Anna Karénine (trad. Faguet)/Partie II/Chapitre 15

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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 273-278).


CHAPITRE XV


L’endroit où Levine conduisit Oblonsky était non loin de là, dans un petit bois de trembles : il le posta dans un coin couvert de mousse et un peu marécageux, quoique débarrassé de neige ; quant à lui, il se plaça du côté opposé, près d’un bouleau double, appuya son fusil à une des branches inférieures, ôta son caftan, se serra une ceinture autour du corps, et fit quelques mouvements de bras pour s’assurer que rien ne le gênerait pour tirer.

La vieille Laska, qui le suivait pas à pas, s’assit avec précaution en face de lui, et dressa les oreilles. Le soleil se couchait derrière le grand bois, et du côté du levant les jeunes bouleaux mêlés aux trembles se dessinaient nettement avec leurs branches tombantes et leurs bourgeons presque épanouis.

Dans le grand bois, là où la neige n’avait pas complètement disparu, on entendait l’eau s’écouler à petit bruit en nombreux ruisselets ; les oiseaux gazouillaient en voltigeant d’un arbre à l’autre. Par moments, le silence semblait complet ; on entendait alors le bruissement des feuilles sèches remuées par le dégel ou par l’herbe qui poussait.

« En vérité, on voit et l’on entend croître l’herbe ! » se dit Levine en remarquant une feuille de tremble, humide et couleur d’ardoise, que soulevait la pointe d’une herbe nouvelle sortant du sol. Il était debout, écoutant et regardant tantôt la terre couverte de mousse, tantôt Laska aux aguets, tantôt la cime encore dépouillée des arbres de la forêt, qui s’étendait comme une mer au pied de la colline, puis le ciel obscurci qui se couvrait de petits nuages blancs. Un vautour s’envola dans les airs en agitant lentement ses ailes au-dessus de la forêt ; un autre prit la même direction et disparut. Dans le fourré, le gazouillement des oiseaux devint plus vif et plus animé ; un hibou éleva la voix au loin ; Laska dressa l’oreille, fit quelques pas avec prudence et pencha la tête pour mieux écouter. De l’autre côté de la rivière, un coucou poussa deux fois son petit cri, puis s’arrêta tout enroué.

« Entends-tu ? déjà le coucou ! dit Stépane Arcadiévitch en quittant sa place.

— Oui, j’entends, dit Levine, mécontent de rompre le silence. Attention maintenant : cela va commencer. »

Stépane Arcadiévitch retourna derrière son buisson, et l’on ne vit plus que l’étincelle d’une allumette, suivie de la petite lueur rouge de sa cigarette, et une légère fumée bleuâtre. « Tchik, tchik » ; Stépane Arcadiévitch armait son fusil.

« Qu’est-ce qui crie là ? demanda-t-il en attirant l’attention de son compagnon sur un bruit sourd, qui faisait penser à la voix d’un enfant s’amusant à imiter le hennissement d’un cheval.

— Tu ne sais pas ce que c’est ? C’est un lièvre mâle. Mais attention, ne parlons plus », cria presque Levine en armant son fusil à son tour. Un sifflement se fit entendre dans le lointain avec le rythme si connu du chasseur, et, deux ou trois secondes après, ce sifflement se répéta et se changea en un petit cri enroué. Levine leva les yeux à droite, à gauche, et vit enfin au-dessus de sa tête, dans le bleu un peu obscurci du ciel, au-dessus de la cime doucement balancée des trembles, un oiseau qui volait vers lui ; son cri, assez semblable au bruit que ferait une étoffe qu’on déchirerait en mesure, lui résonna à l’oreille ; il distinguait déjà le long bec et le long cou de la bécasse ; mais à peine l’eut-il visée, qu’un éclair rouge brilla du buisson derrière lequel se tenait Oblonsky ; l’oiseau s’agita dans l’air comme frappé d’une flèche. Un second éclair, et l’oiseau, cherchant vainement à se rattraper, battit de l’aile pendant une seconde, et tomba lourdement à terre.

« Est-ce que je l’ai manquée ? cria Stépane Arcadiévitch qui ne voyait rien à travers la fumée.

— La voilà, dit Levine en montrant Laska, une oreille en l’air, l’oiseau dans la gueule, remuant le bout de sa queue, et rapportant lentement le gibier à son maître, avec une espèce de sourire, comme pour faire durer le plaisir.

— Je suis bien aise que tu aies touché, dit Levine, tout en éprouvant un certain sentiment d’envie.

— Mon fusil a raté du canon droit ; vilaine affaire, répondit Stépane Arcadiévitch en rechargeant son arme. Ah ! en voilà encore une ! » Effectivement des sifflements se succédèrent, rapides et perçants. Deux bécasses volèrent au-dessus des chasseurs, se poursuivant l’une l’autre ; quatre coups partirent, et les bécasses, comme des hirondelles, tournèrent sur elles-mêmes et tombèrent.

La chasse fut excellente. Stépane Arcadiévitch tua encore deux pièces, et Levine également deux, dont l’une ne se retrouva pas. Le jour baissait de plus en plus, Vénus à la lueur argentée se montrait déjà au couchant, et au levant Arcturus brillait de son feu rouge un peu sombre. Levine apercevait par intervalles la Grande Ourse. Les bécasses ne se montraient plus, mais Levine résolut de les attendre jusqu’à ce que Vénus, qu’il distinguait entre les branches de son bouleau, s’élevât à l’horizon, et que la Grande Ourse fût entièrement visible. L’étoile avait dépassé les bouleaux, et le char de la Grande Ourse brillait déjà dans le ciel, qu’il attendait encore.

« N’est-il pas temps de rentrer ? » demanda Stépane Arcadiévitch.

Tout était calme dans la forêt : pas un oiseau n’y bougeait.

« Attendons encore, répondit Levine.

— Comme tu voudras. »

Ils étaient en ce moment à quinze pas l’un de l’autre.

« Stiva, s’écria tout à coup Levine, tu ne m’as pas dit si ta belle-sœur était mariée, ou si le mariage est près de se faire ? » Il se sentait si calme, son parti était si résolument pris, que rien, croyait-il, ne pouvait l’émouvoir. Mais il ne s’attendait pas à la réponse de Stépane Arcadiévitch.

« Elle n’est pas mariée et ne songe pas au mariage, elle est très malade, et les médecins l’envoient à l’étranger. On craint même pour sa vie.

— Que dis-tu là ? cria Levine. Malade… mais qu’a-t-elle ? Comment… »

Pendant qu’ils causaient ainsi, Laska, les oreilles dressées, examinait le ciel au-dessus de sa tête et les regardait d’un air de reproche.

« Ils ont bien choisi leur temps pour causer, pensait Laska. En voilà une qui vient, la voilà, — juste. Ils la manqueront. »

Au même instant, un sifflement aigu perça les oreilles des deux chasseurs, et tous deux, ajustant leurs fusils, tirèrent ensemble ; les deux coups, les deux éclairs furent simultanés. La bécasse battit de l’aile, plia ses pattes minces, et tomba dans le fourré.

« Voilà qui est bien ! ensemble… s’écria Levine, courant avec Laska à la recherche du gibier ; qu’est-ce donc qui m’a fait tant de peine tout à l’heure ? Ah oui ! Kitty est malade, se rappela-t-il. Que faire ? c’est triste !

— Je l’ai trouvée ! Bonne bête ! » fit-il en reprenant l’oiseau de la gueule de Laska pour la mettre dans son carnier presque plein.