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Annales de l’Empire/Édition Garnier/Charles IV

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CHARLES IV,

trente-troisième empereur.

1348. Charles de Luxembourg, roi de Bohême[1], va d’abord de ville en ville se faire reconnaître empereur. Louis[2], margrave de Brandebourg, lui dispute la couronne.

L’ancien archevêque de Mayence l’excommunie ; le comte palatin Hupert, le duc de Saxe, s’assemblent, et ne veulent ni l’un ni l’autre des prétendants ; ils cassent l’élection de Charles de Bohême, et nomment Édouard III, roi d’Angleterre, qui n’y songeait pas.

L’empire n’était donc alors qu’un titre onéreux, puisque l’ambitieux Édouard III n’en voulut point : il se garda bien d’interrompre ses conquêtes en France pour courir après un fantôme.

Au refus d’Édouard, les électeurs s’adressent au marquis de Misnie, gendre du feu empereur ; il refuse encore. Mutius dit qu’il aima mieux dix mille marcs d’argent de la main de Charles IV que la couronne impériale. C’était mettre l’empire à bien bas prix ; mais il est fort douteux que Charles IV eût dix mille marcs à donner, lui qui, dans le même temps, fut arrêté à Vorms par son boucher, et qui ne put le satisfaire qu’en empruntant de l’argent de l’évêque.

Les électeurs, refusés de tous côtés, offrent enfin cet empire, dont personne ne veut, à Gunther de Schvartzbourg, noble thuringien. Celui-ci, qui était guerrier, et qui avait peu de chose à perdre, accepta l’offre pour le soutenir à la pointe de l’épée.

1349. Les quatre électeurs élisent Gunther de Schvartzbourg auprès de Francfort. Les doubles élections, trop fréquentes, avaient introduit à Francfort une coutume singulière. Celui des compétiteurs qui se présentait le premier devant Francfort attendait six semaines et trois jours, au bout desquels il était reçu et reconnu si son concurrent ne venait pas. Gunther attendit le temps prescrit, et fit enfin son entrée : on espérait beaucoup de lui. On prétend que son rival le fit empoisonner : le poison de ces temps-là en Allemagne était la table[3].

Il faut avouer qu’il y a un peu loin de cet empire germanique à l’empire d’Auguste, de Trajan, de Marc-Aurèle. Quel Allemand même se soucie de savoir aujourd’hui s’il y a eu un Gunther ? Ce Gunther tombe en apoplexie ; et, devenu incapable du trône, il le vend pour une somme d’argent, que Charles ne lui paye point : la somme était, dit-on, de vingt-deux mille marcs. Il meurt au bout de trois mois à Francfort.

À l’égard de Louis de Bavière, margrave de Brandebourg, il cède ses droits pour rien, n’étant pas assez fort pour les vendre à Charles, vainqueur sans combat de quatre concurrents, qui se fait couronner une seconde fois à Aix-la-Chapelle, par l’archevêque de Cologne, pour mettre ses droits hors de compromis.

Le marquis de Juliers, à la cérémonie du couronnement, dispute le droit de porter le sceptre au marquis de Brandebourg. Des ancêtres du marquis de Juliers avaient fait cette fonction ; mais ce prince n’était pas alors au rang des électeurs, ni par conséquent dans celui des grands-officiers. Le margrave de Brandebourg est conservé dans son droit.

1350. Dans ce temps-là régnait en Europe le fléau d’une horrible peste, qui emporta presque partout la cinquième partie des hommes, et qui est la plus mémorable depuis celle qui désola la terre du temps d’Hippocrate. Les peuples en Allemagne, aussi furieux qu’ignorants, accusent les Juifs d’avoir empoisonné les fontaines. On égorge et on brûle les Juifs presque dans toutes les villes.

Ce qui est rare, c’est que Charles IV protégea les Juifs qui lui donnaient de l’argent, contre l’évêque ; et les bourgeois de Strasbourg contre l’abbé prince de Murbach et d’autres seigneurs de fiefs. Il fut prêt de leur faire la guerre en faveur des Juifs.

Secte des flagellants renouvelée en Souabe. Ce sont des milliers d’hommes qui courent toute l’Allemagne en se fouettant avec des cordes armées de fer pour chasser la peste. Les anciens Romains, en pareils cas, avaient institué des comédies: ce remède est plus doux.

Un imposteur paraît en Brandebourg, qui se dit l’ancien Valdemar[4] revenu enfin de la Terre Sainte, et qui prétend rentrer dans son État, donné injustement pendant son absence par Louis de Bavière à son fils Louis.

Le duc de Mecklenbourg soutient l’imposteur. L’empereur Charles IV le favorise. On en vient à une petite guerre ; le faux Valdemar est abandonné, et s’éclipse. On a recueilli dans un volume les histoires de ces imposteurs fameux[5] : mais tous ne s’y trouvent pas.

1351. Charles IV veut aller en Italie, où les papes et les empereurs étaient oubliés. Les Viscontis dominent toujours dans Milan. Jean Visconti, archevêque de cette ville, devenait un conquérant. Il s’emparait de Bologne ; il faisait la guerre aux Florentins et aux Pisans, et méprisait également l’empereur et le pape. C’est lui qui fit la lettre du diable au pape et aux cardinaux, qui commence ainsi : « Votre mère la Superbe vous salue avec vos sœurs l’Avarice et l’Impudicité. »

Apparemment que le diable ménagea l’accommodement de Jean Visconti avec le pape Clément, qui lui vendit l’investiture de Milan pour douze ans, moyennant douze mille florins d’or par an.

