Anthélia Mélincourt/La Banqueroute d’une banque

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Traduction par Mlle Al. de S**, traducteur des Frères hongrois.
Béchet (2p. 77-89).


LA BANQUEROUTE D’UNE BANQUE.


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Ayant pris congé du major et de son ami, sir Forester, Fax et Oran, continuèrent leur route, au gré du hasard, ils pénétrèrent dans des vallées désertes, parcoururent quelquefois de grandes routes qui conduisaient à des districts populeux. C’est ainsi qu’ils furent amenés à traverser la ville de Gullgudgeon ; ils y trouvèrent la foule dans un état de confusion et de trouble, ayant tous les symptômes de la fureur, de l’anxiété et de l’étonnement. Ils s’informèrent de la cause du tumulte : on leur apprit qu’il venait de l’explosion subite d’une papeterie, ou pour parler plus correctement, de la banqueroute de la maison de banque de messieurs Suw-Keslahow, Airbubble, Hopthulwig et compagnié. Les fermiers, les paysans, les artisans, les commerçans de toute espèce, les aubergistes, les hommes de loi, les médecins, les curés du voisinage, les soldats de la garnison, et les harangures à la voix masculine, formaient une masse dont les flots étaient semblables à ceux d’une mer agitée par la tempête ; ces flots se mouvaient devant une petite maison, dont les fenêtres étaient fermées, sur la porte de laquelle on lisait en lettres d’or : banque. Une petite planche attachée sur les volets de la fenêtre principale, annonçait que messieurs Surw-Kesladow, Airbubble, Hopthulwig et compagnie s’étaient trouvés dans la pénible nécessité de suspendre leurs paiemens, c’est-à-dire, qu’ils avaient trouvé commode de disparaître une belle nuit, laissant derrière eux tout le matériel de leur banque : se composant de plusieurs mains de papier, de douze gros livres de compte, de deux encriers, de quelques paquets de plumes et d’une planche de cuivre gravée ; ce mobilier leur ayant paru suffisant pour satisfaire aux réclamations de la multitude, et répondre de leur créance qui ne s’élevait qu’à la modique somme de cent mille livres sterling.

Sir Fax s’adressa pour avoir des explications particulières, à un révérend qui était à quelques distancés de la foule, et ne donnait aucun des signes de rage du désespoir qui étaient empreints sur la figure de ses biens-aimés frères de la ville de Guilgudgeon ; vous paraissez monsieur, lui dit sir Fax, supporter cette calamité avec la résignation d’un chrétien ?

Je le fais, monsieur, et par des raisons très-orthodoxes, car je n’ai pas un des billets de cette maison ; j’étais obligé quelquefois d’en prendre contre ma volonté mais je les envoyais tout de suite échanger à la ville.

— Je vois, monsieur, reprit sir Fax, que vous aimez mieux les billets de la banque de Londres ?

— Assurément, monsieur, quoiqu’il y ait un coquin de jacobin dans cette ville, qui dise que c’est un mauvais signe, quand les enfans meurent avant leurs parens, et que le jour de sa fin doit venir tôt ou tard pour la vieille dame, comme pour ses filles.

— Pensez-vous sérieusement, monsieur, que cette opinion n’est pas fondée ?

— Monsieur, répondit le révérend avec colère, pouvez-vous demander à un homme de ma robe, s’il pense sérieusement ce qu’il dit, quand c’est un devoir pour tout le monde.

— Puisque vous vous étiez aperçu du peu de solidité de cette banque particulière, pourquoi n’en avertissiez-vous pas vos paroissiens ?

— Je dînais toutes les semaines, chez un des associés. Sir Forester s’approcha d’une vieille femme qui était assise sur la porte, avec des papiers sales à la main, et qui pleurait amèrement. Pardonnez mon indiscrétion, je n’ai pas besoin de vous demander le sujet de vos larmes, j’en vois la cause dans vos mains.

— Ah ! répondit la vieille femme qui pouvait à peine parler ; toutes mes économies de vingt ans, sont perdues dans un moment, et je n’ai plus rien pour mon pauvre fils, quand il reviendra de la mer ; sa douleur l’interrompit.

— Bon Dieu ! dit Forester, comment pouviez-vous avoir de la confiance dans une banque de campagne !

— Comment reconnaître, monsieur, qu’un papier ne vaut pas autant qu’un autre ; chacun disait que cette compagnie était aussi sûre que la banque d’Angleterre ; et ses sanglots recommencèrent. Sir Forester lui acheta deux ou trois de ses billets, jugeant que c’était la meilleure consolation qu’il put lui donner.

— Ceci est votre faute, disait un pêcheur à sa femme, vous vouliez mettre sou sur sou ; vous me refusiez une goutte de vin, pour me réchauffer, quand je revenais tout trempé d’eau de mer.

— C’est plutôt la vôtre, quand j’avais amassé vingt guinés d’or brillantes, vous vouliez les échanger pour vingt-sept de papier ; vous en voyez, à présent, la différence.

