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Anna Karénine (trad. Bienstock)/VIII/18

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 18p. 295-299).


XVIII

Pendant toute la journée, Lévine, distrait par les conversations les plus diverses auxquelles il ne prenait part qu’extérieurement, malgré le désenchantement qu’il venait d’éprouver, ne cessait d’écouter joyeusement le débordement de son cœur.

Après la pluie, il faisait trop humide pour aller se promener. En outre, des nuages d’orage ne quittaient pas l’horizon, allant tantôt ici, tantôt là, accompagnés de tonnerre, et s’obscurcissant sous les bords du ciel. Toute la société passa le reste de la journée à la maison. On ne discutait plus, au contraire. Après le dîner tous étaient d’excellente humeur. Katavassov d’abord égaya les dames par ses plaisanteries originales qui plaisaient toujours beaucoup la première fois qu’on se rencontrait avec lui. Mais ensuite, poussé par Serge Ivanovitch, il raconta les observations très intéressantes qu’il avait faites sur la diversité des caractères et même des physionomies chez les mâles et les femelles des mouches, et sur leur genre de vie.

Serge Ivanovitch était également très gai, et, pendant le thé, provoqué par son frère, il exposa son opinion sur l’avenir de la question d’Orient, et il le fit d’une façon si simple et si charmante, que tous s’oubliaient à l’écouter. Seule Kitty ne put l’écouter jusqu’au bout. On l’appela pour baigner Mitia.

Quelques minutes après le départ de Kitty, on appela aussi Lévine dans la chambre d’enfants.

Il laissa son thé, regrettant de manquer une conversation intéressante et inquiet en même temps de savoir pourquoi on l’appelait dans la chambre d’enfants, ce qui n’arrivait que dans les cas très importants.

Bien qu’il n’eût pas entendu jusqu’au bout comment Serge Ivanovitch expliquait que les quarante millions de Slaves, enfin délivrés, devaient, unis à la Russie, commencer une nouvelle période de l’histoire, il s’y intéressait vivement et y pensait, malgré qu’il fût inquiet de savoir pourquoi on le demandait.

Aussitôt qu’il sortit du salon et se trouva seul, il se rappela ses pensées du matin, et toutes ces considérations sur l’importance de l’élément slave dans l’histoire universelle lui parurent si minimes en comparaison de ce qui se passait dans son âme, qu’il oublia tout cela momentanément et se transporta dans son état d’esprit du matin. Il ne se rappelait plus, comme auparavant, toute la marche de sa pensée (ce n’était pas nécessaire). Il se transporta d’un coup dans ce sentiment qui le guidait, qui était lié avec ses pensées, et il trouvait dans son âme ce sentiment encore plus fort et plus net qu’auparavant. Maintenant, il ne ressentait plus ce qu’il avait éprouvé jadis, quand il inventait des consolations pour trouver le vrai sentiment. Maintenant, au contraire, le sentiment de la joie et de la tranquillité était plus vivant qu’auparavant, et la pensée ne parvenait pas à le suivre.

Il traversa la terrasse et regarda deux étoiles qui paraissaient sur le ciel déjà sombre. Soudain, il se souvint : « Oui, en regardant le ciel, j’ai pensé que la voûte que je vois n’est pas le mensonge, et je n’ai pas achevé ma pensée ; je me suis caché quelque chose… », pensa-t-il. « Mais quoi qu’il en soit, il ne peut y avoir d’objection. Il faut réfléchir et tout s’expliquera ! »

Comme il entrait dans la chambre d’enfants, il se rappela ce qu’il cachait de lui-même. C’était cette pensée : si la preuve principale de la divinité réside dans la révélation de ce qui est bien, alors pourquoi cette révélation se borne-t-elle à l’église chrétienne seule ? Quel rapport cette révélation a-t-elle avec les croyances des Bouddhistes, des Mahométans, qui confessent et font aussi le bien ?

Il crut posséder la réponse à cette question, mais il n’eut pas le temps de la formuler. Kitty, les manches retroussées, se trouvait près de la baignoire, dans laquelle barbotait l’enfant. Aux pas de son mari, elle tourna vers lui son visage et l’appela d’un sourire. D’une main, elle soutenait le corps grassouillet de l’enfant, allongé sur le dos, et de l’autre pressait sur lui une éponge.

— Regarde, regarde ! dit-elle, quand son mari s’approcha d’elle. Agafia Mikhaïlovna a raison. Il reconnaît.

L’événement, c’était que Mitia, depuis ce jour, paraissait reconnaître les siens. Aussitôt que Lévine fut là, on recommença l’expérience qui réussit complètement. La cuisinière appelée exprès se pencha vers l’enfant. Il fronça les sourcils et secoua la tête d’un air mécontent. Kitty à son tour se pencha vers lui. Il s’éclaira d’un sourire, appuya ses petites mains contre l’éponge, fit des lèvres un claquement si joyeux que non seulement Kitty et la bonne, mais Lévine, étaient dans l’admiration.

On retira l’enfant du bain ; on lui versa de l’eau, l’enveloppa d’une serviette, l’essuya, puis après des cris perçants, on le donna à sa mère.

— Enfin, je suis heureuse que tu commences à l’aimer, dit Kitty à son mari, quand elle se fut assise à sa place habituelle, tranquillement, l’enfant contre sa poitrine. Je suis très heureuse, je commençais à en être triste. Tu disais que tu ne sentais rien pour lui…

— Ai-je dit cela ? j’ai dit seulement que j’étais désenchanté.

— Comment ? En quoi ?

— Pas désenchanté de lui, mais du sentiment. Je m’attendais à plus. J’attendais l’éclosion en moi d’un sentiment nouveau, agréable, une sorte de surprise, et tout d’un coup, au lieu de cela, le dégoût, la pitié…

Elle l’écoutait attentivement, le regardant par-dessus l’enfant, en remettant à ses doigts fins ses bagues qu’elle avait enlevées pour laver Mitia.

— Et surtout, c’était de la peur, de la pitié, plutôt que du plaisir. C’est d’aujourd’hui, après ma frayeur pendant l’orage, que j’ai compris combien je l’aime.

Kitty s’éclaira d’un sourire.

— Tu as eu très peur ? dit-elle. Moi aussi, mais je m’en rends mieux compte maintenant que c’est passé. J’irai voir le chêne… Comme il est charmant, Katavassov ! Et en général, toute cette journée a été si agréable ! Tu es si gentil avec Serge Ivanovitch quand tu veux… Eh bien, va les retrouver. Après le bain, il fait toujours très chaud ici, toute cette vapeur…