1352. La maison d’Autriche avait toujours des droits sur une grande partie de la Suisse. Le duc Albert veut soumettre Zurich, qui s’allie avec les autres cantons déjà confédérés. L’empereur secourt la maison d’Autriche dans cette guerre, mais il la secourt en homme qui ne veut pas qu’elle réussisse. Il envoie des troupes pour ne point combattre, ou du moins qui ne combattent pas. La ligue et la liberté des Suisses se fortifient.

Les villes impériales voulaient toutes établir le gouvernement populaire à l’exemple de Strasbourg. Nuremberg chasse les nobles, mais Charles IV les rétablit. Il incorpora la Lusace à son royaume de Bohême ; elle en a été détachée depuis.

1353. L’empereur Charles IV, dans le temps qu’il avait été le jeune prince de Bohême, avait gagné des batailles, et même contre le parti des papes en Italie. Dès qu’il est empereur il cherche des reliques, flatte les papes, et s’occupe de règlements, et surtout du soin d’affermir sa maison.

Il s’accommode avec les enfants de Louis de Bavière, et les réconcilie avec le pape.

Albert, duc de Bavière, se voyait excommunié, parce que son père l’avait été. Ainsi, pour prévenir la piété des princes qui pourraient lui ravir son État en vertu de son excommunication, il demande très-humblement pardon au nouveau pape Innocent VI du mal que les papes ses prédécesseurs ont fait à l’empereur son père ; il signifie un acte qui commence ainsi : « Moi, Albert, duc de Bavière, fils de Louis de Bavière, soi-disant autrefois empereur, et réprouvé par la sainte Église romaine, etc. »

Il ne paraît pas que ce prince fût forcé à cet excès d’avilissement : il fallait donc dans ces temps-là qu’il y eût bien peu d’honneur, ou beaucoup de superstition.

1354. Il est remarquable que Charles IV, passant par Metz pour aller dans ses terres de Luxembourg, n’est point reçu comme empereur, parce qu’il n’avait pas encore été sacré.

Henri VII avait déjà donné à Venceslas, seigneur de Luxembourg, le titre de duc. Charles érige cette terre en duché ; il érige Bar[6] en margraviat : ce qui fait voir que Bar relevait alors évidemment de l’empire. Pont-à-Mousson est aussi érigé en marquisat. Tout ce pays était donc réputé de l’empire. Quel chaos !

1355. Charles IV va en Italie se faire couronner ; il y marche plutôt en pèlerin qu’en empereur.

Le saint-siége était toujours sédentaire à Avignon. Le pape Innocent VI n’avait nul crédit dans Rome, l’empereur encore moins. L’empire n’était plus qu’un nom, et le couronnement qu’une vaine cérémonie. Il fallait aller à Rome comme Charlemagne et Othon le Grand, ou n’y point aller.

Charles IV et Innocent VI n’aimaient que les cérémonies. Innocent VI envoie d’Avignon le détail de tout ce qu’on doit observer au couronnement de l’empereur. Il marque que le préfet de Rome doit porter le glaive devant lui, que ce n’est qu’un honneur, et non pas une marque de juridiction. Le pape doit être sur son trône, entouré de ses cardinaux, et l’empereur doit commencer par lui baiser les pieds, puis il lui présente de l’or, et le baise au visage, etc. Pendant la messe, l’empereur fait quelques fonctions dans le rang des diacres ; on lui met la couronne impériale après la fin de la première épître. Après la messe, l’empereur, sans couronne et sans manteau, tient la bride du cheval du pape.

Aucune de ces cérémonies n’avait été pratiquée depuis que les papes demeuraient dans Avignon. L’empereur reconnut d’abord par écrit l’authenticité de ces usages. Mais le pape étant dans Avignon, et ne pouvant se faire baiser les pieds à Rome, ni se faire tenir l’étrier par l’empereur, déclara que ce prince ne baiserait point les pieds, ni ne conduirait la mule du cardinal qui représentait sa sainteté.

Charles IV alla donc donner ce spectacle ridicule avec une grande suite, mais sans armée ; il n’osa pas coucher dans Rome, selon la promesse qu’il en avait faite au saint-père. Anne sa femme, fille du comte palatin, fut couronnée aussi ; et en effet ce vain appareil était plutôt une vanité de femme qu’un triomphe d’empereur. Charles IV, n’ayant ni argent, ni armée, et n’étant venu à Rome que pour servir de diacre à un cardinal pendant la messe, reçut des affronts dans toutes les villes d’Italie où il passa.

Il y a une fameuse lettre de Pétrarque qui reproche à l’empereur sa faiblesse. Pétrarque était digne d’apprendre à Charles IV à penser noblement.

1356. Charles IV prend tout le contre-pied de ses prédécesseurs : ils avaient favorisé les gibelins, qui étaient en effet la faction de l’empire ; pour lui, il favorise les guelfes, et fait marcher quelques troupes de Bohême contre les gibelins ; cette faiblesse et cette inconséquence augmentèrent les troubles et les malheurs de l’Italie, diminuèrent la puissance de Charles et flétrirent sa réputation.

De retour en Allemagne, il s’applique à y faire régner l’ordre autant qu’il le peut, et à régler les rangs. Le nombre des électorats était fixé par l’usage plutôt que par les lois depuis le temps de Henri VII ; mais le nombre des électeurs ne l’était pas. Les ducs de Bavière surtout prétendaient avoir droit de suffrage aussi bien que les comtes palatins aînés de leur maison. Les cadets de Saxe se croyaient électeurs aussi bien que leurs aînés[7].

Diète de Nuremberg, dans laquelle Charles IV dépouille les ducs de Bavière du droit de suffrage, et déclare que le comte palatin est le seul électeur de cette maison.

