Anna Karénine (trad. Bienstock)/VI/18

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 354-360).


XVIII

Anna, en regardant le visage de Dolly amaigri, fatigué, sur lequel la poussière dessinait les rides, fut sur le point de lui dire qu’elle la trouvait amaigrie, mais elle se rappela, qu’elle-même avait embelli, le regard de Dolly le lui disait, et, soupirant elle se mit à parler d’elle-même.

— Tu m’examines, dit-elle, tu te demandes si dans ma situation je puis être heureuse ? Eh bien, c’est honteux de l’avouer, mais je… je suis impardonnablement heureuse. Ce qui s’est passé en moi tient de l’enchantement, c’est comme le réveil d’un cauchemar terrible, angoissant, quand on sent enfin que toutes les terreurs étaient vaines… Je me suis éveillée, les heures d’angoisse, de tourment sont déjà dans le passé et maintenant je suis si heureuse surtout depuis que nous sommes ici ! et elle regarda Dolly avec un sourire craintif.

— Cela me fait bien plaisir ! J’en suis bien heureuse pour toi, dit Dolly en souriant, mais plus froidement qu’elle ne l’aurait voulu. Pourquoi ne m’as-tu pas écrit ?

— Pourquoi ?… Je n’ai pas osé…

— À moi ?… pas osé à moi ?… Si tu savais comme je… je considère…

Dolly voulait lui parler de ses réflexions pendant le voyage lorsque l’idée lui vint que le moment était mal choisi…

— D’ailleurs nous en causerons plus tard. Qu’est-ce que c’est que ce groupe de bâtiments ? demanda-t-elle pour changer de conversation, désignant les toits rouges et verts apparus au travers de la verdure des haies vives, des acacias et des lilas. On dirait une petite ville.

Anna ne lui répondit pas.

— Non, non ! Dis-moi ce que tu penses de ma situation, ce que tu penses de moi.

— Je pense… commença Daria Alexandrovna. Mais à ce moment Vassenka Veslovski qui faisait galoper le cheval du pied droit passa devant elles.

— Il marche, Anna Arkadievna ! cria-t-il.

Anna ne le regarda même pas, mais comme il ne semblait pas commode à Dolly d’entamer cette longue conversation dans la voiture, elle éluda ainsi la question :

— Je ne pense rien. Je t’aime et t’ai toujours aimée. Et lorsqu’on aime ainsi une personne, on l’aime telle qu’elle est et non telle qu’on désirerait qu’elle fût.

Anna détourna les yeux du visage de son amie et les fermant à demi (c’était une nouvelle habitude que Dolly ne lui connaissait pas), elle devint pensive, semblant réfléchir au sens de ces paroles ; puis les ayant interprétées à sa façon elle regarda de nouveau Dolly.

— Si tu avais des péchés, dit-elle, ils te seraient remis en faveur de ta visite et de ces paroles.

Dolly aperçut des larmes dans les yeux d’Anna. Elle lui serra la main.

— Eh bien, qu’est-ce que c’est que toutes ces constructions ? Combien y en a-t-il ? demanda-t-elle encore après un court silence.

— Ce sont les habitations des employés, l’usine, les écuries, répondit Anna. Voici où commence le parc. Tout cela avait été fort abandonné, mais Alexis a tout fait restaurer. Il aime beaucoup cette propriété, et, à mon grand étonnement, l’agronomie le passionne. D’ailleurs c’est une si riche nature ! Quoiqu’il entreprenne il y excelle. Non seulement il ne s’ennuie pas, mais il travaille avec passion. Tel que je le connais il est devenu un propriétaire économe, presque avare, mais il ne l’est qu’en agriculture, car il ne compte pas quand il s’agit de dizaines de mille roubles pour d’autres choses, dit-elle avec ce sourire joyeux et rusé qu’ont souvent les femmes en parlant des qualités de l’homme aimé, qualités qu’elles seules peuvent apprécier. Vois-tu ce grand bâtiment ? C’est un nouvel hôpital ; je suis sûre qu’il lui coûtera plus de cent mille roubles. Pour le moment c’est son dada. Et sais-tu ce qui le lui a fait construire ? Les paysans lui avaient demandé de leur céder à bon compte des prairies. Il refusa. Je lui reprochai son avarice. Alors il a entrepris de faire construire cet hôpital pour montrer qu’il n’est pas avare. C’est une petitesse si tu veux, mais je ne l’en aime que mieux. Tout à l’heure tu verras la maison, elle date de son grand-père et rien n’y a été changé extérieurement.

