Anna Karénine (trad. Faguet)/Partie II/Chapitre 14

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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 266-273).


CHAPITRE XIV


Au moment où Levine rentrait chez lui, de la plus belle humeur du monde, il entendit un son de clochettes du côté du perron d’entrée.

« Quelqu’un arrive du chemin de fer, pensa-t-il : c’est l’heure du train de Moscou… Qui peut venir ? Serait-ce mon frère Nicolas ? Ne m’a-t-il pas dit qu’au lieu d’aller à l’étranger, il viendrait peut-être chez moi ? »

Il eut peur un moment que cette arrivée n’interrompît ses plans de printemps ; mais, honteux de ce sentiment égoïste, il ouvrit aussitôt, dans sa pensée, les bras à son frère, et se prit à espérer, avec une joie attendrie, que c’était bien lui que la clochette annonçait.

Il pressa son cheval, et, au tournant d’une haie d’acacias qui lui cachait la maison, il aperçut dans un traîneau de louage un voyageur en pelisse. — Ce n’était pas son frère.

« Pourvu que ce soit quelqu’un avec qui l’on puisse causer ! » pensa-t-il.

« Mais, s’écria-t-il en reconnaissant Stépane Arcadiévitch, c’est le plus aimable des hôtes ! Que je suis content de te voir ! « J’apprendrai certainement de lui si elle est mariée », se dit-il.

Même le souvenir de Kitty ne lui faisait plus de mal, par ce splendide jour de printemps.

« Tu ne m’attendais guère ? dit Stépane Arcadiévitch en sortant de son traîneau, la figure tachetée de boue, mais rayonnante de santé et de plaisir. Je suis venu : 1° pour te voir ; 2° pour tirer un coup de fusil, et 3° pour vendre le bois de Yergoushovo.

— Parfait ? Que dis-tu de ce printemps ? Comment as-tu pu arriver jusqu’ici en traîneau ?

— En télègue c’est encore plus difficile, Constantin Dmitritch, dit le cocher, une vieille connaissance.

— Enfin je suis très heureux de te voir », dit Levine en souriant avec une joie enfantine.

Il mena son hôte dans la chambre destinée aux visiteurs, où l’on apporta aussitôt son bagage : un sac, un fusil dans sa gaîne, et une boîte de cigares. Levine se rendit ensuite chez l’intendant pour lui faire ses observations sur le trèfle et le labourage.

Agathe Mikhaïlovna, qui avait à cœur l’honneur de la maison, l’arrêta au passage dans le vestibule pour lui adresser quelques questions au sujet du dîner.

« Faites ce que vous voudrez, mais dépêchez-vous », répondit-il en continuant son chemin.

Quand il rentra, Stépane Arcadiévitch, lavé, peigné et souriant, sortait de sa chambre. Ils montèrent ensemble au premier.

« Que je suis donc content d’être parvenu jusqu’à toi ! Je vais enfin être initié aux mystères de ton existence ! Vraiment je te porte envie. Quelle maison ! Comme tout y est commode, clair, gai, disait Stépane Arcadiévitch, oubliant que les jours clairs et le printemps n’étaient pas toujours là. Et ta vieille bonne ! quelle brave femme ! Il ne manque qu’une jolie soubrette en tablier blanc ; mais cela ne cadre pas avec ton style sévère et monastique. »

Entre autres nouvelles intéressantes, Stépane Arcadiévitch raconta à son hôte que Serge Ivanitch comptait venir à la campagne cet été ; il ne dit pas un mot des Cherbatzky, et se contenta de transmettre les amitiés de sa femme ; Levine apprécia cette délicatesse. Comme toujours, il avait amassé pendant sa solitude une foule d’idées et d’impressions qu’il ne pouvait communiquer à son entourage et qu’il versa dans le sein de Stépane Arcadiévitch. Tout y passa : sa joie printanière, ses plans et ses déboires agricoles, ses remarques sur les livres qu’il avait lus, et surtout l’idée fondamentale du travail qu’il avait entrepris d’écrire, lequel, sans qu’il s’en doutât, était la critique de tous les ouvrages d’économie rurale. Stépane Arcadiévitch, aimable et prompt à tout saisir, se montra plus particulièrement cordial cette fois ; Levine crut même remarquer une certaine considération pour lui, qui le flatta, jointe à une nuance de tendresse.

Les efforts réunis d’Agathe Mikhaïlovna et du cuisinier eurent pour résultat que les deux amis, mourant de faim, se jetèrent sur la zakouska en attendant la soupe, mangèrent du pain, du beurre, des salaisons, des champignons, et que Levine fit enfin monter la soupe, sans attendre les petits pâtés confectionnés par le cuisinier avec l’espoir d’éblouir leur hôte ; mais Stépane Arcadiévitch, habitué à d’autres dîners, ne cessa de trouver tout excellent : les liqueurs faites à la maison, le pain, le beurre, les salaisons, les champignons, la soupe aux orties, la poule à la sauce blanche, le vin de Crimée, furent jugés délicieux.

