Anna Karénine (trad. Bienstock)/VI/27

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 17p. 423-426).


XXVII

L’élection du maréchal de la noblesse de la province n’eut lieu que le sixième jour. La foule des gentilshommes, en divers uniformes, se pressait dans les salons grands et petits. Plusieurs ne devaient arriver que pour ce jour-là. Des amis qui ne s’étaient pas vus depuis longtemps, les uns venant de Crimée, les autres de Pétersbourg, les autres de l’étranger, se rencontraient dans les salons ou dans la tribune ; les débats s’agitaient sous le portrait de l’empereur.

Dans les salons les gentilshommes se partageaient déjà en groupes ; et aux regards méfiants et hostiles, aux conversations qui s’arrêtaient à l’approche de personnes étrangères, aux conciliabules tenus au fond des couloirs, on voyait que chaque parti avait des secrets pour l’autre. Extérieurement les gentilshommes se divisaient en deux grands groupes : les vieux et les nouveaux. Parmi les vieux on ne voyait guère que des gentilshommes vêtus d’uniformes passés de mode, boutonnés du haut en bas, le chapeau sous le bras, et quelques-uns d’uniformes de la marine, de la cavalerie et de l’infanterie. Les uniformes démodés de ces vieux gentilshommes étaient tirés sur les épaules, trop étroits et courts de taille, comme si leurs possesseurs avaient grandi. Les nouveaux portaient au contraire l’uniforme déboutonné, à taille longue, large d’épaules et le gilet blanc, ou les uniformes à cols noirs brodés de lauriers du ministère de la Justice ; quelques uniformes de cour, rares dans la foule, appartenaient aussi aux jeunes.

Mais la division en jeunes et en vieux ne correspondait pas à la division en partis. Quelques jeunes, comme le remarquait Lévine, appartenaient au vieux parti, et, au contraire, quelques très vieux gentilshommes chuchotaient avec Sviajski et semblaient de très chauds partisans du nouvel esprit.

Lévine se trouvait dans le petit salon où l’on fumait et où était dressé le buffet. Il tâchait de suivre la conversation du groupe où étaient les siens et de comprendre ce qu’on disait. Serge Ivanovitch était le centre de ce groupe. Pour le moment il écoutait Sviajski et Khlustov, maréchal de la noblesse d’un autre district qui appartenait à leur parti. Khlustov ne voulait pas s’unir à son district pour demander à Snetkov de poser sa candidature, mais Sviajski l’exhortait à le faire et Serge Ivanovitch approuvait ses plans. Lévine ne comprenait pas pourquoi le parti adverse demandait au maréchal de la noblesse qu’il voulait blackbouler de poser sa candidature.

Stépan Arkadiévitch, en uniforme de chambellan, qui venait de se restaurer, s’approcha d’eux en s’essuyant avec son mouchoir de batiste parfumé.

— Nous prenons la position, Serge Ivanovitch, dit-il en caressant ses favoris après avoir écouté Sviajski et lui avoir donné raison.

— Un district suffit, et le nom de Sviajski marque évidemment l’opposition, dit-il.

Tous comprirent ces paroles excepté Lévine.

— Eh bien, Kostia ! tu as l’air d’y prendre goût ? ajouta-t-il s’adressant à Lévine et le prenant sous le bras.

Lévine eut été content d’y prendre goût, malheureusement il ne parvenait pas à comprendre de quoi il s’agissait, et s’éloignant de quelques pas, il exprima à Stépan Arkadiévitch son étonnement de voir des districts hostiles demander au maréchal de la noblesse de poser sa candidature.

O sancta simplicitas ! fit Stépan Arkadiévitch. Et en quelques mots il expliqua à Lévine de quoi il s’agissait.

Si, comme aux dernières élections, tous les districts avaient demandé au maréchal de la noblesse de la province de se représenter, il aurait été élu à l’unanimité ; or il fallait empêcher cela. Maintenant huit districts lui demandaient de poser sa candidature ; si deux s’y refusaient, Snetkov pourrait se retirer et alors le vieux parti choisirait un autre candidat parmi les siens, ce qui dérouterait les combinaisons des nouveaux. Si au contraire un seul district, celui de Sviajski, s’abstenait, dans ce cas Snetkov se présenterait, serait en ballottage et les nouveaux en profiteraient pour proposer le candidat de leur choix.

Lévine ne comprenait qu’à demi, et il allait poser d’autres questions, mais des clameurs parties de la grande salle l’en empêchèrent.

— Quoi ? Qu’y a-t-il ? Qui ? — Le mandat ? À qui ? Pourquoi ? — On le récuse. — On n’admet pas Flérov ! — Quoi ! Qu’est ce que cela peut faire qu’il ait été traduit devant le tribunal ! Alors on n’admettrait personne ! — C’est une canaillerie ! — C’est la loi ! Telles étaient les exclamations qu’entendait Lévine de divers côtés, et avec tous les autres qui couraient comme s’ils avaient craint de laisser échapper quelque chose, il se dirigea vers la grande salle et, bousculé par la foule, s’approcha du bureau où discutaient vivement le maréchal de la noblesse de la province, Sviajski et les autres chefs.