— Comme c’est beau ! s’écria involontairement Dolly à la vue d’un magnifique édifice à colonnades émergeant de la verdure variée des vieux arbres du jardin.

— N’est-ce pas qu’elle est belle ? Et du balcon la vue est admirable !

Les voitures roulèrent dans la cour semée de gravier et ornée de massifs de fleurs que deux ouvriers entouraient en ce moment de pierres grossièrement taillées. Les voitures s’arrêtèrent sous un péristyle couvert.

— Ces messieurs sont déjà arrivés ! dit Anna voyant emmener des chevaux de selle. N’est-ce pas que ce cheval est beau ? C’est un cob, mon favori. Amène-le ici et donne-lui du sucre… Où est le comte ? demanda-t-elle à deux laquais en livrée, sortis pour les recevoir. Ah ! le voici ! dit-elle en apercevant Vronskï et Veslovski venant à leur rencontre.

— Où logerez-vous la princesse ? demanda Vronskï à Anna ; et sans attendre sa réponse, il salua de nouveau Daria Alexandrovna et lui baisa la main. Dans la grande chambre à balcon, n’est-ce pas ?

— Oh non ! C’est trop loin ! Dans la chambre du coin, nous serons plus près l’une de l’autre. Eh bien, allons, dit Anna après avoir donné à son cheval favori le sucre que lui avait apporté le valet.

Et vous oubliez votre devoir, dit-elle à Veslovski qui sortait aussi sur le perron.

Pardon, j’en ai tout plein les poches, répondit-il en plongeant les doigts dans la poche de son gilet.

Mais vous venez trop tard, ajouta-t-elle, essuyant avec son mouchoir sa main que le cheval avait mouillée en y prenant le sucre. Puis elle s’adressa à Dolly :

— Tu es ici pour quelque temps ?… Pour un jour ? Pas possible !

— Je l’ai promis, à cause des enfants… dit Dolly confuse de son petit sac qu’il fallait retirer de la voiture et de la poussière dont elle se sentait le visage couvert.

— Non Dolly, ma chérie… Enfin nous en reparlerons. Allons.

Et Anna conduisit Dolly dans sa chambre.

La chambre qui lui fut offerte avec des excuses, parce que ce n’était pas la chambre d’honneur, avait un ameublement luxueux, qui rappela à Dolly les hôtels les plus somptueux de l’étranger.

— Combien je suis heureuse de te voir ici, ma chérie ! dit Anna s’asseyant pour un moment, en amazone, près de Dolly. Parle-moi des tiens. J’ai vu Stiva très peu de temps, mais il ne sait rien raconter des enfants. Que fait ma préférée Tania ? Elle doit être déjà grande ?

— Oui, très grande, répondit brièvement Dolly étonnée de parler si froidement de ses enfants. Nous passons un très bon été chez les Lévine, ajouta-t-elle.

— Si j’avais su que tu ne me méprisais pas… Vous auriez pu venir tous chez nous… Stiva est un grand et vieil ami d’Alexis, ajouta-t-elle rougissant soudain.

— Oui, mais nous sommes si bien là-bas, répondit Dolly confuse.

— Mais la joie me fait déraisonner… Je suis si heureuse ! dit Anna en l’embrassant de nouveau. Tu ne m’as pas encore dit ce que tu penses de moi, et moi je veux tout savoir, et suis heureuse que tu me voies telle que je suis. Surtout je ne voudrais pas qu’on pût penser que je veux prouver quelque chose. Je ne veux rien prouver ; tout simplement je désire vivre sans faire de mal à personne qu’à moi-même, ce qui m’est bien permis, n’est-ce pas ? D’ailleurs c’est assez causé pour le moment, nous reparlerons de tout cela. Je vais aller m’habiller et je t’enverrai la femme de chambre.