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Annales de l’Empire/Édition Garnier/Introduction

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ANNALES
DE L’EMPIRE
DEPUIS CHARLEMAGNE.


INTRODUCTION


De toutes les révolutions qui ont changé la face de la terre, celle qui transféra l’empire des Romains à Charlemagne pourrait paraître la seule juste, si le mot de juste peut être prononcé dans les choses où la force a tant de part, et si les Romains furent en droit de donner ce qu’ils ne possédaient pas.

Charlemagne fut en effet appelé à l’empire par la voix du peuple romain même, qu’il avait sauvé à la fois de la tyrannie des Lombards et de la négligence des empereurs d’Orient.

C’est la grande époque des nations occidentales. C’est à ces temps que commence un nouvel ordre de gouvernement. C’est le fondement de la puissance temporelle ecclésiastique : car aucun évêque, dans l’Orient, n’avait jamais été prince et n’avait eu aucun des droits qu’on nomme régaliens. Ce nouvel empire romain ne ressemble en rien à celui des premiers Césars.

On verra dans ces Annales ce que fut en effet cet empire, comment les pontifes romains acquirent leur puissance temporelle, qu’on leur a tant reprochée, pendant que tant d’évêques occidentaux, et surtout ceux d’Allemagne, se faisaient souverains ; et comment le peuple romain voulut longtemps conserver sa liberté entre les empereurs et les papes qui se sont disputé la domination de Rome.

Tout l’Occident, depuis le ve siècle, était ou désolé ou barbare. Tant de nations, subjuguées autrefois par les anciens Romains, avaient du moins vécu, jusqu’à ce ve siècle, dans une sujétion heureuse. C’est un exemple unique dans tous les âges que des vainqueurs aient bâti pour des vaincus ces vastes thermes, ces amphithéâtres, aient construit ces grands chemins qu’aucune nation n’a osé depuis tenter même d’imiter. Il n’y avait qu’un peuple. La langue latine, du temps de Théodose, se parlait de Cadix à l’Euphrate. On commerçait de Rome à Trêves et à Alexandrie avec plus de facilité que beaucoup de provinces ne trafiquent aujourd’hui avec leurs voisins. Les tributs mêmes, quoique onéreux, l’étaient bien moins que quand il fallut payer depuis le luxe et la violence de tant de seigneurs particuliers. Que l’on compare seulement l’état de Paris, quand Julien le Philosophe le gouvernait, à l’état où il fut cent cinquante ans après. Qu’on voie ce qu’était Trêves, la plus grande ville des Gaules, appelée du temps de Théodose une seconde Rome, et ce qu’elle devint après l’inondation des barbares. Autun, sous Constantin, avait dans sa banlieue vingt-cinq mille chefs de famille. Arles était encore plus peuplée. Les barbares apportèrent avec eux la dévastation, la pauvreté, et l’ignorance. Les Francs étaient au nombre de ces peuples affamés et féroces qui couraient au pillage de l’empire. Ils subsistaient de brigandages, quoique la contrée où ils s’étaient établis fût très-belle et très-fertile. Ils ne savaient pas la cultiver. Ce pays est marqué dans l’ancienne carte conservée à Vienne. On y voit les Francs établis depuis l’embouchure du Mein jusqu’à la Frise, et dans une partie de la Vestphalie, Franci ceu Chamavi. Ce n’est que par les anciens Romains mêmes que les Français, quand ils surent lire, connurent un peu leur origine.

Les Francs étaient donc une partie de ces peuples nommés Saxons, qui habitaient la Vestphalie, et quand Charlemagne leur fit la guerre, trois cents ans après, il extermina les descendants de ses pères.

Ces tribus de Francs, dont les Saliens étaient les plus illustres, s’étaient peu à peu établis dans les Gaules, non pas en alliés du peuple romain, comme on l’a prétendu, mais après avoir pillé les colonies romaines, Trêves, Cologne, Mayence, Tongres, Tournai, Cambrai : battus à la vérité par le célèbre Aétius, un des derniers soutiens de la grandeur romaine, mais unis depuis avec lui par nécessité contre Attila, profitant ensuite de l’anarchie où ces irruptions des Huns, des Goths et des Vandales, des Lombards et des Bourguignons, réduisaient l’empire, et se servant contre les empereurs mêmes des droits et des titres de maîtres de la milice et de patrices, qu’ils obtenaient d’eux. Cet empire fut déchiré en lambeaux ; chaque horde de ces fiers sauvages saisit sa proie. Une preuve incontestable que ces peuples furent longtemps barbares, c’est qu’ils détruisirent beaucoup de villes, et qu’ils n’en fondèrent aucune.

