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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VIII/17

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 18p. 291-294).


XVII

Le prince et Serge Ivanovitch partirent en cabriolet. Le reste de la compagnie à pied, accélérant le pas.

Le nuage, tantôt plus clair, tantôt plus sombre, s’avançait si rapidement qu’il fallait presque courir pour arriver avant la pluie. D’autres nuages, noirs comme une fumée charbonneuse, couraient dans le ciel avec une rapidité extraordinaire. Il restait encore deux cents pas à faire pour atteindre la maison, le vent se soulevait déjà et d’une seconde à l’autre l’averse pouvait tomber.

Les enfants, avec des cris aigus, effarés et joyeux, couraient devant. Daria Alexandrovna s’était mise aussi à courir, sans perdre des yeux les enfants. Les hommes marchaient à grands pas, retenant leurs chapeaux. Ils étaient arrivés près du perron quand une large goutte de pluie frappa le bord de la gouttière. Les enfants, et derrière eux les grandes personnes, en causant gaîment, allèrent se mettre à l’abri sous l’avant-toit.

— Où est Catherine Alexandrovna ? demanda Lévine à Agafia Mikhaïlovna qu’il rencontra dans l’antichambre, comme elle partait au-devant d’eux avec un plaid et des châles.

— Nous pensions qu’elle était avec vous, répondit-elle.

— Et Mitia ?

— Probablement à Kolok, et la bonne est avec eux.

Lévine saisit le plaid et courut à Kolok. Pendant ce court espace de temps, les nuages avaient déjà recouvert le soleil et il faisait sombre comme pendant une éclipse. Le vent semblait y mettre de l’acharnement, arrêtant Lévine, arrachant les inflorescences et les feuilles des tilleuls et dénudant les branches claires des bouleaux qu’il inclinait d’un seul côté. Des femmes poussaient des cris aigus, traversaient le jardin et couraient s’abriter sous l’auvent du pavillon des domestiques. Au loin, le voile blanc de l’averse couvrait déjà la forêt et la moitié des champs et s’avançait rapidement vers Kolok. L’air était imprégné de l’odeur de la pluie qui s’écrasait en petites gouttes.

La tête penchée en avant, luttant contre le vent qui accrochait son plaid, Lévine s’approchait en courant vers Kolok. Déjà il apercevait quelque chose blanchissant derrière le chêne, quand soudain, tout s’empourpra ; la terre s’enflamma et au-dessus de sa tête, craqua la voûte du ciel.

Entr’ouvrant ses yeux aveuglés, Lévine, à travers le rideau épais de la pluie qui le séparait maintenant de Kolok, remarqua tout d’abord avec horreur, au milieu du bois, le sommet vert d’un chêne, dont l’aspect était tout changé. « A-t-il été foudroyé ? » À peine avait-il eu le temps de le penser que le sommet du chêne disparaissait tandis que le craquement d’un grand arbre retentissait dans la forêt.

La lumière de l’éclair, le bruit du tonnerre, la sensation de son corps devenant froid, soudain, se confondirent pour Lévine en une seule impression d’horreur.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pourvu que ce ne soit pas sur eux ! prononça-t-il.

Sa prière, qu’il faisait pour qu’ils ne soient pas tués par le chêne déjà tombé, avait beau être insensée, il ne pouvait faire rien de mieux que de la répéter.

À l’endroit où elles avaient l’habitude de se tenir, il ne les trouva pas. Elles étaient à l’autre bout du bois, sous un vieux tilleul, et l’appelaient. Deux personnes en robes sombres (auparavant claires) se penchaient sur quelque chose. C’étaient Kitty et la bonne. La pluie avait cessé, le temps commençait à s’éclaircir quand Lévine arriva près d’elles. Le bas de la jupe de la bonne était sec, mais la robe de Kitty, toute trempée, lui collait au corps. Bien que la pluie eût cessé, elles se tenaient toujours dans la position qu’elles avaient au moment où avait éclaté l’orage. Toutes deux étaient debout, inclinées sur la petite voiture à capote verte.

— Vous êtes vivantes ! Saines et sauves ! Dieu soit loué ! prononça-t-il accourant vers elles, en clapotant dans l’eau qui emplissait ses bottes.

Le visage rouge et mouillé de Kitty était tourné vers lui, et souriait timidement sous son chapeau tout déformé.

— Comment n’as-tu pas honte ? Je ne comprends pas qu’on puisse être si imprudente, dit-il avec dépit à sa femme.

— Je te jure que je ne suis pas coupable. Nous voulions nous en aller, quand il s’est mis à pleurer ; il fallait le changer. Nous allions justement… s’excusait Kitty.

Mitia était sain et sauf et dormait.

— Eh bien ! Dieu soit loué ! Je ne sais pas ce que je dis.

On ramassa les langes mouillés, la bonne retira l’enfant de la voiture et le prit dans ses bras. Lévine marchait près de sa femme, lui serrant tendrement la main et s’excusant de son emportement.