BULLE D’OR.

Les vingt-trois premiers articles[8] de la bulle d’or sont publiés à Nuremberg avec la plus grande solennité. Cette constitution de l’empire, la seule que le public appelle bulle à cause de la petite bulle ou boîte d’or dans laquelle le sceau est enfermé, est regardée comme une loi fondamentale.

Il ne peut s’établir par les hommes que des lois de convention. Celles qu’un long usage consacre sont appelées fondamentales. On a changé, selon les temps, beaucoup de choses à cette bulle d’or.

Ce fut le jurisconsulte Bartole[9] qui la composa. Le génie du siècle y paraît par les vers latins qui en font l’exorde : Omnipotens œterne Deus, spes unica mundi ; et par l’apostrophe aux sept péchés mortels, et par la nécessité d’avoir sept électeurs, à cause des sept dons du Saint-Esprit et du chandelier à sept branches.

L’empereur y parle d’abord en maître absolu, sans consulter personne.

« Nous déclarons et ordonnons par le présent édit, qui durera éternellement, de notre certaine science, pleine puissance et autorité impériale. »

On n’y établit point les sept électeurs : on les suppose établis.

Il n’est question, dans les deux premiers chapitres, que de la forme et de la sûreté du voyage des sept électeurs, qui doivent ne point sortir de Francfort « avant d’avoir donné au monde ou au peuple chrétien un chef temporel, à savoir un roi des Romains futur empereur ».

On suppose ensuite, n° 8, article 2, que cette coutume a été toujours inviolablement observée, « et d’autant que tout ce qui est ci-dessus écrit a été observé inviolablement ». Charles IV et Bartole oubliaient qu’on avait élu les empereurs très-souvent d’une autre manière, à commencer par Charlemagne et à finir par Charles IV lui-même.

Un des articles les plus importants[10] est que le droit d’élire est indivisible, et qu’il passe de mâle en mâle au fils aîné. Il fallait donc statuer que les terres électorales laïques ne seraient plus divisées, qu’elles appartiendraient uniquement à l’aîné. C’est ce qu’on oublia dans les vingt-trois fameux articles publiés à Nuremberg[11] avec tant d’appareil, et que l’empereur fit lire ayant un sceptre dans une main et le globe de l’univers dans l’autre. Très-peu de cas sont prévus dans cette bulle : nulle méthode n’y est observée, et on n’y traite point du gouvernement général de l’empire.

Une chose très-importante, c’est qu’il y est dit à l’article 7, n° 7, que « si une des principautés électorales vient à vaquer au profit de l’empire (il entend sans doute les principautés séculières), l’empereur en pourra disposer comme d’une chose dévolue à lui légitimement et à l’empire ». Ces mots confus marquent que l’empereur pourrait prendre pour lui un électorat dont la maison régnante serait éteinte ou condamnée. Il est encore à remarquer combien la Bohême est favorisée dans cette bulle ; l’empereur était roi de Bohême. C’est le seul pays où les causes des procès ne doivent pas ressortir à la chambre impériale. Ce droit de non appellando a été étendu depuis à beaucoup de princes, et les a rendus plus puissants.

Le lecteur peut consulter la bulle d’or pour le reste[12].

On met la dernière main à la bulle d’or dans Metz aux fêtes de Noël : on y ajoute sept chapitres. On y répare l’inadvertance qu’on avait eue d’oublier la succession indivisible des terres électorales. Ce qui est de plus clair et de plus expliqué dans les derniers articles, c’est ce qui regarde la pompe et la vanité ; on voit que Charles IV se complaît à se faire servir par les électeurs, dans les cours plénières.

La table de l’empereur, plus haute de trois pieds que celle de l’impératrice, et celle de l’impératrice plus haute de trois pieds que celle des électeurs[13] ; un gros tas d’avoine devant la salle à manger[14] un duc de Saxe venant prendre à cheval un picotin d’avoine dans ce tas ; enfin tout cet appareil ne ressemblait pas à la majestueuse simplicité des premiers Césars de Rome.

Un auteur moderne dit qu’on n’a point dérogé au dernier article de la bulle d’or, parce que tous les princes parlent français. C’est précisément en cela qu’on y a dérogé, car il est ordonné par le dernier article que les électeurs apprendront le latin et l’esclavon aussi bien que l’italien : or peu d’électeurs aujourd’hui se piquent de parler esclavon.

La bulle fut enfin publiée à Metz tout entière ; il y eut une de ces cours plénières ; tous les électeurs y servirent l’empereur et l’impératrice à table ; chacun y fit sa fonction. Ce n’était pas en ces cas des princes qui devenaient officiers ; c’étaient originairement des officiers qui, avec le temps, étaient devenus grands princes.

[15]Le dauphin de France Charles V, depuis roi, vint à cette cour plénière. C’était peu de mois après la funeste journée de Poitiers où son père Jean avait été pris par le fameux prince Noir. Le dauphin venait implorer le secours de Charles IV son oncle, qui ne pouvait donner que des fêtes. L’héritier de la couronne de France céda le pas au cardinal de Périgord dans cette diète. Pourquoi les annalistes français passent-ils ce cérémonial sous silence ? L’histoire est-elle un factum d’avocat où l’on amplifie les avantages, et où l’on tait les humiliations ?

1357. On voit aisément, par l’exclusion donnée dans la bulle d’or aux ducs de Bavière et d’Autriche, que Charles IV n’était pas l’ami de ces deux maisons. Le premier fruit de ce règlement pacifique fut une petite guerre. Les ducs de Bavière et d’Autriche lèvent des troupes. Ils assiégent dans Danustauffen un commissaire de l’empereur. L’empereur y arrive, il rompt la ligue de l’Autriche et de la Bavière, mais en rendant Danustauffen à l’électeur de Bavière, au lieu du droit de suffrage qu’il demandait.