— Ceci est une preuve de cette vieille maxime d’Homère, dit sir Fax, l’expérience est mère de la prudence.

— Nous devons être convaincus, si nous ne l’étions pas avant, lui répondit son ami, de la vérité de ce que dit Platon, que l’humanité ne sera heureuse, que quand les gouvernemens seront philosophes, ou que les philosophes gouverneront. Tous les maux que souffre et que pourra souffrir notre patrie, viennent, je le crains, de cette fatale circulation de papier-monnaie, de ce symbole de richesses imaginaires ; c’est le manque de sagesse des chefs qui les a empêché d’en sentir les inconvéniens dans leur cause ou dans leur effet, comme l’homme le plus ordinaire le fait ; connaissance qui aurait prévenu tous les maux qui nous sont arrivés.

C’est dur, très-dur, disait un vieux soldat, perdre, dans un seul jour, mes pauvres cinq livres sterling, c’est très-dur.

— Pauvre homme, dit sir Forester, que la physionomie de l’invalide intéressait, laissez-moi réparer votre perte, voici du meilleur papier ; mais ne perdez pas l’occasion de le changer, quand vous le pourrez, pour de l’argent.

— Que Dieu bénisse votre seigneurie, et augmente les richesses de ceux qui en font un si généreux usage ; plusieurs cœurs seront brisés aujourd’hui, et il y a plus de mal, que n’en peut réparer un seul homme. Que Dieu bénisse votre honneur.

Une respectable dame s’approcha de la foule, et s’adressant à sir Forester, comme à celui qui paraissait le plus disposé à lui répondre, elle lui demanda ce que pouvaient espérer les créanciers de la banque ?

— Par ce que j’eu tends dire autour de moi, leurs espérances sont à peu-près nulles, madame.

La dame parut très-affectée de cette nouvelle. Elle dit qu’ils étaient ses banquiers, et que c’était la seconde banque-route qu’elle éprouvait.

Sir Fax, lui exprima son étonnement de ce qu’elle avait été deux fois victime d’un pareil malheur ; ce qui lui paraissait en contradiction avec le vieux adage : que chat échaudé craint l’eau froide ; il ajouta, que pour sa part, il était étonné que quelques personnes pussent y être prises, après avoir vu le danger signalé dans tous les pamphlets.

— En vérité, dit-elle, j’ai mieux à faire, que de m’occuper de politique, et c’est très mal-honnête que d’ajouter la moquerie au malheur.

— Quel étrange entêtement, dit sir Fax, quand elle fut partie, que celle de ces personnes qui préfèrent marcher sur le bord d’un précipice, plutôt que de prendre la peine de choisir une meilleure route, et qui querellent leurs amis, quand ils les engagent à faire usage de leurs yeux. Il y en a beaucoup qui pensent n’avoir rien à faire avec la politique ; mais qui apprennent à leurs dépens, que la politique a affaire avec eux.

Que la malédiction tombe sur tous les papiers-monnaie, vociférait un vigoureux fermier, j’ai ici de ces chiffons pour plus de trois cents guinées ; mais ce n’est que de mauvais papier et des promesses de payer de gens qui décampent. Ah ! que sont devenus ces bons vieux jours ; les jours des guinées ! Quand je m’en revenais du marché, j’avais les poches pleines, non de chiffons, mais de bel argent sonnant. Au diable les promesses de ces coquins de fripons qui savaient bien en les faisant qu’ils ne les tiendront pas ; que le Seigneur me bénisse, ils voulaient nous faire croire qu’un peu de noir sur du blanc, était de l’or ; qu’il n’y avait aucune différence du papier à l’argent. Ils ont pris ce que nous avions de plus clair, et ils s’enfuyent chargés de nos dépouilles.

Ils ont sauté, papa, dit un petit maître qui était suspendu au bras du fermier.

Ils ont sauté, et toi aussi tu sauteras de ton cheval de chasse, et tu seras obligé de conduire la charrue, et tes sœurs battront le beurre, au lieu de danser avec les gentilshommes aux bals des courses. Nous redeviendrons enfin de véritables fermiers.

— Un homme qu’on ne nommait que le jacobin, s’approcha du fermier. Je vous avais averti, il y a plusieurs années. Vous souvenez-vous de mes discours, maître Sheepslead ?

— Pourquoi ne vous ai-je pas cru, sir Lookout, dit le fermier avec le visage allongé ; mais si vous m’y ratrappez, je veux être pendu.

— Alors, dit sir Lookout, vous n’avez pas acheté votre prudence trop cher, et vos enfans vous devront des bénédictions pour les avoir dégoûtés du bienfait du papier-monnaie.

— Vous l’avez entendu, leur dit le révérend, qui leur avait parlé le premier ; vous frémissez des blasphèmes de ce coquin de jacobin, de ce libelliste, de ce séditieux, de ce révolutionnaire, enfin, de cet ennemi des banques.

Nos voyageurs après avoir encore recueilli quelques observations, poursuivirent leur route.