Toutes ces dominations furent peu de chose jusqu’à la fin du viiie siècle, devant la puissance des califes, qui menaçait toute la terre[1].

Plus l’empire de Mahomet florissait, plus Constantinople et Rome étaient avilies. Rome ne s’était jamais relevée du coup fatal que lui porta Constantin, en transférant le siège de l’empire. La gloire, l’amour de la patrie, n’animèrent plus les Romains. Il n’y eut plus de fortune à espérer pour les habitants de l’ancienne capitale. Le courage s’énerva ; les arts tombèrent ; on ne vit plus dans le séjour des Scipion et des Césars que des contestations entre les juges séculiers et l’évêque. Prise, reprise, saccagée tant de fois par les barbares, elle obéissait encore aux empereurs ; depuis Justinien, un vice-roi, sous le nom d’exarque, la gouvernait, mais ne daignait plus la regarder comme la capitale de l’Italie. Il demeurait à Ravenne, et de là il envoyait ses ordres au préfet de Rome. Il ne restait aux empereurs, en Italie, que le pays qui s’étend des bornes de la Toscane jusqu’aux extrémités de la Calabre. Les Lombards possédaient le Piémont, le Milanais, Mantoue, Gênes, Parme, Modène, la Toscane, Bologne. Ces États composaient le royaume de Lombardie. Ces Lombards étaient venus, à ce qu’on dit, de la Pannonie, et ils y avaient embrassé l’espèce de christianisme qui avait prévalu avant Constantin, et qui fut la religion dominante sous la plupart de ses successeurs : c’est ce qu’on nomme l’arianisme. Les barbares lombards avaient pénétré en Italie par le Tyrol. Leurs chefs se firent alors catholiques romains pour affermir leur domination à l’aide du clergé, ainsi que Clovis en usa dans la Gaule celtique. Rome, dont les murailles étaient abattues, et qui n’était défendue que par des troupes de l’exarque, était souvent menacée de tomber au pouvoir des Lombards. Elle était alors si pauvre que l’exarque n’en retirait pour toute imposition annuelle qu’un sou d’or par chaque homme domicilié ; et ce tribut paraissait un fardeau pesant. Elle était au rang de ces terres stériles et éloignées qui sont à charge à leurs maîtres.

Le diurnal romain des viie et viiie siècle, monument précieux, dont une partie est imprimée, fait voir d’une manière authentique ce que le souverain pontife était alors. On l’appelait le vicaire de Pierre, évêque de la ville de Rome ; quoiqu’il soit démontré que Simon Barjone (Pierre) ne vint jamais dans cette capitale. Dès que l’évêque était élu par les citoyens, le clergé en corps en donnait avis à l’exarque, et la formule était : « Nous vous supplions, vous chargé du ministère impérial, d’ordonner la consécration de notre père et pasteur. » Ils donnaient part aussi de la nouvelle élection au métropolitain de Ravenne, et ils lui écrivaient : « Saint-père, nous supplions Votre Béatitude d’obtenir du seigneur exarque l’ordination dont il s’agit. » Ils devaient aussi en écrire aux juges de Ravenne, qu’ils appelaient Vos Éminences.

Le nouveau pontife alors était obligé, avant d’être ordonné, de prononcer deux professions de foi ; et, dans la seconde, il condamnait, parmi les hérétiques, le pape Honorius Ier, parce qu’à Constantinople cet évêque de Rome passait pour n’avoir reconnu qu’une volonté dans Jésus-Christ.

Il y a loin de là à la tiare ; mais il y a loin aussi du premier moine qui prêcha sur les bords du Rhin au bonnet électoral, et du premier chef des Saliens errants à un empereur romain : toute grandeur s’est formée peu à peu, et toute origine est petite.

Le pontife de Rome, dans l’avilissement de la ville, établissait insensiblement sa grandeur. Les Romains étaient pauvres, mais l’Église ne l’était pas. Constantin avait donné à la seule basilique de Latran plus de mille marcs d’or, et environ trente mille d’argent, et lui avait assigné quatorze mille sous de rente. Les papes, qui nourrissaient les pauvres, et qui envoyaient des missions dans tout l’Occident, ayant eu besoin de secours plus considérables, les avaient obtenus sans peine. Les empereurs et les rois lombards même leur avaient accordé des terres. Ils possédaient auprès de Rome des revenus et des châteaux qu’on appelait les justices de saint Pierre. Plusieurs citoyens s’étaient empressés à enrichir, par donation ou par testament, une église dont l’évêque était regardé comme le père de la patrie. Le crédit des papes était très-supérieur à leurs richesses : il était impossible de ne pas révérer une suite presque non interrompue de pontifes qui avaient consolé l’Église, étendu la religion, adouci les mœurs des Hérules, des Goths, des Vandales, des Lombards, et des Francs.

