Anna Karénine (trad. Bienstock)/VI/17

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 346-353).


XVII

Le cocher arrêta ses quatre chevaux et regarda à droite dans un champ de seigle où des paysans étaient assis près d’une charrette. Le garçon de bureau voulut descendre du siège, mais se ravisant il héla d’une voix impérieuse les paysans, et, en même temps, leur fit signe de la main. Le petit vent qui les avait accompagnés en route s’était apaisé ; des taons s’abattaient sur les chevaux en sueur qui les chassaient avec colère ; le bruit métallique du marteau frappant la faux qui arrivait de la charrette cessa.

Un des paysans se leva et s’approcha de la voiture.

— As-tu peur de te briser ! cria avec colère le garçon de bureau au paysan qui s’avançait lentement, les pieds nus sur la route sèche.

— Avance donc !

Le vieillard au dos voûté, les cheveux retenus autour de la tête, tout en sueur, accéléra le pas et, arrivé près de l’équipage, il appuya sa main brune sur l’aile de la calèche.

— Vosdvijenskoié ? Chez le comte ? répéta-t-il. Voilà, sur la hauteur. Prenez le premier chemin à gauche et vous tomberez dans l’avenue qui y conduit tout droit. Mais qui demandez-vous ? le comte lui-même ?

— Sont-ils chez eux, mon ami ? dit Dolly, ne sachant trop comment, même à un paysan, demander Anna.

— C’est probable, répondit le paysan, remuant sur place ses pieds nus qui laissaient sur la poussière leur empreinte avec cinq doigts bien marqués.

— C’est probable, répéta-t-il, désireux de prolonger la conversation. Hier il est encore arrivé des invités, il y en a des invités !… Qu’as-tu ? demanda-t-il en se retournant vers un garçon qui près de la charrette lui criait quelque chose. — Oui, il n’y a pas longtemps, deux d’entre eux sont venus à cheval voir le fauchage ; ils doivent être chez eux maintenant. Et vous autres, d’où êtes-vous ?

— Nous sommes de loin, dit le cocher en remontant sur son siège. Alors ce n’est pas très éloigné ?

— Je vous dis que c’est tout près d’ici ; vous êtes tout de suite dans l’avenue, dit-il passant la main sur le garde-boue de la voiture.

Un jeune garçon, fort, trapu, s’approcha aussi :

— N y a-t-il pas de travail au fauchage ? demanda-t-il.

— Je n’en sais rien, mon ami.

— Dès que vous aurez pris votre gauche vous êtes dessus, répéta le paysan, regrettant évidemment de laisser partir si vite les voyageurs avec qui il aurait bien voulu causer encore.

Le cocher mit l’attelage en mouvement, mais aussitôt le paysan lui cria :

— Arrête ! Ohé ! Arrête !

Le cocher s’arrêta.

— Les voici eux-mêmes ! cria-t-il. Comme ils trottent ! fit-il, désignant quatre personnes à cheval et deux en tilbury qui s’avancaient sur la route.

Les cavaliers étaient : Vronskï, avec un groom à cheval, Veslovski et Anna. La princesse Barbe et Sviajskï suivaient en tilbury. Ils faisaient une promenade et étaient allés voir fonctionner une moissonneuse à vapeur nouvellement arrivée.

Quand le cocher s’arrêta, les cavaliers se mirent au pas. Anna était devant à côté de Veslovski. Elle montait avec aisance un cheval anglais dont la crinière était coupée et la queue courte. Sa jolie tête, ses cheveux noirs qui s’échappaient d’un chapeau d’homme, ses épaules larges, sa taille fine dans l’amazone noire et toute son allure calme et gracieuse, frappèrent Dolly. Au premier abord il lui parut inconvenant qu’Anna fût à cheval, car elle voyait là une idée de coquetterie qui, à son avis, était plutôt choquante dans la situation de celle-ci. Mais en la voyant de plus près, les préventions de Daria Alexandrovna s’évanouirent. Malgré son élégance, tout était si simple, si calme et si digne dans l’attitude, le costume et les mouvements d’Anna que rien ne paraissait plus naturel. À côté d’Anna, sur un cheval de cavalerie plein de feu, marchait Vassenka Veslovski, en bonnet écossais à rubans flottants, ses grosses jambes en avant et évidemment enchanté de sa personne. Daria Alexandrovna ne put réprimer un sourire en le reconnaissant. Vronskï les suivait sur un cheval bai sombre qui s’était fort échauffé en galopant. Le petit groom en costume de jockey fermait la marche.

Sviajskï avec la princesse, dans un tilbury attelé d’un beau trotteur noir, suivait les cavaliers.

Le visage d’Anna s’illumina en reconnaissant Dolly dans la petite personne blottie dans un coin de la vieille voiture, et, poussant un cri de joie, elle tressauta sur sa selle, et poussa son cheval au galop… Arrivée près de la voiture, sans l’aide de personne elle mit pied à terre et relevant son amazone courut à la rencontre de Dolly.