« Parfait, parfait ! dit-il en allumant une grosse cigarette après le rôti. Je me fais l’effet d’avoir échappé aux secousses et au tapage d’un navire, pour aborder sur une rive hospitalière. Ainsi tu dis que l’élément représenté par le travailleur doit être étudié en dehors de tout autre, et servir de guide dans le choix des procédés économiques ? Je suis un profane dans ces questions, mais il me semble que cette théorie et ses applications auront une influence sur le travailleur…

— Oui, mais attends ; je ne parle pas d’économie politique, mais d’économie rurale considérée comme une science. Il faut en étudier les données, les phénomènes, de même que pour les sciences naturelles, et l’ouvrier au point de vue économique et ethnographique… »

Agathe Mikhaïlovna entra en ce moment avec des confitures.

« Mes compliments, Agathe Mikhaïlovna, dit Stépane Arcadiévitch en baisant le bout de ses doigts potelés.

— Quelles salaisons et quelles liqueurs ! Eh bien, Kostia, n’est-il pas temps de partir ? » ajouta-t-il.

Levine jeta un regard par la fenêtre sur le soleil qui disparaissait derrière la cime encore dénudée des arbres.

« Il en est temps ; Kousma, qu’on attelle », cria-t-il, descendant l’escalier en courant.

Stépane Arcadiévitch descendit aussi, et alla soigneusement retirer lui-même son fusil de sa gaine ; c’était une arme d’un modèle nouveau et coûteux.

Kousma, qui sentait venir un bon pourboire, ne le quittait pas ; il l’aida à mettre ses bas et ses bottes de chasse, et Stépane Arcadiévitch se laissa faire avec complaisance.

« Si le marchand Rébénine vient en notre absence, fais-moi le plaisir, Kostia, de dire qu’on le reçoive et qu’on le fasse attendre.

— C’est à lui que tu vends ton bois ?

— Oui ; le connais-tu ?

— Certainement, j’ai eu affaire à lui positivement et définitivement !  »

Stépane Arcadiévitch se mit à rire. « Positivement et définitivement » étaient les mots favoris du marchand.

« Oui, il parle très drôlement. — Elle comprend où va son maître ! » ajouta-t-il en caressant Laska, qui tournait en jappant autour de Levine, lui léchant tantôt la main, tantôt la botte ou le fusil.

Un petit équipage de chasse les attendait à la porte.

« J’ai fait atteler, quoique ce soit tout près d’ici ; mais si tu le préfères, nous irons à pied.

— Du tout, j’aime autant la voiture », dit Stépane Arcadiévitch en s’asseyant dans le char à bancs ; il s’enveloppa les pieds d’un plaid tigré et alluma un cigare.

« Comment peux-tu te passer de fumer, Kostia ! Le cigare, ce n’est pas seulement un plaisir, c’est comme le couronnement du bien-être. Voilà la vraie existence ! c’est ainsi que je voudrais vivre !

— Qui t’en empêche ? dit Levine en souriant.

— Oui, tu es un homme heureux, car tu possèdes tout ce que tu aimes : tu aimes les chevaux, tu en as ; des chiens, tu en as, ainsi qu’une belle chasse ; enfin, tu adores l’agronomie, et tu peux t’en occuper !

— C’est peut-être que j’apprécie ce que je possède, et ne désire pas trop vivement ce que je n’ai pas », répondit Levine en pensant à Kitty.

Stépane Arcadiévitch le comprit, mais le regarda sans mot dire.

Levine lui était reconnaissant de n’avoir pas encore parlé des Cherbatzky, et d’avoir deviné, avec son tact ordinaire, que c’était là un sujet qu’il redoutait ; mais en ce moment il aurait voulu, sans faire de questions, savoir à quoi s’en tenir sur ce même sujet.

« Comment vont tes affaires ? » dit-il enfin, se reprochant de ne penser qu’à ce qui l’intéressait personnellement.

Les yeux de Stépane Arcadiévitch s’allumèrent.

« Tu n’admets pas qu’on puisse désirer du pain chaud quand on a sa portion congrue ; selon toi, c’est un crime, et moi, je n’admets pas qu’on puisse vivre sans amour, répondit-il, ayant compris à sa façon la question de Levine. Je n’y puis rien, je suis ainsi fait, et vraiment, quand on y songe, on fait si peu de tort à autrui, et tant de plaisir à soi-même !

— Eh quoi ? y aurait-il un nouvel objet, demanda son ami.

— Oui, frère ! Tu connais le type des femmes d’Ossian, ces femmes qu’on ne voit qu’en rêve ? Eh bien, elles existent parfois en réalité, et sont alors terribles. La femme, vois-tu, c’est un thème inépuisable : on a beau l’étudier, on rencontre toujours du nouveau.

— Ce n’est pas la peine de l’étudier alors.

— Oh si ! Je ne sais plus quel est le grand homme qui a dit que le bonheur consistait à chercher la vérité et non à la trouver… »

Levine écoutait sans rien dire, mais il avait beau faire, il ne pouvait entrer dans l’âme de son ami, et comprendre le charme qu’il éprouvait à ce genre d’études.