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Anthélia Mélincourt/Éducation d’Anthélia

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Traduction par Mlle Al. de L**, traducteur des Frères hongrois.
Béchet (1p. 1-13).


ANTHÉLIA

MÉLINCOURT,

ou

LES ENTHOUSIASTES.




ÉDUCATION D’ANTHÉLIA.


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Anthélia Mélincourt se trouvait, à l’âge de vingt-un ans, maîtresse d’elle-même, de dix mille livres sterling de rente et d’un antique château situé dans la vallée la plus sauvage du Westmoreland. Il est naturel de penser, qu’indépendamment de ses qualités personnelles, ces trois titres lui donnaient un très-grand nombre d’admirateurs : d’aimables militaires et beaucoup de jeunes ecclésiastiques prétendaient à la belle héritière. Anthélia était assez riche d’attraits pour inspirer une passion désintéressée ; il est donc également permis de supposer que dans la foule de ses prétendans, il pouvait s’en trouver, au moins un, pour qui les revenus et le vieux château étaient des objets secondaires. Si quelques lecteurs trouvent cette supposition trop hardie pour le siècle où nous vivons, siècle où tout est soumis au calcul, il peut au moins la regarder comme une de ces licences poétiques permises à cenx qui écrivent l’histoire ou de très-véridiques romans.

Le château de Mélincourt avait été une place forte, aux siècles de la féodalité ; à cette époque, où personne n’était en sûreté dans sa maison, à moins qu’il ne prît toutes les précautions possibles, pour en défendre l’entrée à ses voisins.

Un roc escarpé, coupé perpendiculairement sur trois de ses côtés, accessible sur la quatrième face, seulement par un étroit sentier, aboutissant à un pont jeté sur un effrayant abîme, fut considéré comme une situation précieuse pour asseoir un château fort. Un torrent impétueux se précipitait dans les profondeurs de l’abîme ; après avoir blanchi contre les bases du château qu’il semblait vouloir anéantir, il allait se perdre sous une épaisse forêt, dont les retraites mystérieuses furent autrefois consacrées, par la superstition, aux démons et qui étaient maintenant parcourues sans frayeur, par le pécheur solitaire, où retracées, à la vue, par la main hardie du peintre, dont le pinceau magique transportait leurs sauvages beautés, au sein de la métropole de la vieille Angleterre, à la fois si malsaine et si animée.

L’étroit sentier qui formait l’accès du château, avait été défendu par tous les moyens que le génie des fortifications, avait pu opposer à l’Écossais affamé qui, engagé par le voisinage, était quelquefois monté, sans invitation, au château, et avait payé l’hospitalité qu’il y avait reçu, par le vol, le meurtre et l’incendie. Un pont-levis, jeté sur le précipice, était défendu par une double herse ; c’était le seul passage ouvert pour pénétrer dans cette retraite également défendue par l’art et la nature, et toujours approvisionnée pour soutenir un siége.

C’était-là que vivaient les lords de Mélincourt, avec tout le faste qu’affichaient jadis les puissans propriétaires, invitant, les jours de paix accidentelle, leurs vassaux à des festins, où le bœuf rôti était servi en entier, et où coulait, à grands flots, la bière forte.

À l’époque où cessèrent les guerres de la féodalité ; le château de Mélincourt ne fut pas abandonné comme la plupart des châteaux forts ; on n’entretint plus, il est vrai, les fortes chaînes du pont-levis, la double herse disparut, les tourelles et les créneaux furent abandonnés aux oiseaux de proie et au lierre.

À la même époque, une colonie d’esprits s’empara, dit-on, d’une aîle spacieuse du vieux bâtiment, et malgré les domestiques et les paysans, en resta en possession en dépit même des pieux exorcismes du vicaire voisin, le révérend Porte-pipe, qui passait souvent la nuit dans un des appartemens redoutés, auprès d’un bon feu, en compagnie d’un large pâté de venaison, d’un petit livre de prières et de trois bouteilles de Madère. Le vénérable ecclésiastique prétendait que ce vin était l’arme la plus puissante qu’il eut trouvé contre les diables. L’expérience semblait confirmer cette opinion ; quoique le révérend garda un silence profond sur les mystères dont il était le témoin pendant ses veilles, on pouvait en tirer cette conclusion : qu’il n’en était pas autrement effrayé, puisqu’on le trouvait, toujours le matin, endormi dans son grand fauteuil à bras, le pâté totalement disparu, les trois bouteilles vides ; mais le livre de prières était soigneusement agrafé, précisément dans le même état et à la même place où il avait été mis la veille.

La partie la plus grande et la plus commode du château, avait continué d’être habitée, et pendant qu’une moitié de l’édifice tombait en ruines pittoresques, l’autre avait rapidement dégénéré, dans l’intérieur, en une demeure moderne et commode.

