Anna Karénine (trad. Faguet)/Partie VI/Chapitre 12

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 320-323).


CHAPITRE XII


Le lendemain, il fut impossible de réveiller Vassia, couché sur le ventre et dormant à poings fermés ; Oblonsky refusa également de se lever, et Laska elle-même, blottie en rond dans le foin, étira paresseusement ses pattes de derrière avant de se décider à suivre son maître. Levine se chaussa, prit son fusil et sortit avec précaution. Les cochers dormaient près des voitures, les chevaux sommeillaient ; il faisait à peine jour.

« Pourquoi vous lever si matin, petit père ? demanda une vieille femme en sortant de l’izba et l’accostant amicalement comme une bonne connaissance.

— Je vais à la chasse ; par où faut-il passer pour gagner le marais ?

— Suis le sentier derrière nos granges », dit la vieille femme, et elle le conduisit elle-même pour le mettre en bon chemin.

Laska courait devant, et Levine la suivit allègrement, interrogeant le ciel et comptant atteindre le marais avant que le soleil fût levé. La lune, visible encore quand il avait quitté la grange, s’effaçait peu à peu ; l’étoile du matin se distinguait à peine, et des points d’abord vagues à l’horizon prenaient des contours plus distincts ; c’étaient des tas de blé. Les moindres sons se percevaient nettement dans le calme absolu de l’air, et une abeille, en frôlant l’oreille de Levine, lui parut siffler comme une balle.

Des vapeurs blanches, d’où ressortaient, semblables à des îlots, des bouquets de cytise, indiquaient le grand marais au bord duquel des hommes et des enfants enveloppés de caftans dormaient profondément, après avoir veillé. Les chevaux paissaient encore, faisant résonner leurs chaînes et, effrayés par Laska, se jetèrent du côté de l’eau en barbotant de leurs pieds liés.

Le chien leur jeta un regard moqueur en regardant son maître.

Quand Levine eut dépassé les paysans endormis, il examina la capsule de son fusil, et donna un coup de sifflet pour indiquer à Laska qu’ils entraient en chasse. Elle partit aussitôt, ravie et affairée, flairant sur le sol mouvant, parmi d’autres parfums connus, cette odeur d’oiseau qui la troublait plus que toute autre. Afin de mieux sentir la direction du gibier, elle s’éloigna et se mit sous le vent, galopant doucement pour pouvoir brusquement s’arrêter ; bientôt sa course se ralentit, car elle ne suivait plus une piste, elle tenait le gibier lui-même ; il était là en abondance, mais où ? La voix du maître retentit du côté opposé : « Laska, ici ! » Elle s’arrêta hésitante, fit semblant d’obéir, mais revint à l’endroit qui l’attirait, traçant des cercles pour se fixer enfin, sûre de son fait, et tremblante d’émotion, devant un monticule. Ses jambes trop basses l’empêchaient de voir, mais son flair ne la trompait pas. Immobile, la gueule entr’ouverte, les oreilles dressées, elle respirait, avec peine, jouissant de l’attente, et regardant son maître sans oser tourner la tête. Celui-ci, croyait-elle, avançait lentement ; il courait au contraire, butant contre des mottes de terre et regardant avec des yeux qu’elle trouvait terribles ; car, avec une superstition de chasseur, ce qu’il craignait par-dessus tout, c’était de manquer son premier coup. En approchant, il vit ce que Laska ne pouvait que flairer, une bécasse cachée entre deux monticules.

« Pile », cria-t-il.

« Ne se trompe-t-il pas ? pensa Laska, je les sens, mais je ne les vois pas ; si je bouge, je ne saurai plus où les prendre. »

Mais, encouragée par un coup de genou de son maître, elle se lança éperdue et ne sachant plus ce qu’elle faisait.

Une bécasse se leva aussitôt, et l’on entendit le bruit de son vol ; Levine tira ; l’oiseau s’abattit, frappant l’herbe humide de sa poitrine blanche ; une seconde bécasse eut le même sort.

« Bonne besogne, Laska », dit Levine mettant le gibier tout chaud dans son charnier.

Le soleil était levé quand Levine s’avança dans le marais ; la lune ne semblait plus qu’un point blanc dans l’espace, toutes les étoiles avaient disparu. Les flaques d’eau argentées par la rosée reflétaient maintenant de l’or ; l’herbe prenait une nuance d’ambre ; les oiseaux des marais s’agitaient dans les buissons, des vautours perchés sur les tas de blé regardaient leur domaine d’un air mécontent, et les corneilles voletaient dans les champs. La fumée du fusil blanchissait l’herbe verte comme une traînée de lait. Un des dormeurs avait déjà remis son caftan, et des enfants ramenaient les chevaux sur la route.

« Petit oncle, cria un des gamins à Levine, il y a aussi des canards par ici, nous en avons vu hier. »

Levine éprouva un certain plaisir à tuer encore deux bécasses devant l’enfant.