Il y a une grande querelle dans l’empire au sujet des PfahlBurgers[16], c’est-à-dire des faux bourgeois ; querelle dans laquelle il est fort vraisemblable que les auteurs se sont mépris. La bulle d’or ordonne que les bourgeois qui appartiennent à un prince ne se fassent pas recevoir bourgeois des villes impériales pour se soustraire à leurs princes, à moins de résider dans ces villes. Rien de plus juste, rien même de plus facile à exécuter : car assurément un prince empêchera bien un citoyen de sa ville de lui désobéir sous prétexte qu’il est reçu bourgeois à Bâle ou à Constance.

Pourquoi donc y eut-il tant de troubles à Strasbourg pour ces faux bourgeois ? pourquoi fut-on en armes ? Strasbourg pouvait-elle, par exemple, soutenir un sujet de Vienne à qui elle aurait donné des lettres de bourgeoisie, et qui s’en serait prévalu à Vienne ? non sans doute. Il s’agissait donc de quelque chose de plus important et de plus sacré. Des seigneurs voulaient ravir à leurs sujets le premier droit qu’ont les hommes de choisir leur domicile. Ils craignaient qu’on ne les quittât pour aller dans les villes libres. Voilà pourquoi l’empereur ordonne que les Strasbourgeois ne donneront plus de droit de citoyen à des étrangers, et que les Strasbourgeois veulent conserver ce droit, qui peuple une ville et qui l’enrichit.

1358. Charles IV, avec l’apparence de la grandeur, autrefois guerrier, à présent législateur, maître d’un beau pays, et riche, a pourtant peu de crédit dans l’empire. C’est qu’on ne voulait pas qu’il en eût. Quand il s’agit d’incorporer la Lusace[17] à la Bohême, Albert d’Autriche, qui a des droits sur la Lusace, fait tout d’un coup la guerre à l’empereur, dont personne ne prend le parti ; et l’empereur ne peut se tirer d’affaire que par un stratagème qu’on accuse de bassesse. On prétend qu’il trompa le duc d’Autriche par des espions, et qu’il paya ensuite ces espions en fausse monnaie : ce conte a l’air d’une fable ; mais cette fable est fondée sur son caractère.

Il vendait des priviléges à toutes les villes ; il vendait au comte de Savoie le titre de vicaire de l’empire ; il donne, pour des sommes très-légères, le titre de villes impériales à Mayence, à Vorms, à Spire, et même à Genève ; il confirmait la liberté de la ville de Florence à prix d’argent. Il en tirait de Venise pour la souveraineté de Vérone, de Padoue, et de Vicence ; mais ceux qui le payèrent le plus chèrement furent les Viscontis, pour avoir la puissance héréditaire dans Milan sous le titre de gouverneur : on prétend qu’il vendait ainsi en détail l’empire qu’il avait acheté en gros.

1359. Les princes de l’empire, excités par les universités d’Allemagne, représentent à Charles IV que, parmi les bulles de Clément VI, il y en a de déshonorantes pour lui et pour le corps germanique ; entre autres celle où il est dit que « les empereurs sont les vassaux du pape, et lui prêtent serment de fidélité ». Charles, qui avait assez vécu pour savoir que toutes ces formules ne méritent d’attention que quand elles sont soutenues par les armes, se plaint au pape, pour ne pas fâcher le corps germanique, mais modérément pour ne pas fâcher le pape. Innocent VI lui répond que cette proposition est devenue une loi fondamentale de l’Église, enseignée dans toutes les écoles de théologie ; et, pour appuyer sa réponse, il envoie d’Avignon en Allemagne un évêque de Cavaillon demander, pour l’entretien du saint-père, le dixième de tous les revenus ecclésiastiques.

Le prélat de Cavaillon s’en retourna à Avignon, après avoir reçu de fortes plaintes au lieu d’argent. Le clergé allemand éclata contre le pape, et c’est une des premières semences de la révolution dans l’Église, qu’on voit aujourd’hui.

Rescrit de Charles IV en faveur des ecclésiastiques, pour les protéger contre les princes qui veulent les empêcher de recevoir des biens, et de contracter avec les laïques.

1360. Charles IV, en faisant des règlements en Allemagne, abandonnait l’Italie. Les Viscontis étaient toujours maîtres de Milan. Darnabo veut conserver Bologne, que son oncle, archevêque, guerrier, et politique, avait achetée pour douze années. C’est la première et la dernière fois qu’on a vu faire un bail à ferme d’une principauté.

Un légat espagnol, nommé d’Albornos, entre dans cette ville au nom du pape, qui est toujours à Avignon, et donne Bologne au pape.

Barnabo Visconti assiége Bologne. Comment peut-on imprimer encore aujourd’hui que le saint-père, par un accommodement, promit de payer cent mille livres d’or annuellement, pendant cinq années, pour être maître de Bologne ? Les historiens qui répètent ces exagérations savent bien peu ce que c’est que cinq cent mille livres pesant d’or.

1361. Le siége de Bologne est levé sans qu’il en coûte rien au pape. Un marquis de Malatesta, qui s’est jeté avec quelques troupes dans la ville, fait une sortie, bat Barnabo, et le renvoie chez lui. L’empereur ne se mêle de cette affaire que par un rescrit inutile en faveur du pape.