Anthélia naquit dans cette forteresse romantique ; sa mère mourut en lui donnant le jour. Son père, sir Henri Mélincourt, homme instruit, aimant la solitude, se dévoua à cultiver dans la retraite, les qualités naissantes de sa fille. Il voulait qu’elle devint une de ces femmes qui maintiennent, par des notions héréditaires, ce que les individus de leur sexe sont ou peuvent raisonnablement être, lorsqu’on n’a pas pris trop de peine pour dénaturer, par l’éducation, leurs heureuses dispositions.

Les formes majestueuses et l’énergie sauvage de la nature, furent les premiers objets qui frappèrent les regards d’Anthélia dès son enfance ; elles influèrent sur son caractère et communiquèrent à son âme toute leur rudesse et leur âpre beauté.

Loin du théâtre des villes, son attention enfantine fut éveillée par le spectacle le plus intéressant et celui qui laisse les impressions les plus profondes. Les brouillards s’étendant sur les montagnes, les frênes suspendus sur les précipices, les brillantes cascades, le silence des forêts, les formes fantastiques des nuages, frappèrent son imagination. Le bruissement des bois, le souffle des vents et le tumultueux mugissement des torrens furent les premiers sons qu’entendirent ses oreilles. L’amour de l’indépendance, suite de l’habitude d’errer à son gré dans des solitudes animées, l’esprit de liberté, naturel aux habitans des montagnes, devinrent en elle une seconde nature ; sans les altérer, ils prêtèrent de nouvelles formes à sa beauté et donnèrent une impression plus vive à ses traits.

À l’âge où l’on devient sensible aux beautés de l’imagination, les muses italiennes furent les compagnes de ses promenades, et elles exaltèrent encore la susceptibilité naturelle de son esprit, en lui permettant, d’allier les rêves brillans de la chevalerie, avec le tableau des lieux qui présentaient un théâtre si convenable à leur développement.

Rarement les visites de quelques voisins troublaient la solitude du château ; le petit nombre de personnes qui s’y présentaient, appartenait à cette classe de campagnards qui ne laissent après eux que le regret du temps qu’ils ont fait perdre ; dans ce nombre se faisait remarquer le révérend Portepipe, que l’on connaît déjà par son talent pour exorciser les esprits par le moyen des pâtés de venaison et du vin de Madère ; son crédit sur les démons avait évidemment baissé, en raison des progrès de la raison humaine ; sous ce rapport, il n’était pas en grande faveur auprès de sir Henri, qui, quoique d’un caractère irréprochable, n’était malheureusement pas un enfant de la grâce, dans le sens théologique du mot. Mais le vicaire adoptant la maxime de Saint-Paul : d’être toute chose à tout homme, sentit que, dans certaines circonstances, il fallait accorder quelque chose à la faiblesse humaine ; le révérend faisant la juste remarque que nul homme ne peut être contraint dans son opinion, aimait à répéter, avec complaisance ce vers de Virgile :

Je ne mettrai aucune différence entre le Troyen et le Syrien.

Néanmoins il prenait le plus grand soin que cette concession hétérodoxe, ne revint pas aux oreilles de son évêque, qui l’aurait infailliblement repris, de se permettre la propagation d’une doctrine si subversive de tout établissement orthodoxe.

Quand Anthélia eut atteint l’âge de seize ans, son père jugea qu’il était nécessaire de l’introduire dans le monde qu’elle ne connaissait pas encore. Il fit, dans ce dessein, un voyage à Londres, où il fut reçu comme un revenant, par ce qui lui restait de vieux amis. Il serait inutile de raconter en cet instant, l’effet que produisit, sur notre jeune montagnarde, les scènes variées de la capitale ; les maisons illustres où elle fut introduite ; ce qu’elle pensa, ce qu’elle vit ; il nous suffit de dire que, dès ce moment, sir Henri passa régulièrement l’hiver à Londres et l’été dans le Westmoreland ; à l’âge de vingt ans, sa fille eut le malheur de le perdre.

Anthélia habita Mélincourt les douze premiers mois qui suivirent la mort de son père, dans une retraite absolue. À cette époque, il lui fut fait des offres pressantes de mariage, par de vieilles douairières de Londres, qui consultaient plus leurs intérêts que les siens, et qui n’auraient point été fâchées de disposer, à leur plus grand avantage, de la jeune héritière.

Anthélia n’avait remarqué personne dans la foule de ceux qui s’étaient déjà déclarés ses admirateurs ; un an de solitude achevèrent de les effacer de sa mémoire ; elle ne connaissait l’amour que de théorie et cette théorie elle se l’était créée pendant qu’elle errait dans ses montagnes solitaires, en lisant ses auteurs favoris ; les enthousiastes italiens : cette théorie, par cela même, avait un caractère d’exagération peu en harmonie avec le siécle.

Ses vieilles amies, désespérant de la tirer de sa retraite, prirent respectivement des résolutions relatives à l’accomplissement de leurs projets ; quelques-unes résolurent d’aller en personne à Mélincourt, et d’exercer tous leurs talens oratoires, pour amener l’héritière à leur but ; d’autres proposèrent à leurs divers protégés, de s’en fier à la fortune et d’assiéger ensemble le château et sa maîtresse.