— Je l’espérais mais je n’osais y croire ! Quel bonheur ! Tu ne peux imaginer ma joie ! dit-elle tantôt serrant son visage contre la joue de Dolly et l’embrassant, tantôt se reculant un peu et la regardant avec un sourire.

— Quel plaisir ! Alexis ! dit-elle se retournant vers Vronskï qui lui aussi était descendu de cheval et s’approchait d’elles.

Vronskï souleva son chapeau haut de forme puis il s’avança vers Dolly.

— Vous ne sauriez croire combien votre arrivée nous rend heureux, dit-il, donnant à ses paroles une signification particulière, et découvrant dans un sourire ses dents fortes et blanches.

Vassenka Veslovski, sans descendre de cheval, salua la visiteuse en agitant joyeusement les rubans de son bonnet qu’il avait pris en main.

— C’est la princesse Barbe, dit Anna répondant à un regard interrogateur de Dolly quand le tilbury s’approcha.

— Ah ! fit Daria Alexandrovna, et son visage exprima involontairement un certain mécontentement.

La princesse Barbe était une tante de son mari : Daria Alexandrovna la connaissait depuis longtemps et ne l’estimait pas. Elle savait qu’elle avait toujours vécu en pique-assiette chez les parents riches, mais sa présence chez Vronskï, un homme qui lui était absolument étranger, l’offensait à cause des liens de parenté qui l’unissaient à son mari.

Anna remarqua l’expression du visage de Dolly, devint confuse, rougit, laissa tomber la traîne de son amazone et s’y embarrassa les pieds.

Daria Alexandrovna s’approcha du tilbury qui s’était arrêté et salua froidement la princesse Barbe. Sviajski était aussi une connaissance. Il s’informa de la santé de son original ami Lévine et de sa jeune femme ; puis après avoir examiné d’un regard rapide les chevaux dépareillés et la voiture au garde-boue raccommodé, il offrit aux dames de monter en tilbury.

— Moi, je prendrai ce véhicule pour rentrer, dit-il. Le cheval est très doux et la princesse conduit admirablement

— Non, restez ou vous êtes, dit Anna, en s’approchant. Nous rentrerons ensemble en voiture. Et prenant le bras de Dolly elle l’emmena.

Daria Alexandrovna écarquillait les yeux devant cet équipage et ces chevaux ; jamais elle n’avait rien vu d’aussi brillant, d’aussi élégant que ce qui l’entourait. Mais ce qui la frappa le plus encore ce fut le changement survenu en Anna qu’elle connaissait et aimait. Une personne moins attentive, n’ayant pas connu Anna auparavant et surtout n’ayant pas remué les pensées qui avaient assailli Daria Alexandrovna durant la route, n’aurait remarqué en elle rien de particulier, mais Dolly était frappée de cette beauté temporaire qu’ont les femmes amoureuses et qu’elle remarquait maintenant sur le visage d’Anna. Toute sa personne, depuis les fossettes de ses joues et de son menton, le pli de sa lèvre, le sourire qui paraissait voltiger sur son visage, l’éclat de son regard, la grâce et la rapidité de ses mouvements, l’ampleur de sa voix, jusqu’à son ton amicalement brusque lorsqu’elle permit à Veslovskï de monter sur son cheval pour lui apprendre à galoper du pied droit, tout cela révélait une séduction dont elle semblait avoir conscience et se réjouir.

Quand les deux femmes se trouvèrent seules dans la voiture, elles éprouvèrent un moment de gêne tout à fait inattendu. Anna se sentait mal à l’aise sous le regard attentif et interrogateur de Dolly, et celle-ci, depuis la réflexion de Sviajski sur le véhicule, était confuse de la pauvreté de son équipage où elle remonta avec Anna.

Le cocher Philippe et le garçon de bureau partageaient cette impression. Le garçon de bureau, afin de dissimuler sa gêne, s’empressait auprès des dames, les aidant à s’installer ; mais le cocher s’assombrit, se préparant à ne pas s’incliner devant cette supériorité apparente. Il eut un sourire ironique en regardant le trotteur noir, et il décida intérieurement que cette bête-là pouvait être bonne pour le « promenage », mais qu’elle ne ferait pas quarante verstes par la chaleur et d’une seule traite.

Les paysans avaient abandonné leurs charrettes et avec une curiosité joyeuse regardaient les nouveaux venus et faisaient leurs remarques.

— Ils ont l’air contents ! Il y a longtemps qu’ils ne se sont pas vus ! remarqua le vieux à la chevelure bouclée.

— Hé ! l’oncle Guerrassime, si on prenait le trotteur noir pour emporter les meules, ce serait une belle affaire !

— Regarde donc celui-ci en pantalon, est-ce une femme ? dit l’un d’eux en désignant Vassenka Veslovski monté sur la selle de dame.

— Mais, c’est un homme ! Vois comme il saute habilement.

— Eh bien, camarades ! On ne dormira plus ?

— On n’a plus le temps, fit le vieux jetant un regard vers le soleil. Il est déjà plus de midi ! Prenez les faux. Avancez !