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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VIII/16

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 18p. 285-290).


XVI

Très expert en dialectique, Serge Ivanovitch, sans répondre directement, transporta la conversation sur un autre sujet.

— Oui, si tu veux par la voie mathématique connaître l’esprit du peuple, c’est évidemment très difficile. Le suffrage universel n’est pas encore introduit chez nous et ne peut y être introduit, parce qu’il n’exprime pas la volonté du peuple. Mais pour connaître cet esprit il y a d’autres voies. On le sent dans l’atmosphère, on le sent par le cœur. Je ne parle pas de ces courants souterrains qui se sont formés dans la mer stagnante du peuple et que chaque homme non prévenu voit clairement. Regarde la société au sens étroit du mot. Les groupes les plus divers du monde intellectuel, si hostiles auparavant, tous se sont fondus en un seul. Toute divergence disparaît, tous les organes de la presse disent la même chose, tous se sentent pris par une force élémentaire qui les pousse dans la même direction.

— Ça c’est vrai, tous les journaux disent la même chose, dit le prince, et ils disent à tel point la même chose qu’ils ressemblent aux grenouilles avant l’orage. C’est à cause d’eux qu’on n’entend rien.

— Grenouilles ou pas grenouilles, moi je n’édite pas de journaux et ne veux pas les défendre, mais je parle de l’unité de la pensée dans le monde intellectuel, dit Serge Ivanovitch s’adressant à son frère. Lévine voulut répondre, mais le vieux prince l’interrompit.

— Sur cette unité de pensée on peut dire encore autre chose, commença-t-il. Voilà, j’ai un gendre, Stépan Arkadievitch, vous le connaissez. Il vient d’obtenir une place de membre du comité de la commission de… je ne me rappelle plus bien. Il n’y a rien à faire là-bas — peuh ! Dolly, ce n’est pas un secret — mais il y a 8.000 roubles d’appointements. Essayez de lui demander si c’est une administration utile, il vous prouvera que c’est tout ce qu’il y a de plus nécessaire. Et c’est un homme sincère ; mais il est difficile de ne pas croire en l’utilité de 8.000 roubles.

— Oui, Daria Alexandrovna, il m’a demandé de vous dire qu’il a obtenu cette place, dit Serge Ivanovitch d’un ton mécontent, supposant que le prince parlait mal à propos.

— L’unité de pensée des journaux, c’est la même chose. On me l’a expliqué : aussitôt la guerre, leurs revenus doublent. Comment alors ne considéreraient-ils pas que la destinée du peuple, des Slaves, et… et tout le reste !

— Je n’aime pas beaucoup les journaux, mais ce n’est pas juste, dit Serge Ivanovitch.

— Je ne ferai qu’une objection, continua le prince : Alphonse Karr l’a très bien expliqué avant la guerre avec la Prusse. « Vous trouvez que la guerre est nécessaire ? Très bien. Que celui qui est pour la guerre entre dans une légion spéciale, de front, à l’attaque, devant tous ! »

— Les directeurs de journaux seront bons dans cet emploi ! fit Katavassov avec un gros rire, se représentant les directeurs connus dans cette légion de choix.

— Eux s’enfuiront, dit Dolly ; ils ne feront que gêner.

— S’ils s’enfuient, alors par derrière avec la mitraille, on lancera les Cosaques avec le fouet, dit le prince.

— Oui, mais c’est une plaisanterie, et une mauvaise plaisanterie, objecta Serge Ivanovitch.

— Je ne vois pas que ce soit une plaisanterie…, commença Lévine.

Mais Serge Ivanovitch l’interrompit.

— Chaque membre de la société est appelé à une certaine besogne, suivant ses moyens. Les hommes de la pensée remplissent leur tâche en exprimant l’opinion publique. L’expression unanime et complète de l’opinion publique fait le mérite de la presse, et cela, en notre temps, constitue un phénomène très heureux. Il y a vingt ans nous nous haïssions, et maintenant on entend la voix du peuple russe. Il est prêt à se lever comme un seul homme, à se sacrifier pour ses frères opprimés. C’est un grand pas et un gage de force.

— Non seulement à se sacrifier, mais, à tuer les Turcs ? demanda timidement Lévine. Le peuple fait des sacrifices, il est prêt à en faire pour son âme, non pour le meurtre, ajouta-t-il, liant malgré lui la conversation aux idées qui l’occupaient tant.

— Comment, pour son âme ? Pour un naturaliste c’est une expression très difficile à comprendre. Qu’est-ce que c’est que l’âme ? fit Katavassov en souriant.

— Ah ! Vous le savez bien.

— Je vous jure que je n’en ai pas la moindre idée, dit Katavassov riant bruyamment.

— « Ce n’est pas la paix que je vous ai apportée, mais la guerre, » a dit Christ, objecta de son côté Serge Ivanovitch, citant ce passage de l’évangile, qui embarrassait tant Lévine, comme la chose la plus simple, la plus compréhensible.

— C’est ça, c’est vrai ! prononça le vieillard qui se trouvait près d’eux, répondant à un regard jeté par hasard sur lui.

— Non, mon cher, vous êtes battu, battu à plate couture ! s’écria gaiement Katavassov.

Lévine rougit de dépit, non parce qu’il était battu mais parce qu’il n’avait pas su se retenir, et s’était laissé aller à discuter.

« Non, je ne puis discuter avec eux, pensa-t-il. Ils ont un bouclier impénétrable, et moi, je suis nu. »

Il voyait qu’il lui était impossible de convaincre son frère et Katavassov, et encore moins de se rendre à leurs raisons. Ce qu’ils soutenaient, c’était ce même orgueil de l’esprit qui avait failli le perdre. Il ne pouvait admettre que des dizaines d’hommes, parmi lesquels était son frère, aient le droit, se basant sur les racontars de quelques centaines de volontaires bavards venus de la capitale, de dire qu’eux et les journaux expriment la volonté et la pensée du peuple, pensée qui se manifestait par la vengeance et le meurtre. Il ne pouvait en convenir, car il ne voyait point de telles idées parmi le peuple au milieu duquel il vivait et ne les trouvait pas en soi (il ne pouvait se considérer autrement que partie du peuple russe) ; et, le principal, il ne savait pas et ne pouvait savoir en quoi consistait le bien général, mais il savait indubitablement que ce bien ne pouvait s’atteindre qu’en accomplissant strictement la loi du bien qui est révélée à chacun. C’est pourquoi il ne pouvait désirer la guerre ni la prôner pour n’importe quel but général. Il disait avec Mikhaïlitch et le peuple, qui exprimait sa pensée dans la tradition de l’appel des Variag : « Possédez et gouvernez-nous, avec joie nous vous promettons soumission entière. Tout le travail, toutes les humiliations, tous les sacrifices, nous incomberont, mais nous n’aurons pas à juger ni à décider. »

« Et maintenant, s’il faut en croire Serge Ivanovitch, le peuple renoncerait à ce droit acheté si cher ? » pensa Lévine.

Il voulait encore objecter que si l’opinion publique est un juge infaillible, il faut admettre que la révolution, la commune, sont aussi légitimes que le mouvement en faveur des Slaves. Mais c’étaient des idées qui ne pouvaient rien trancher. Une seule chose paraissait indiscutable, c’était qu’en ce moment la discussion irritait Serge Ivanovitch et que, par conséquent, il était mauvais de discuter. Lévine se tut, et, attirant l’attention de ses amis sur les nuages qui s’étaient amoncelés, il déclara qu’il serait prudent d’aller à la maison.