent j’ai pu m’occuper de Gricha, parce que, pour le moment, je suis libre, mais que survienne une grossesse ?… Il est absolument inutile de compter sur Stiva, et c’est moi, aidée de quelques amis, qui dois en faire des hommes… Mais s’il survient une grossesse ?… » Et elle songea qu’il était injuste de considérer les douleurs de l’enfantement comme le signe de la malédiction qui pèse sur la femme. « C’est si peu de chose comparé à toutes les souffrances de la grossesse ! » Et elle se rappela sa dernière grossesse et la mort de son dernier enfant. Ce souvenir lui remit en mémoire son entretien avec la jeune femme de l’auberge. Elle lui avait demandé combien elle avait d’enfants et la paysanne lui avait répondu d’un ton dégagé :

— J’ai eu une fille, mais Dieu m’a déliée, je l’ai ensevelie pendant le carême.

— Et tu es triste ? avait demandé Daria Alexandrovna.

— Pourquoi ? le vieux ne manque pas de petits enfants. Ce n’est qu’un souci de plus. On ne peut ni travailler ni rien faire. Ce n’est qu’un fardeau.

Cette réponse avait paru monstrueuse à Daria Alexandrovna de la part de cette jeune femme au bon et joli visage. Mais maintenant, en se rappelant ces paroles, elle y trouvait une part de vérité.

« En résumé, pensa Daria Alexandrovna se rappelant ses quinze années de mariage : les grossesses, l’abrutissement, le dégoût de tout et la laideur. Kitty, notre jolie Kitty, comme elle s’enlaidit et moi, en cet état je deviens hideuse, je le sais… Les couches, les souffrances, les douleurs atroces des derniers moments… Ensuite l’allaitement, les nuits sans sommeil, les douleurs épouvantables… » Daria Alexandrovna tressaillit au souvenir seul des souffrances qu’elle éprouvait pour chaque enfant. « … Puis les maladies des enfants, l’inquiétude constante, ensuite les soucis de l’éducation, les mauvais penchants à combattre (elle se rappela les méfaits de Macha dans les framboisiers) ; les études, le latin, tout cela si compliqué, si difficile et enfin, pire que tout, la mort de ces mêmes enfants. » Soudain elle se rappela la douleur dont son cœur de mère souffrait cruellement : la perte de son dernier-né mort du croup, ses funérailles, l’indifférence de tous devant le petit cercueil rose, sa douleur solitaire devant ce petit front blanc entouré de cheveux frisés, cette bouche étonnée, entrouverte, aperçus pour la dernière fois au moment où on l’enveloppa d’une couverture rose. « Et pourquoi tout cela ? Quel sera le résultat de tout cela ? C’est que je n’aurai pas un moment de repos : tantôt enceinte, tantôt nourrice, toujours irritée, ennuyée ou ennuyeuse, hideuse aux yeux de mon mari. Je passerai ainsi toute ma vie, les enfants grandiront malheureux, mal élevés et pauvres… Qu’aurais-je fait cet été si les Lévine ne m’avaient pas invitée à venir chez eux ? Kostia et Kitty sont certainement très délicats et ne me le font pas sentir, mais cela ne peut durer. Eux aussi auront des enfants et ils ne pourront pas nous aider, déjà même ils sont gênés… Papa n’a presque rien gardé, ce n’est donc pas lui qui m’aidera. De sorte que je ne sais pas comment j’élèverai mes enfants. Il me faudra chercher des protections, m’humilier. Admettons, ce que je puis espérer de plus heureux, que je garde tous mes enfants et que je puisse les élever d’une façon quelconque ; mon seul désir, c’est qu’ils ne tournent pas mal… Et pour arriver à cela tant de souffrances et de peines ! Toute la vie sacrifiée ! »

Elle se rappelait de nouveau les paroles de la jeune paysanne, de nouveau elle en était indignée et cependant elle était forcée de reconnaître qu’elles avaient du vrai.

— Sommes-nous encore loin, Mikhaïlo ? demanda Daria Alexandrovna au garçon de bureau pour écarter ces pénibles pensées.

— On dit qu’il y a sept verstes à partir du village.

Dans le village la voiture traversa un pont, où marchaient, en causant gaîment et avec bruit, une foule de femmes, qui portaient des seaux sur leurs épaules. Elles s’arrêtèrent et regardèrent curieusement la voiture. Tous les visages tournés vers elle paraissaient gais et forts, à Daria Alexandrovna et semblaient vouloir l’agacer par leur joie de vivre.

« Tous vivent, tous jouissent de la vie, se dit-elle tandis qu’agréablement balancée sur les ressorts souples de la vieille voiture qui montait une côte, elle se reprenait à penser après avoir dépassé les femmes ; moi seule me fais l’effet d’une prisonnière, je me tue de soucis, et c’est seulement tout à l’heure que je me suis momentanément sentie libre. Tous vivent : ces femmes, ma sœur Natalie, Varenka, Anna chez qui je vais, tous excepté moi… Et pourquoi accuse-t-on Anna ? Pourquoi ? Suis-je donc meilleure ? Moi, j’ai un mari que j’aime, pas à vrai dire comme je voudrais aimer, mais enfin que j’aime, tandis qu’Anna n’aimait pas le sien. De quoi est-elle coupable ? Elle a voulu vivre. C’est un besoin que Dieu lui-même a mis dans notre âme. J’aurais très bien pu faire la même chose, et jusqu’à présent je ne sais pas si j’ai bien fait de l’écouter dans ce moment terrible, quand elle est venue chez moi à Moscou. J’aurais dû me séparer de mon mari et recommencer ma vie. Qui sait ? j’aurais peut-être pu aimer, être aimée. Ce que je fais, est-il mieux ? Je n’estime pas mon mari, je le supporte parce que j’ai besoin de lui. Est-ce plus honnête ? Je pouvais encore plaire alors, il me restait quelque beauté », pensait Daria Alexandrovna. Elle éprouva soudain le désir de se regarder dans un miroir : elle avait un petit miroir de voyage dans son sac et voulut le prendre, mais voyant le dos du cocher et celui du garçon de bureau qui se balançait en somnolant, la crainte d’être surprise par eux s’ils venaient à se retourner l’arrêta et elle ne prit pas le miroir.

Sans avoir besoin de se regarder, elle se rappela qu’elle pouvait plaire encore. Elle pensa à Serge Ivanovitch, qui se montrait particulièrement aimable avec elle, à l’ami de Stiva, le bon Tourovtzine, qui, par amour pour elle, l’avait aidée à soigner les enfants pendant la scarlatine ; elle se rappela même un tout jeune homme à propos duquel son mari avait dit une fois en plaisantant qu’il la trouvait plus belle que ses sœurs. Et les romans les plus passionnés et les plus impossibles se présentaient à l’imagination de Daria Alexandrovna.

« Anna a eu raison, ce n’est pas moi qui lui ferai des reproches. Elle est heureuse, elle a fait le bonheur d’un autre ; elle n’est pas esclave comme moi, elle doit être, comme toujours, belle, intelligente et pleine d’intérêt pour toute chose », pensa Daria Alexandrovna. Un sourire effleura ses lèvres car le roman d’Anna suscitait à son imagination un roman analogue dont elle-même serait l’héroïne. Comme Anna elle avouerait tout à son mari, et elle sourit en songeant à l’étonnement, à la stupéfaction qu’il en ressentirait.

Ce fut plongée dans de pareilles rêveries qu’elle arriva au tournant de la route qui menait à Vozdvijenskoié.