Anthologie (Pierre de Coubertin)/III/III

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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 122-124).

La réforme de la presse.

Des circonstances atténuantes, oh ! certes, il y en a. Parce qu’une institution a déchu, on n’est pas autorisé d’ailleurs à en rendre responsable en bloc la corporation qui en a la garde. Il faut avoir d’abord opéré le décompte des pesées extérieures dont cette corporation est peut être la victime.

Beaucoup des fautes pour lesquelles la presse contemporaine mérite d’être censurée, sont de simples répercussions dans un milieu spécial de fautes générales où chaque pays, chaque race, chaque catégorie sociale ont leur part de culpabilité. Ces coupables eux-mêmes ont droit à quelque indulgence du fait d’événements dont ils n’étaient pas les maîtres et dont ils ont subi les conséquences. Le temps en lequel nous vivons a été agité par les applications d’inventions incessantes autant qu’ingénieuses. L’existence matérielle en a été transformée, les appétits surexcités, l’équilibre familial ébranlé. Puis, ce sont de nouvelles formes de groupements qui sont apparues et très vite, ces groupements se sont trouvés investis d’une force redoutable : trusts et cartels économiques ou politiques prompts à soumettre l’individu désarmé à leur tyrannie anonyme.

Tous ces éléments de désordre moral ont insufflé l’habitude de mentir : mensonge obligatoire, dilué, à jet continu de tous le plus redoutable car il devient bientôt inconscient : « mensonge perlé » pourrait-on dire, qui sévit presque partout. Ayons donc le courage d’en faire l’aveu : jamais on n’a autant menti que dans la société actuelle. Quelques réformes dans les procédés des chancelleries officielles sont pour nous tromper. Il est vrai — ici ou là — les voies gouvernementales sont moins tortueuses qu’aux époques précédentes. Mais qu’est cela si l’humanité en masse se prend à l’engrenage du mensonge au point de s’en faire une seconde nature et de ne plus même s’apercevoir de la sinistre transformation qui s’opère en elle ?

Certes, je le répète, il n’est pas aisé pour l’homme isolé de tracer sa voie au milieu de foules que des espoirs irréfléchis et des déceptions injustifiées aigrissent ou abattent tour à tour. Certes, il ne l’est pas d’échapper à l’emprise des trusts et des syndicats que les passions ou les intérêts font surgir à tous les carrefours de l’existence. Pourtant, cette orientation individuelle, le journaliste peut-il en être dispensé, lui qui est chargé d’orienter les autres ? Tous les efforts ont convergé en vue de s’emparer de lui, car sa profession, le désigne. Plus l’organisation de la Presse est puissante, plus on cherche à faire d’elle un instrument d’intimidation, de corruption, de chantage — et plus les redressements de la conscience quotidienne lui sont rendus difficiles.

Regardons autour de nous Vérités supprimées ou maquillées, exposés truqués, faussetés habilement démenties de façon que le démenti s’évapore en laissant subsister la fausseté à cet état de choses, l’Europe doit la guerre internationale d’hier et la paix misérable d’aujourd’hui en attendant la guerre sociale de demain. Il serait peut-être temps de s’inquiéter ?

Or, le remède se résout en une alternative très simple : ou bien rejeter l’outil — ce qui est indésirable et d’ailleurs impraticable ou bien purifier les mains qui l’actionnent.

En résumé, il importe pour l’avenir de la Pédagogie, disions-nous, que « la Cité soit alerte et bien équipée et que la Presse soit indépendante et sûre ». Or, la Presse, dans son ensemble, n’est ni indépendante, ni sûre. Asservie par les intérêts financiers ou les passions politiques, gangrenée par une ambiance délétère, ses rouages faussés par l’esprit de camaraderie, la Presse se trouve le plus souvent hors d’état de remplir sa mission alors que précisément cette mission est devenue une sorte de sacerdoce chargé des plus lourdes responsabilités. De cet état de choses, le journaliste est la première victime. Il aime son métier ; il est anxieux de franchise, de culture, de considération, mais on tend à faire de lui un esclave voué à la pratique du « mensonge perlé ». Non seulement son salaire est insuffisant mais sa sécurité est aléatoire.

Il doit être défendu contre ses chefs, contre lui-même, contre les parasites qui le déconsidèrent. Nous croyons que la loi, l’université et l’opinion ont chacune leur rôle à jouer dans l’organisation de cette défense : la loi par deux ordres d’intervention : 1° en déclarant incompatibles la qualité de directeur ou d’administrateur de tout journal politique quotidien et celles de député, sénateur, fonctionnaire de l’État aussi bien que de directeur ou administrateur d’une grande société financière, industrielle ou commerciale ; 2° en précisant et en réglementant le délit de diffamation : l’université en créant des Facultés de journalisme qui distribueraient une culture générale appropriée tout en assurant la préparation technique désirable. Car plus les moyens d’information deviennent rapides et complets plus le sens objectif et critique doit être développé ; l’opinion enfin, en renonçant à exiger la simultanéité de l’information et de la critique et en comprenant que, la nouvelle télégraphiée ne pouvant donner lieu à une analyse immédiate sincère et éclairée, le même journal ou la même édition ne peuvent contenir à la fois l’énoncé des faits et leur commentaire.

Conférence à la Ligue Française, 1924.