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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/06

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 18p. 33-36).


VI

— On ne reçoit peut-être pas ? demanda Lévine dans le vestibule de l’hôtel de la comtesse Bole.

— On reçoit, monsieur, répondit le suisse en lui ôtant résolument sa pelisse.

« Quel dommage ! » pensa Lévine en soupirant. Il ôta un gant, lissa son chapeau.

« Pourquoi y vais-je ? Qu’ai-je à lui dire ? »

Dans le premier salon, Lévine rencontra à la porte la comtesse Bole, qui, d’un air soucieux et sévère, donnait un ordre au valet. En l’apercevant, elle sourit, l’invita à passer dans le petit salon suivant d’où arrivaient des bruits de voix. Dans ce salon se trouvaient les deux filles de la comtesse, assises dans des fauteuils, et un colonel de Moscou que connaissait Lévine.

Lévine s’approcha d’elles, salua et s’assit sur le canapé, tenant son chapeau sur ses genoux.

— Comment va votre femme ? Vous étiez au concert ? Nous n’avons pas pu y aller. Maman devait assister à une messe funéraire.

— Oui, je sais. Quelle mort foudroyante ! dit Lévine.

La comtesse rentra, s’assit près de Lévine et l’interrogea aussi sur sa femme et le concert.

Lévine répondit et revint à la mort foudroyante de madame Apraxine.

— D’ailleurs, elle avait toujours eu une santé très précaire.

— Étiez-vous hier à l’Opéra ?

— Oui.

— Louka était très belle.

— Oui, très belle, dit-il ; et comme il se souciait peu de ce qu’on penserait de lui, il répéta ce qu’il avait entendu dire des centaines de fois sur les particularités du talent de l’actrice. La comtesse Bole feignait d’écouter. Quand il eut parlé assez, il se tut. Le colonel, jusqu’alors silencieux, prit la parole. Il parla aussi de l’Opéra et de l’éclairage. Enfin, après quelques mots sur la folle journée projetée chez les Turine, le colonel sourit, se leva avec bruit et prit congé. Lévine se leva également, mais au visage de la comtesse, il remarqua que pour lui le moment de partir n’était pas encore venu. Il fallait encore attendre deux minutes. Il se rassit. Mais presque tout le temps il pensait que c’était stupide et ne trouvait rien à dire ; il se taisait.

— Vous n’allez pas à la réunion publique ? On dit que c’est très intéressant, commença la comtesse.

— Je vais y aller ; j’ai promis à ma belle-sœur de passer la prendre, répondit Lévine.

De nouveau le silence. La mère et la fille échangèrent de nouveau un regard.

« Il me semble qu’il est temps », pensa Lévine. Il se leva. Les dames lui serrèrent la main et lui demandèrent de transmettre mille choses aimables à sa femme.

Le suisse lui demanda en lui tendant sa pelisse :

— Où demeure monsieur ?

Et il l’inscrivit aussitôt sur un grand livre bien relié.

« Évidemment, cela m’est bien égal, cependant c’est honteux et stupide », pensa Lévine, se consolant à la pensée que tous en font autant. De là, il se rendit à la réunion publique du comité où il devait retrouver sa belle-sœur et rentrer à la maison avec elle.

Presque toute la société se trouvait à cette réunion. Quand Lévine arriva on en était encore au compte rendu qui, disait-on, était très intéressant. Une fois la lecture du compte rendu terminée, les groupes se formèrent et Lévine rencontra Sviajski, qui l’invita pour le soir au cercle d’agriculture où on devait lire un célèbre rapport. Il rencontra aussi Stépan Arkadiévitch qui arrivait des courses, et un grand nombre d’autres connaissances. Lévine causait et écoutait les diverses discussions sur une réunion quelconque, une nouvelle pièce et un procès célèbre. Mais sans doute à cause de la fatigue qu’il commençait à ressentir, il dit, à propos du procès, une sottise que plusieurs fois, par la suite, il se rappela avec dépit. Au sujet de la condamnation d’un étranger jugé en Russie, quelqu’un ayant dit qu’il serait irrégulier de le punir d’exil à l’étranger, Lévine répéta ce qu’il avait entendu la veille d’une de ses connaissances :

— Je pense que l’exil à l’étranger serait la même chose que de punir un brochet en le mettant dans l’eau.

Il se rappela ensuite que cette phrase qu’il faisait sienne et avait entendu dire à une de ses connaissances se trouvait dans une fable de Krilov ; son ami n’avait fait que répéter ce mot lu dans un journal.

En rentrant à la maison avec sa belle-sœur, il trouva Kitivy gaie et bien portante et il partit au cercle.