Anna Karénine (trad. Faguet)/Partie I/Chapitre 8

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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 43-46).


CHAPITRE VIII


Celui-ci parti, Serge Ivanitch se tourna vers son frère :

« Je suis content de te voir. Es-tu venu pour longtemps ? comment vont les affaires ? »

Levine savait que son frère aîné s’intéressait peu aux questions agronomiques et faisait une concession en lui en parlant ; aussi se borna-t-il à répondre au sujet de la vente du blé et de l’argent qu’il avait touché sur le domaine qu’ils possédaient indivis. Son intention formelle avait été de causer avec son frère de ses projets de mariage, et de lui demander conseil ; mais, après cette conversation avec le professeur et en présence du ton involontairement protecteur dont Serge l’avait questionné sur leurs intérêts de campagne, il ne se sentit plus la force de parler et pensa que son frère Serge ne verrait pas les choses comme il aurait souhaité qu’il les vît.

« Comment marchent les affaires du semstvo chez vous ? demanda Serge Ivanitch, qui s’intéressait à ces assemblées provinciales et leur attribuait une grande importance.

— Je n’en sais vraiment rien.

— Comment cela se fait-il ? ne fais-tu pas partie de l’administration ?

— Non, j’y ai renoncé ; je ne vais plus aux assemblées, répondit Levine.

— C’est bien dommage », murmura Serge en fronçant le sourcil.

Pour se disculper, Levine raconta ce qui se passait aux réunions du district.

« C’est toujours ainsi ! interrompit Serge Ivanitch, voilà comme nous sommes, nous autres Russes ! Peut-être est-ce un bon trait de notre nature que cette faculté de constater nos erreurs, mais nous l’exagérons, nous nous plaisons dans l’ironie, qui jamais ne fait défaut à notre langue. Si l’on donnait nos droits, ces mêmes institutions provinciales, à quelque autre peuple de l’Europe, Allemands ou Anglais, ils sauraient en extraire la liberté, tandis que, nous autres, nous ne savons qu’en rire !

— Qu’y faire ? répondit Levine d’un air coupable. C’était mon dernier essai. J’y ai mis toute mon âme ; je n’y puis plus rien ; je suis incapable de…

— Incapable ! interrompit Serge Ivanitch : tu n’envisages pas la chose comme il le faudrait.

— C’est possible, répondit Levine accablé.

— Sais-tu que notre frère Nicolas est de nouveau ici ? »

Nicolas était le frère aîné de Constantin et le demi-frère de Serge ; c’était un homme perdu, qui avait mangé la plus grande partie de sa fortune, et s’était brouillé avec ses frères pour vivre dans un monde aussi fâcheux qu’étrange.

« Que dis-tu là ? s’écria Levine effrayé. Comment le sais-tu ?

— Prokofi l’a vu dans la rue.

— Ici, à Moscou ? Où est-il ? et Levine se leva, comme s’il eût voulu aussitôt courir le trouver.

— Je regrette de t’avoir dit cela, dit Serge en hochant la tête à la vue de l’émotion de son frère. J’ai envoyé quelqu’un pour savoir où il demeurait et lui ai fait tenir sa lettre de change sur Troubine que j’ai payée. Voici ce qu’il m’a répondu… »

Et Serge tendit à son frère un billet qu’il prit sous un presse-papiers.

Lévine lut ce billet d’une écriture étrange et qu’il connaissait bien.

« Je demande humblement qu’on me laisse la paix. C’est tout ce que je réclame de mes chers frères. Nicolas Levine. »

Constantin resta debout devant Serge, le papier à la main, sans lever la tête.

« Il veut bien visiblement m’offenser, continua Serge, mais cela lui est impossible. Je souhaitais de tout cœur de pouvoir l’aider, tout en sachant que je n’en viendrais pas à bout.

— Oui, oui, confirma Levine, je comprends et j’apprécie ta conduite envers lui, mais j’irai le voir.

— Si cela te fait plaisir, vas-y, dit Serge, mais je ne te le conseille pas. Ce n’est pas que je le craigne par rapport à nos relations à toi et à moi, il ne saurait nous brouiller, mais c’est pour toi que je te conseille de n’y pas aller : tu n’y pourras rien. Au reste, fais comme tu l’entends.

— Peut-être n’y a-t-il vraiment rien à faire, mais dans ce moment… je ne saurais être tranquille…

— Je ne te comprends pas, dit Serge, mais ce que je comprends, ajouta-t-il, c’est qu’il y a là pour nous une leçon d’humilité. Depuis que notre frère Nicolas est devenu ce qu’il est, je considère ce qu’on appelle une « bassesse » avec plus d’indulgence. Tu sais ce qu’il a fait ?

— Hélas ! c’est affreux, affreux ! » répondit Levine.

Après avoir demandé l’adresse de Nicolas au domestique de Serge Ivanitch, Levine se mit en route pour aller le trouver, mais il changea d’idée et ajourna sa visite au soir. Avant tout, pour en avoir le cœur net, il voulait décider la question qui l’avait amené à Moscou. Il alla donc trouver Oblonsky et, après avoir appris où étaient les Cherbatzky, se rendit là où il pensait rencontrer Kitty.