Des guerres s’étant élevées entre le Danemark d’un côté, et le duc de Mecklenbourg et les villes anséatiques de l’autre, tout finit à l’ordinaire par un traité. Plusieurs villes anséatiques traitent de couronne à couronne avec le Danemark dans la ville de Lubeck. C’est un beau monument de la liberté fondée sur une industrie respectable. Lubeck, Rostock, Stralsund, Hambourg, Vismar, Brême, et quelques autres villes, font une paix perpétuelle avec le roi de Danemark, des Vandales, et des Goths, les princes, négociants, et bourgeois, de son pays ; ce sont les termes du traité, termes qui prouvent que le Danemark était libre, et que les villes anséatiques l’étaient davantage.

L’impératrice Anne étant accouchée de Venceslas, l’empereur envoie le poids de l’enfant en or à une chapelle de la Vierge dans Aix ; usage qui commençait à s’établir, et qui a été poussé à l’excès pour Notre-Dame de Lorette. Ses richesses sont aussi grandes que son voyage par les airs de Jérusalem à la Marche d’Ancône est miraculeux.

L’évêque de Strasbourg achète plus cher le titre de landgrave de la basse Alsace. Les landgraves de l’Alsace, de la maison d’Œttingue, s’y opposent, et l’évêque les apaise avec le même moyen dont il a eu son landgraviat, avec de l’argent.

1362. Grande division entre les maisons de Bavière et d’Autriche. Une femme en est la cause. Marguerite de Carinthie[18], veuve du duc de Bavière, Henri le Vieux, fils de l’empereur Louis, ennemie de la maison où elle était entrée, donne tous les droits sur le Tyrol et ses dépendances à Rodolphe, duc d’Autriche.

Étienne, duc de Bavière, s’allie avec plusieurs princes. L’Autrichien n’a dans son parti que l’archevêque de Saltzbourg. On fait une trêve de trois ans, et l’inimitié secrète en est plus durable.

1363. Charles IV, aussi sédentaire qu’il avait été actif dans sa jeunesse, reste toujours dans Prague. L’Italie est absolument abandonnée ; chaque seigneur y achète un titre de vicaire de l’empire.

Barnabo Visconti en veut toujours à Bologne, et est maître de beaucoup de villes dans la Romagne.

Le pape (c’était alors Urbain V) obtient aisément de vains ordres de l’empereur aux vicaires d’Italie. On a écrit que Barnabo vendit encore ses places de la Romagne pour cinq cent mille florins d’or au pape ; mais Urbain, dans Avignon, aurait-il aisément trouvé cette somme ?

1364. On écrit encore que Charles voulut faire passer le Danube à Prague. Cela est encore plus incroyable que les cinq cent mille florins du pape. Pour tirer seulement un canal du Danube à la Moldau, dans la Bohême, il eût fallu conduire l’eau sur des montagnes, et dépendre encore de la maison de Bavière, maîtresse du cours du Danube. Le projet de Charlemagne de joindre le Danube et le Rhin dans un pays plat était bien plus praticable.

1365. Un fléau, formé en France, au milieu des guerres funestes d’Édouard III et de Philippe de Valois, se répand dans l’Allemagne. Ce sont des brigands qui ont déserté de ces armées indisciplinées, où on les payait mal, qui, joints à d’autres brigands, vont en Lorraine et en Alsace, et partout où ils trouvent les chemins ouverts : on les appelle malandrins, tard-venus, grandes-compagnies. L’empereur est obligé de marcher contre eux sur le Rhin avec les troupes de l’empire. On les chasse ; ils vont désoler la Flandre et la Hollande, comme des sauterelles qui ravagent les champs de contrées en contrées.

Charles IV va trouver le pape Urbain V à Avignon. Il s’agissait d’une croisade, non plus pour aller prendre Jérusalem, mais pour empêcher les Turcs, qui avaient déjà pris Andrinople, d’accabler la chrétienté.

Un roi de Chypre, qui voyait le danger de plus près, sollicite dans Avignon cette croisade. On en avait fait plusieurs dans le temps que les musulmans n’étaient point à craindre en Syrie ; et maintenant que la chrétienté est envahie, on n’en fait plus.

Le pape, après avoir proposé la croisade par bienséance, fait un traité sérieux avec l’empereur pour rendre au saint-siége son patrimoine usurpé. Il accorde à l’empereur des décimes sur le clergé d’Allemagne. Charles IV pouvait s’en servir pour aller reprendre en Italie les propres domaines de l’empereur, et non pour servir le pape.

1366. Les grandes-compagnies reviennent encore sur le Rhin, et de là vont tout dévaster jusqu’à Avignon[19]. C’est une des causes qui enfin engagent Urbain V à se réfugier à Rome, après que les papes ont été réfugiés soixante et douze ans sur les bords du Rhône.

Les Viscontis, plus dangereux que les grandes-compagnies, tenaient toutes les issues des Alpes ; ils s’étaient emparés du Piémont, ils menaçaient la Provence. Urbain, n’ayant que des paroles de l’empereur pour secours, s’embarque sur une galère de la coupable et malheureuse Jeanne, reine de Naples.

1367. L’empereur s’excuse de secourir le pape, pour être spectateur de la guerre que la maison d’Autriche et la maison de Bavière se font dans le Tyrol, et le pape Urbain V, après avoir fait quelques ligues inutiles avec l’Autriche et la Hongrie, fait voir enfin un pape aux Romains, le 16 octobre. Il n’y est reçu qu’en premier évêque de la chrétienté, et non en souverain.

1368. La ville de Fribourg en Brisgau, qui avait voulu être libre, retombe au pouvoir de la maison d’Autriche, par la cession d’un comte Égon, qui en était l’avoué, c’est-à-dire le défenseur, et qui se désista de cette protection pour douze mille florins.

