Anna Karénine (trad. Faguet)/Partie VI/Chapitre 13

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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 323-325).


CHAPITRE XIII


La superstition du premier coup de fusil ne se trouva pas vaine ; Levine rentra vers dix heures fatigué, affamé, mais enchanté, après avoir parcouru une trentaine de verstes, tué dix-neuf bécasses et un canard, que, faute de place dans son carnier, il suspendit à sa ceinture. Ses compagnons, levés depuis longtemps, avaient eu le loisir de mourir de faim en l’attendant, puis de déjeuner.

Le sentiment d’envie de Stépane Arcadiévitch à la vue de ces petites bêtes, la tête penchée, repliées sur elles-mêmes, si différentes de ce qu’elles étaient sur les marais, causa un certain plaisir à Levine. Pour comble de bonheur, il trouva un billet de Kitty.

« Je vais à merveille, écrivait-elle, et si tu ne me crois pas suffisamment gardée, rassure-toi en apprenant que Marie Wlasiewna est ici (c’était la sage-femme, un personnage nouveau et fort important dans la famille). Elle me trouve en parfaite santé, et restera quelques jours avec nous ; ainsi ne te presse pas de revenir si tu t’amuses. »

La chasse et ce billet effacèrent dans l’esprit de Levine deux incidents moins agréables : le premier était l’état de fatigue du cheval de volée, surmené la veille et refusant de manger ; le second, plus grave, de ne plus rien trouver des nombreuses provisions données par Kitty au départ. Levine comptait particulièrement sur des petits pâtés, dont il croyait déjà sentir le fumet : en rentrant, ils avaient tous disparu, aussi bien que les poulets et la viande ; les os avaient été dévorés par les chiens.

« Parlez-moi de cet appétit ! » dit Oblonsky, désignant Vassinka. Je ne puis me plaindre du mien, mais celui de ce jeune homme le dépasse.

Levine, agacé et prêt à pleurer de contrariété, ne put s’empêcher de s’écrier :

« On aurait vraiment pu songer à me laisser quelque chose ! »

Il dut se contenter de lait, que son cocher alla lui chercher, mais, sa faim apaisée, il fut confus d’avoir témoigné si vivement son désappointement, et se moqua le premier de sa colère.

Le même soir, après une dernière chasse où Vassinka fit quelques prouesses, les trois compagnons reprirent le chemin de la maison, et y arrivèrent la nuit. Le retour fut très gai ; Weslowsky ne cessa de rire et de plaisanter en se rappelant ses aventures avec les jeunes filles et les paysans ; Levine, en paix avec son hôte, se sentit délivré de ses mauvais sentiments envers lui.