Anthologie (Pierre de Coubertin)/II/XL

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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 99-101).

L’épopée napoléonienne.

..… Dès lors, Bonaparte fut le maître : d’abord comme « premier consul » (il y en avait deux autres qui ne comptèrent point), puis comme « consul à vie » (1802), enfin comme empereur héréditaire (1804). Sa domination de quatorze années compte parmi les périodes historiques les plus passionnantes du point de vue romanesque et les plus stériles du point de vue politique. Il n’en est presque rien resté quoiqu’on dise, sinon pour la France la gêne d’une armure jacobine propre à contrarier ses initiatives naturelles — et, pour l’Europe, des rancunes vivaces qui contribuèrent largement à susciter les agitations internationales du xixe siècle. Mais quelle étonnante succession de tableaux saisissants, quelle figuration somptueuse, quel sentiment inné de l’art dramatique ! Car Napoléon a traité la vie comme une représentation théâtrale au cours de laquelle, infatigable, il s’est montré tour à tour, selon la parole célèbre du pape, « comédien et tragédien » consommé, exerçant ainsi une emprise formidable sur son temps.

Aux Tuileries, dans la simplicité antique des premiers jours et, peu après, guidant l’armée à travers les neiges du Grand Saint Bernard — saluant, le soir de Marengo, la victoire fidèle, — promulguant le concordat par lequel il transformait le clergé en un corps de fonctionnaires dociles, — venant entre deux batailles s’asseoir parmi ceux qui préparent les lois nouvelles et redressant leur travail par une formule souvent inféconde mais toujours lapidaire, — recevant au crépuscule à Saint Cloud les sénateurs qui lui apportent, non sans réticences, la pourpre tissée sur son ordre, — prenant à Notre-Dame des mains du Souverain pontife étonné la couronne qu’il pose lui-même sur sa tête, tandis que, dans la tribune, « Madame mère » regarde rigide et méfiante… Puis le voici au camp de Boulogne, sur la falaise abrupte, distribuant à ses légions, au milieu d’une pompe césarienne, les aigles symboliques et, de là, les transportant soudain à marches forcées jusqu’aux rives du Danube où se lève « le soleil d’Austerlitz »… Le voici, dictant aux seize princes allemands confédérés selon ses vues les articles du pacte qui va les unir — installant ses frères et son beau-frère Murat sur les trônes de Naples, de Hollande, d’Espagne, de Westphalie — réduisant à Iéna la Prusse à merci (1806) — offrant au tsar Alexandre, sur le radeau du Niémen, le partage du monde (1807), — dressant contre l’Angleterre la menace du « blocus continental », — groupant autour de lui à Erfurth un « parterre de rois » (1808), — obligeant après Wagram l’empereur d’Autriche à lui donner en mariage sa fille Marie-Louise, et penché bientôt sur le frêle berceau de l’enfant qu’il décore du titre de roi de Rome et dont le destin fera un second Romulus Augustule… Le voici à Fontainebleau cherchant à s’emparer de la conscience de Pie vii, comme il s’est emparé de sa personne en le faisant enlever du Vatican, — à Dresde enfin, en mai 1812, au comble de la puissance, régnant sur un empire qui, du Zuydersée au Tibre, compte cent trente départements et autour duquel gravitent sept royaumes et trente principautés vassales. Et c’est alors la guerre de Russie, la guerre insensée ; à la lueur des incendies de Moscou s’avèrent l’aveuglement de l’homme et la fragilité de son œuvre. Contre lui, la haine de l’Europe s’est amoncelée. En octobre 1813, la bataille de Leipzig décide de son sort. Mais l’île d’Elbe qu’on lui assigne est trop proche ; il revient. Pour l’abattre définitivement, il faut Waterloo. Dans la sauvage solitude de Sainte-Hélène, le silence de la mort descend enfin sur lui. La fortune pourtant lui a ménagé une ultime apothéose. Le 15 décembre 1840 ses cendres, remontant la Seine du Havre à Paris, viendront solennellement reposer sous le dôme des Invalides.

C’est là que le 9 mai 1921 la République Française a célébré avec la dignité qui convenait le centenaire de la mort du grand homme. Après avoir payé au génie un juste tribut, un vainqueur récent et plus humain, le maréchal Foch fixa le jugement de l’histoire par cette critique mémorable : « Il a oublié qu’un homme ne peut être un dieu, qu’au dessus de l’individu il y a la nation, qu’au-dessus des hommes il y a la morale et que la guerre n’est pas le but suprême car au-dessus d’elle, il y a la paix ».