Le rétablissement des papes à Rome n’empêchait pas les Viscontis de dominer dans la Lombardie, et on était prêt de voir renaître un royaume plus puissant et plus étendu que celui des anciens Lombards.

L’empereur va enfin en Italie au secours du pape, ou plutôt à celui de l’empire. Il avait une armée formidable dans laquelle il y avait de l’artillerie.

Cette affreuse invention commençait à s’établir ; elle était encore inconnue aux Turcs ; et si on s’en était servi contre eux, on les eût aisément chassés de l’Europe. Les chrétiens ne s’en servaient encore que contre les chrétiens.

Le pape attirait à la fois en Italie, d’un côté le duc d’Autriche, de l’autre l’empereur, chacun avec une puissante armée ; c’était de quoi exterminer à la fois la liberté de l’Italie, et celle même du pape. C’est la fatalité de ce beau et malheureux pays que les papes y ont toujours appelé les étrangers, qu’ils auraient voulu éloigner.

L’empereur saccage Vérone ; le duc d’Autriche, Vicence. Les Viscontis se hâtent de demander la paix pour attendre un meilleur temps ; la guerre finit en donnant de l’argent à Charles, qui va se faire sacrer à Rome, selon les cérémonies usitées.

1369. Diète à Francfort. Édit sévère qui défend aux villes et aux seigneurs de se faire la guerre. À peine l’édit est-il émané que l’évêque de Hildesheim et Magnus, duc de Brunsvick, ayant chacun plusieurs seigneurs dans leur parti, se font une guerre sanglante.

Cela ne pouvait guère être autrement dans un pays où le peu de bonnes lois qu’on avait étaient sans force : et cette continuelle anarchie servait d’excuse à l’inactivité de l’empereur. Il fallait ou hasarder tout pour être le maître, ou rester tranquille ; et il prenait ce dernier parti.

Urbain V ayant fait venir les Autrichiens et les Bohémiens en Italie, qui s’en étaient retournés chargés de dépouilles, y appelle les Hongrois contre les Viscontis : il n’y manquait que des Turcs.

L’empereur, pour prévenir ce coup fatal, réconcilie les Viscontis avec le saint-siége.

1370. Valdemar, roi de Danemark, chassé de Copenhague par le roi de Suède et par le comte de Holstein, se réfugie en Poméranie. Il demande des secours à l’empereur, qui lui donne des lettres de recommandation. Il s’adresse au pape Grégoire XI. Le pape lui envoie des exhortations, et le menace de l’excommunier, lui écrivant d’ailleurs comme à son vassal ; on prétend que Valdemar lui répondit : « Je tiens la vie de Dieu, la couronne de mes sujets, mon bien de mes ancêtres, la foi seule de vos prédécesseurs ; si vous voulez vous en prévaloir, je vous la renvoie par la présente. » Cette lettre est apocryphe : c’est dommage.

Le roi Valdemar rentre dans ses États sans le secours de personne, par la désunion de ses ennemis.

1371. L’Allemagne, dans ces temps encore agrestes, polit pourtant la Pologne. Casimir, roi de Pologne, qu’on a surnommé le Grand, commence à faire bâtir quelques villes à la manière allemande, et introduit quelques lois du droit saxon dans son pays, qui manquait de lois.

Guerre particulière entre Venceslas, duc de Luxembourg et de Brabant, frère de l’empereur, et les ducs de Juliers et de Gueldre ; tous les seigneurs des Pays-Bas y prennent parti.

Rien ne caractérise plus la fatale anarchie de ces temps de brigandage. Le sujet de cette guerre était une troupe de voleurs de grand chemin, protégés par le duc de Juliers : et malheureusement un tel exemple n’était pas rare alors.

Venceslas, vicaire de l’empire, veut punir le duc de Juliers ; mais il est défait et pris dans une bataille.

Le vainqueur, craignant le ressentiment de l’empereur, court à Prague, accompagné de plusieurs princes, et surtout de son prisonnier : « Voilà votre frère que je vous rends, dit-il à l’empereur ; pardonnez-moi tous deux. »

On voit beaucoup d’événements de ces temps-là mêlés ainsi de brigandage et de chevalerie.

1372. Les édits contre ces guerres ayant été inutiles, une nouvelle diète à Nuremberg ordonne que les seigneurs et les villes ne pourront, dorénavant, s’égorger que soixante jours après l’offense reçue. Cette loi s’appelait la soixantaine de l’empire, et elle fut exécutée toutes les fois qu’il fallait plus de soixante jours pour aller assiéger son ennemi.

1373. Les affaires de Naples et de Sicile n’ont plus depuis longtemps aucune liaison avec celles de l’empire. L’île de Sicile était toujours possédée par la maison d’Aragon, et Naples par la reine Jeanne : tout était fief alors. La maison d’Aragon, depuis les vêpres siciliennes, s’était soumise par des traités à relever du royaume de Naples, qui relevait du saint-siége.

Le but de la maison d’Aragon, en faisant un vain hommage à la couronne de Naples, avait été d’être indépendante de la cour romaine, et elle y avait réussi quand les papes étaient à Avignon.

Grégoire XI ordonne que les rois de Sicile fassent désormais hommage au roi de Naples et au pape à la fois. Il renouvelle l’ancienne loi, ou plutôt l’ancienne protestation[20], que jamais un roi de Sicile ou de Naples ne pourra être empereur ; et il ajoute que ces royaumes seront incompatibles avec la Toscane et la Lombardie.