Quoique les pontifes romains n’étendissent, du temps des exarques, leur droit de métropolitain que sur les villes suburbicaires, c’est-à-dire sur les villes soumises au gouvernement du préfet de Rome, cependant on leur donnait souvent le nom de pape universel, à cause de la primauté et de la dignité de leur siège. Grégoire, surnommé le Grand, refusa ce titre, mais le mérita par ses vertus ; et ses successeurs étendirent leur crédit dans l’Occident. On ne doit donc pas s’étonner de voir au viiie siècle Boniface, archevêque de Mayence, le même qui sacra Pepin, s’exprimer ainsi dans la formule de son serment : « Je promets à saint Pierre et à son vicaire, le bienheureux Grégoire, etc. »

Enfin le temps vint où les papes conçurent le dessein de délivrer à la fois Rome, et des Lombards qui la menaçaient sans cesse, et des empereurs grecs qui la défendaient mal. Les papes virent donc alors que ce qui, dans d’autres temps, n’eût été qu’une révolte et une sédition impuissante et punissable, pouvait devenir une révolution excusable par la nécessité, et respectable par le succès. C’est cette révolution qui fut commencée sous le second Pepin, usurpateur du royaume de France, et consommée par Charlemagne, son fils, dans un temps où tout était en confusion, et où il fallait nécessairement que la face de l’Europe changeât.

Le royaume de France s’étendait alors des Pyrénées et des Alpes au Rhin, au Mein, et à la Sâle. La Bavière dépendait de ce vaste royaume : c’était le roi des Francs qui donnait ce duché quand il était assez fort pour le donner. Ce royaume des Francs, presque toujours partagé depuis Clovis, déchiré par des guerres intestines, n’était qu’une vaste province barbare de l’ancien empire romain, laquelle n’était regardée par les empereurs de Constantinople que comme un province rebelle, mais avec qui elle traitait comme avec un royaume puissant.



  1. L’édition originale contenait ici cinq alinéa que voici, et dont plusieurs phrases sont textuellement dans l’Essai sur les Mœurs, chapitre vi (voyez tome XI, pages 213-214) :

    « Les premiers successeurs de Mahomet avaient le droit du trône et de l’autel, du glaive et de l’enthousiasme. Leurs ordres étaient autant d’oracles, leurs soldats autant de fanatiques. Dès l’an 671 ils assiégèrent Constantinople, destinée à être un jour musulmane. Les divisions inévitables parmi les nouveaux chefs de tant de peuples et d’armées n’arrêtèrent point leurs conquêtes. Les mahométans ressemblèrent, en ce point, aux anciens Romains, qui subjuguèrent l’Asie Mineure et les Gaules parmi leurs guerres civiles.

    On les voit, en 711, passer d’Égypte en Espagne, soumise aisément tour à tour par les Carthaginois, par les Romains, par les Goths et Vandales ; et enfin par ces Arabes, qu’on nomme Mores. Ils y établissent le royaume de Cordoue. Le sultan d’Égypte secoue, à la vérité, le joug du grand calife de Bagdad, et Abdérame, gouverneur de l’Espagne conquise, ne connaît plus le sultan d’Égypte ; cependant tout plie encore sous les armes musulmanes.

    Cet Abdérame, petit-fils du calife Hesham, prend les royaumes de Castille, de Navarre, de Portugal, d’Aragon ; il s’établit dans le Languedoc, il s’empare de la Guienne et du Poitou, et sans Charles Martel, qui lui ôta la victoire et la vie, la France était une province mahométane.

    À mesure que les mahométans devinrent puissants, ils se polirent. Ces califes, toujours reconnus pour souverains de la religion, et en apparence de l’empire, par ceux qui ne reçoivent plus leurs ordres de si loin, tranquilles dans leur nouvelle Babylone, y font renaître les arts. Aaron Raschild, contemporain de Charlemagne, plus illustre que ses prédécesseurs, et qui sut se faire respecter jusqu’en Espagne et au fleuve de l’Inde, ranima toutes les sciences, cultiva les arts agréables et utiles, attira les gens de lettres, et fit succéder, dans ses vastes États, la politesse à la barbarie. Sous lui les Arabes, qui adoptaient déjà les chiffres indiens, les apportèrent en Europe. Nous ne connûmes faiblement, en Allemagne et en France, le cours des astres que par le moyen de ces mêmes Arabes ; le mot seul d’Almanach en est encore un témoignage. Enfin, dès le second siècle de Mahomet, il fallut que les chrétiens d’Occident s’instruisissent chez les musulmans.

    Plus l’empire de Mahomet, etc. »

    Ces changements doivent être de 1772 ; voyez l’Avertissement. (B.)