Anthélia Mélincourt/L’Excursion

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Traduction par Mlle Al. de L**, traducteur des Frères hongrois.
Béchet (1p. 214-223).


L’EXCURSION.


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Retirée dans son appartement et réfléchissant sur ce que lui avait dit sir Forester, Anthélia en tira la conclusion, qu’elle lui avait inspiré plus d’intérêt qu’elle ne l’aurait soupçonné, et elle ne put se dissimuler que cet intérêt était réciproque. L’accident du matin lui faisait perdre le sentiment de sécurité qui avait présidé jusqu’alors à ses promenades solitaires, et détruisait à jamais les idées qu’elle s’était faites, sur la liberté et la sûreté de ses montagnes ; elle souhaita quitter, au moins pour quelque temps, Mélincourt ; ce désir, s’alliant avec celui de mieux connaître l’homme qui lui paraissait avoir une si grande supériorité sur son sexe, elle se rendit aux vœux de mistriss Pinmoney, quand cette dame lui renouvella ses sollicitations au sujet du voyage projeté d’Qnevote. Anthélia voulut, sur toute chose, que sir Hippy fut de la partie, et qu’on ne considérât pas son voyage dans le barouche de sir Télégraph comme une faveur particulière ; mistriss Pinmoney céda facilement à cette demande, s’en remettant au temps et à son éloquence pour la décider à faire le bonheur de son cher neveu.

Sir Hippy fut si enchanté du projet arrêté, que dans son premier transport de joie, il fît voler en l’air des drogues ordonnées par le docteur, et prenant Harry par la main, il dansa sans s’apercevoir qu’il foulait sous ses pieds les médicamens qui, s’ils eussent été pris selon l’ordonnance, auraient fourni à ses héritiers, peut-être, l’occasion de danser à ses dépens.

Il fut convenu que sir Hippy, les dames et sir Télégraph, partiraient au point du jour pour rejoindre sir Fax, Forester et Oran.

M. Derrydown et l’écuyer O’scarum, furent fort fâchés de cet arrangement, nonobstant les assurances que leur donnait sir Hippy, d’un prompt retour et l’offre qu’il leur fit de rester au château de Mélincourt.

M. Derrydown se décida à aller passer le temps de l’absence d’Anthélia à Keswick, où il comptait s’occuper de ses chères ballades, et l’écuyer O’scarum se rendit à la petite auberge du bois, décidé à y noyer, de compagnie avec le major O’doskin, son chagrin dans du Bordeaux.

M. Forester fut le premier qui découvrit de l’une des fenêtres de l’abbaye, le barouche de sir Télégraph ; il vola au-devant de la société qui en descendit. Un élégant déjeûner fut servi, au sortir de la table on visita l’abbaye et ses jardins. Sir Forester n’oublia pas de montrer le crâne de L’abbé, dont il avait fait la découverte, et partit de ce texte pour déplorer, comme à son ordinaire, la détérioration de l’espèce humaine ; il sema son discours d’anecdotes tirées d’Homère, d’Hérodote, de Plutarque et de Pausanias, etc., etc. Il demanda s’il était possible que des hommes de la taille de ceux de notre siècle, eussent érigé ces monumens prodigieux, attestant la force humaine, et il termina son discours en parlant des tombeaux dans lesquels on a dit avoir trouvé des corps de quatorze pieds dix lignes.

Lorsqu’on partit, le barouche fut chargé de douze-personnes, quatre dedans, et huit dehors. Les trois dames et sir Hippy occupèrent l’intérieur ; sir Télégraph et Oran montèrent sur le siège ; le premier armé du fouet, le second de sa flûte ; sir Fax et Forester s’assirent sur l’impériale, elles deux domestiques de sir Télégraph, ainsi qu’Harry et Pierre, prirent place sur le derrière ; le cocher de sir Télégraph, dont celui-ci avait pris la place, avait été laissé au château de Mélincourt.