Charles abandonne toutes ces affaires de l’Italie, uniquement occupé de s’enrichir en Allemagne, et d’y établir sa maison. Il achète l’électorat de Brandebourg d’Othon de Bavière qui le possédait, pour se l’approprier à lui et à sa famille. Ce cas n’avait pas été spécifié dans la bulle d’or. Il donne d’abord cet électorat à son fils aîné Venceslas, puis au cadet Sigismond.

1374. Le saint-siége était revenu à Avignon, Urbain V y était mort après s’être montré à Rome un moment. Grégoire XI se résout enfin de rétablir le pontificat dans son lieu natal.

Les seigneurs et les villes qui se sont emparés des biens de la comtesse Mathilde se liguent contre le pape dès qu’il veut revenir en Italie. La plupart des villes mettaient alors sur leurs étendards et sur les portes ce beau mot libertas, que l’on voit encore à Lucques.

1375. Les Florentins commençaient à jouer dans l’Italie le rôle que les Athéniens avaient eu en Grèce. Tous les beaux-arts, inconnus ailleurs, renaissaient à Florence. Les factions guelfe et gibeline, en troublant la Toscane, avaient animé les esprits et les courages ; la liberté les avait élevés. Ce peuple était le plus considéré de I’Italie, le moins superstitieux, et celui qui voulait le moins obéir aux papes et aux empereurs. Le pape Grégoire les excommunie. Il était bien étrange que ces excommunications, auxquelles on était tant accoutumé, fissent encore quelque impression.

1376. Charles fait élire roi des Romains son fils Venceslas, à Rentz sur le Rhin, au même lieu où lui-même avait été élu.

Tous les électeurs s’y trouvèrent en personne. Son second fils Sigismond y assistait, quoique enfant, comme électeur de Brandebourg. Le père avait depuis peu transféré ce titre de Venceslas à Sigismond. Pour lui, il avait sa voix de Bohême. Il restait cinq électeurs à gagner. On dit qu’il leur promit à chacun cent mille florins d’or : plusieurs historiens l’assurent. Il n’est guère vraisemblable qu’on donne à chacun la même somme, ni que cinq princes aient la bassesse de la recevoir, ni qu’ils aient l’indiscrétion de le dire, ni qu’un empereur se vante d’avoir corrompu les suffrages.

Loin de donner de l’argent à l’électeur palatin, il lui vendait dans ce temps-là Guittenbourg, Falkenbourg, et d’autres domaines. Il vendait à vil prix, à la vérité, des droits régaliens aux électeurs de Cologne et de Mayence. Il gagnait ainsi de l’argent, et dépouillait l’empire en l’assurant à son fils.

1377. Charles IV, âgé de soixante-quatre ans, entreprend de faire le voyage de Paris, et on ajoute que c’était pour avoir la consolation de voir le roi de France Charles V[21], qu’il aimait tendrement : et la raison de cette tendresse pour un roi qu’il n’avait jamais vu était qu’il avait épousé autrefois une de ses tantes. Une autre raison qu’on allègue du voyage est qu’il avait la goutte, et qu’il avait promis à M. saint Maur[22], saint d’auprès de Paris, de faire un pèlerinage à cheval chez lui pour sa guérison. La raison véritable était le dégoût, l’inquiétude, et la coutume établie alors que les princes se visitassent. Il va donc de Prague à Paris avec son fils Venceslas, roi des Romains. Il ne vit guère, depuis les frontières jusqu’à Paris, un plus beau pays que le sien. Paris ne méritait pas sa curiosité ; l’ancien palais de saint Louis, qui subsiste encore[23], et le château du Louvre, qui ne subsiste plus, ne valaient pas la peine du voyage. On ne se tirait de la barbarie qu’en Toscane, et encore n’y avait-on pas réformé l’architecture.

S’il y eut quelque chose de sérieux dans ce voyage, ce fut la charge de vicaire de l’empire dans l’ancien royaume d’Arles, qu’il donna au dauphin. Ce fut longtemps une grande question entre les publicistes, si le Dauphiné devait toujours relever de l’empire ; mais depuis longtemps ce n’en est plus une entre les souverains. Il est vrai que le dernier dauphin Humbert, en donnant le Dauphiné au second fils de Philippe de Valois, ne le donna qu’aux mêmes droits qu’il le possédait. Il est vrai encore qu’on a prétendu que Charles IV lui-même avait renoncé à tous ses droits ; mais ils ne furent pas moins revendiqués par ses successeurs. Maximilien Ier réclama toujours la mouvance du Dauphiné ; mais il fallait que ce droit fût devenu bien caduc, puisque Charles-Quint, en forçant François Ier son prisonnier à lui céder la Bourgogne par le traité de Madrid, ne fait aucune mention de l’hommage du Dauphiné à l’empire. Toute la suite de cette histoire fait voir combien le temps change les droits.

1378. Un gentilhomme français, Enguerrand de Coucy, profite du voyage de l’empereur en France pour lui demander une étrange permission : celle de faire la guerre à la maison d’Autriche; il était arrière-petit-fils de l’empereur Albert d’Autriche par sa mère, fille de Léopold. Il demandait tous les biens de Léopold, comme n’étant point des fiefs masculins. L’empereur lui donne toute permission. Il ne s’attendait pas qu’un gentilhomme picard pût avoir une armée. Coucy en eut pourtant une très-considérable, fournie par ses parents et par ses amis, par l’esprit de chevalerie, par une partie de son bien qu’il vendit, et par l’espoir du butin, qui enrôle toujours beaucoup de monde dans les entreprises extraordinaires. Il marche vers les domaines d’Alsace et de Suisse, qui appartiennent à la maison d’Autriche ; il n’y avait pas là de quoi payer ses troupes ; quelques contributions de Strasbourg ne suffisent pas pour lui faire tenir longtemps la campagne. Son armée se dissipe bientôt, et le projet s’évanouit ; mais il n’arriva à ce gentilhomme que ce qui arrivait alors à tous les grands princes qui levaient des armées à la hâte.

