Anna Karénine (trad. Faguet)/Partie VII/Chapitre 8

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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 417-419).


CHAPITRE VIII


Levine quitta la salle à manger avec un singulier sentiment de légèreté dans les mouvements, et rencontra son beau-père dans le salon voisin.

« Que dis-tu de ce temple de l’indolence ? demanda le vieux prince en prenant son gendre sous le bras ; viens faire un tour.

— Je ne demande pas mieux, car cela m’intéresse.

— Moi aussi, mais autrement que toi. Quand tu vois des bonshommes comme ceux-ci, dit-il en montrant un vieux monsieur voûté, à la lèvre tombante, qui avançait péniblement chaussé de bottes de velours, tu crois volontiers qu’ils sont nés gâteux, et cela te fait sourire ; tandis que moi je les regarde en me disant qu’un de ces jours je traînerai la patte comme eux ! »

Tout en causant et en saluant leurs amis au passage, les deux hommes traversèrent les salons où l’on jouait aux cartes et aux échecs, pour arriver au billard, où un groupe de joueurs s’était rassemblé autour de quelques bouteilles de champagne ; ils jetèrent un coup d’œil à la chambre infernale : Yavshine, entouré de parieurs, y était déjà installé. Ils entrèrent avec précaution dans la salle de lecture : un homme jeune et de méchante humeur y feuilletait des journaux sous la lampe, près d’un général chauve absorbé par sa lecture. Ils pénétrèrent également dans une pièce que le prince avait surnommée le « salon des gens d’esprit », et y trouvèrent trois messieurs discourant sur la politique.

« Prince, on vous attend », vint annoncer un des partenaires de la partie du vieux prince, qui le cherchait de tous côtés.

Resté seul, Levine écouta encore les trois messieurs ; puis, se rappelant toutes les conversations du même genre entendues depuis le matin, il éprouva un ennui si profond qu’il se sauva pour chercher Tourovtzine et Oblonsky, avec lesquels au moins on ne s’ennuyait pas.

Ceux-ci étaient restés dans la salle de billard, où Stépane Arcadiévitch et Wronsky causaient dans un coin près de la porte.

« Ce n’est pas qu’elle s’ennuie, mais cette indécision l’énerve, » entendit Levine en passant. Il voulut s’éloigner, mais Stiva l’appela.

— Ne t’en va pas, Levine, dit-il, les yeux humides comme il les avait toujours après un moment d’attendrissement ou après boire, et ce jour-là c’était l’un et l’autre.

— C’est mon meilleur, mon plus cher ami, dit-il en s’adressant à Wronsky, et, comme toi aussi tu m’es cher, je voudrais vous rapprocher et vous voir amis ; vous êtes dignes de l’être.

— Il ne nous reste qu’à nous embrasser, répondit Wronsky gaiement, offrant à Levine une main que celui-ci serra avec cordialité.

— Enchanté, enchanté !

— Du champagne, cria Oblonsky à un domestique.

— Je le suis également, dit Wronsky ; — cependant malgré cette mutuelle satisfaction ils ne surent que dire.

— Tu sais qu’il ne connaît pas Anna, fit remarquer Oblonsky, et je veux le lui présenter.

— Elle en sera ravie, répondit Wronsky ; je vous aurais priés de partir immédiatement, mais je suis inquiet de Yavshine et je veux le surveiller.

— Il est en train de perdre ?

— Tout ce qu’il possède ; moi seul ai quelque influence sur lui, dit Wronsky. » Et au bout d’un moment il les quitta pour rejoindre son ami.

« Pourquoi n’irions-nous pas chez Anna sans lui ? dit Oblonsky en prenant Levine par le bras quand ils furent seuls. Il y a longtemps que je lui promets de t’amener. Que fais-tu ce soir ?

— Rien de particulier ; allons-y, si tu le désires.

— Parfait. Fais avancer ma voiture », dit Oblonsky en s’adressant à un laquais.

Et les deux hommes quittèrent le billard.