Le barouche portait de plus la bibliothèque de sir Télégraph (elle consistait en un seul volume in-quarto, magnifiquement relié, des odes de Pindare, que sir Télégraph emportait toujours avec lui, quoiqu’il n’en eut jamais lu une seule page ; mais il pensait qu’un homme du bon ton devait toujours avoir une enseigne classique. Anthélia et Forester avaient aussi pris avec eux quelques-uns de leurs auteurs favoris ; comme l’ancien et honorable bourg d’Onevote était situé à l’extrémité du royaume et que la voiture de sir Télégraph ne pouvait faire que de petites journées, ils avaient l’un et l’autre pensé qu’une lecture agréable servirait d’amusement et remplirait le vide des soirées. Anthélia, par complaisance pour la société, avait également emporté sa lyre, ou pour mieux dire, sa guittare.

La première journée fut très-courte. Les voyageurs s’arrêtèrent à la petite auberge du bois au grand contentement de l’écuyer Oscarum et du major O’dogskin qui y étaient établis ; l’écuyer présenta son ami, et l’un et l’autre offrirent leurs services à sir Hippy, pour lui aider à commander le dîner. Ils tinrent ensemble un conseil où l’hôte fut appelé ; cette importante affaire étant réglée, l’heure et la minute ponctuellement spécifiées ; on proposa d’employer le temps qui restait à une petite excursion sur le lac voisin. La société se divisa sur deux bateaux. Les valets de sir Télégraph prirent les rames de l’un, le vieux Pierre et Harry celles de l’autre. On s’avança jusqu’au milieu du bassin, où les rameurs eurent l’ordre de suspendre leurs travaux. Le soleil disparaissait derrière le sommet des montagnes boisées, tandis que ses derniers rayons doraient encore quelques pics plus élancés. Ses rayons se réfléchissaient encore sur les tours et les créneaux d’un vieux château qui changeait par degrés de couleur. Les nuages à l’horizon éteincellaient de pourpre et d’or, et la surface du lac, calme comme un miroir, répétait ces objets magiques qui s’y peignaient.

Le silence de l’admiration avait saisi la société entière. Mistriss Pinmoney même cédait à sa puissance. L’écuyer O’scarum le rompit le premier, et pria Anthélia de chauler quelque chose de caractéristique. Un morceau à trois serait délicieux, ajouta-t-il, qu’en pensez-vous, major ? — En vérité, je crois, s’écria celui-ci, que le plus bel air ici serait aussi froid que les eaux qui nous entourent ; il accompagna celle exclamation d’un jurement énergique pour lequel mistriss Pinmoney le rappela à l’ordre. Pour faire cesser leurs débats, Anthélia, miss Danaretta et l’écuyer O’scarum chantèrent une ancienne ballade qui peignait la scène déployée à leur vue. Sir Oran, s’abandonnant au charme de la situation, prit également sa flûte et en tira les sons les plus touchans. La ballade finie, le silence régna une seconde fois ; il fut interrompu parle major, qui s’ennuyait d’une si longue promenade ; il demanda à sir Hippy s’il ne jugeait pas convenable de retourner à terre. — Il faut assurément, prendre ce paru, répondit celui-ci ; la soirée est froide, et peut donner des douleurs ; j’ai besoin d’un bon feu et de six bouteilles de Bordeaux pour me remettre. Les rames frappèrent les ondes et sous leurs coups redoublés, les nuages, les arbres, les montagnes se confondirent elles étoiles en se réfléchissant sur les eaux agitées, les firent briller comme des diamans.

Le lecteur espérait peut-être, qu’ayant placé deux amans sur les eaux, nous ne perdrions pas cette occasion favorable de faire courir de grands dangers à Antlhélia, pour que son amant pût la sauver ; mais nous sommes trop véridiques pour avancer des faits non prouvés. Nos amans débarquèrent, sans accident, à l’auberge, où par les soins de l’hôtesse on avait allumé un grand feu et préparé un bon dîner auquel toute la société fit honneur.