COMMENCEMENT DU GRAND SCHISME D’OCCIDENT.

Grégoire XI, après avoir vu enfin Rome en 1377, après y avoir reporté le siége pontifical, qui avait été dans Avignon soixante et douze ans, était mort le 27 mars au commencement de 1378.

Les cardinaux italiens prévalent enfin, et on choisit un pape italien : c’est Prignano, Napolitain, qui prend le nom d’Urbain, homme impétueux et farouche. Prignano Urbain, dans son premier consistoire, déclare qu’il fera justice du roi de France Charles V, et d’Édouard III, roi d’Angleterre, qui troublent l’Europe, Le cardinal de La Grange, le menaçant de la main, lui répond qu’il en a menti. Ces trois mots plongent la chrétienté dans une guerre de plus de trente années.

La plupart des cardinaux, choqués de l’humeur violente et intolérable du pape, se retirent à Naples, déclarent l’élection de Prignano Urbain forcée et nulle, et choisissent Robert, fils d’Amédée III, comte de Genève, qui prend le nom de Clément, et va établir son siége anti-romain dans Avignon. L’Europe se partage. L’empereur, la Flandre son alliée, la Hongrie appartenante à l’empereur, reconnaissent Urbain.

La France, l’Écosse, la Savoie, sont pour Clément. On juge aisément par le parti que prend chaque puissance quels étaient les intérêts politiques. Le nom d’un pape n’est là qu’un mot de ralliement.

La reine Jeanne de Naples est dans l’obédience de Clément, parce qu’alors elle était protégée par la France, et que cette reine infortunée appelait Louis d’Anjou, frère du roi Charles V, à son secours.

Les fraudes, les assassinats, tous les crimes, qui signalèrent ce grand schisme, ne doivent étonner personne. Ce qui doit étonner, c’est que chaque parti s’obstinât à regarder comme des dieux en terre des scélérats qui se disputaient la papauté, c’est-à-dire le droit de vendre, sous cent noms différents, tous les bénéfices de l’Europe catholique.

Venceslas, duc de Luxembourg, mourant sans enfants, laisse tous ses fiefs à son frère, et après lui à Venceslas, roi des Romains.

L’empereur Charles IV meurt bientôt après[24], laissant la Bohême à Venceslas avec l’empire ; le Brandebourg à Sigismond, son second fils ; la Lusace et deux duchés dans la Silésie à Jean, son troisième.

Il résulte que, malgré sa bulle d’or, il fit encore plus de bien à sa famille qu’à l’Allemagne.


  1. Fils de Jean l’Aveugle, dont il a été question aux années 1309-12, 1314, 1322, 1331-33, 1335, 1340, 1344-46.
  2. Louis Ier, margrave de Brandebourg, mort en 1361, était fils de l’empereur Louis V, prédécesseur de Charles IV. Voyez page 399.
  3. Voyez ci-après, page 480, année 1519.
  4. Voyez 1323.
  5. Les Imposteurs insignes, par J.-B. de Rocoles, 1683, in-12 ; 1728, deux volumes in-12. On a publié longtemps après une Histoire de plusieurs Aventuriers fameux, par N.-L.-P. (Pissot), 1815, deux volumes in-12, ne contenant que douze articles. (B.)
  6. Bar-le-Duc, chef-lieu du département de la Meuse.
  7. Voyez 1314.
  8. La bulle d’or est divisée en trente chapitres, subdivisés en articles. Ce sont les vingt-trois premiers chapitres qui ont été publiés à Nuremberg. On trouve une traduction française de la bulle d’or dans les volumes intitulés Discours historiques sur l’élection de l’empereur, etc., 1741, in-8°, et Traité historique de l’élection de l’empereur, 1741, deux volumes in-12. (B.)
  9. 1313-1356. Il professa à Pise, puis à Pérouse.
  10. C’est l’article 3 du chapitre vii.
  11. Le 10 janvier 1536.
  12. Elle a été traduite dans le Discours historique sur l’élection de l’empereur, 1711.
  13. Chapitre xxviii, articles 1 et 2.
  14. Chapitre xxvii, article 1.
  15. Cet alinéa fut ajouté en 1772.
  16. Ce mot, composé de Pfahl, qui signifie palissade, et de Burger, bourgeois, peut se rendre par bourgeois aux palissades, parce que les faubourgs étaient défendus par des enceintes de cette espèce.
  17. Cette incorporation n’eut définitivement lieu qu’en 1370. (Cl.)
  18. Voyez années 1335, 1344, 1347.
  19. Ces grandes-compagnies, composées d’un nombre considérable de gentilshommes bretons, anglais et francais, qui firent beaucoup plus de cas de l’argent du pape que de son absolution, étaient commandées par Bertrand du Guesclin, grand guerrier et grand pillard. Voltaire parle de ce chevalier sans peur, et non pas sans reproche, dans le chapitre lxxvii de l’Essai sur les Mœurs, (Cl.)
  20. Voyez année 1266.
  21. Voyez page 412.
  22. Patron du village de Saint-Maur-les-Fossés, près Paris.
  23. C’est aujourd’hui le palais de justice ; et, malgré les changements qui ont été faits successivement, une partie est encore appelée Cuisines de saint Louis. La cour de cassation siége dans l’ancienne Chambre de saint Louis. (B.)
  24. 29 novembre 1378, à Prague.