Anthologie (Pierre de Coubertin)/V/XI

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AnthologieÉditions Paul Roubaud (p. 177).


hommage à chavez
1928

Ma pensée se détourne maintenant vers cette vallée qui s’étend derrière les monts neigeux. Là, s’élève le monument d’un jeune sportif dont l’image devrait planer sur l’école à l’heure des mâles enseignements. Ce qu’il y eût de si grand dans l’aventure de Chavez, permettez qu’en terminant, je le rappelle brièvement. La traversée des Alpes en avion passait alors (il y a de cela dix-huit ans), pour un exploit presque surhumain et, étant donné le stage de construction des appareils et l’entraînement des aviateurs, c’était bien la vérité. Chavez, entraîné à tous les sports et qui les avait récemment délaissés pour l’aviation, était déjà monté à de grandes hauteurs. Ayant débuté en février 1910 il avait atteint, six mois plus tard, ses 2.587 mètres. À ces vols, il prenait, comme ses émules, un plaisir extrême. Mais cette fois, le jeune péruvien devait faire connaissance avec ce qu’il connaissait pas, la peur. S’essayant au parcours terrible, il était rentré à Brigue, tout haletant. « Tu trembles, carcasse, s’écriait le grand Turenne ; tu tremblerais bien davantage si tu savais où je te ménerai demain ». C’est pourquoi, le 23 septembre 1910, cuirassé de vaillance, ivre de vouloir, Chavez, persuadé qu’il courait à la mort mais préférant tout à un recul, s’engagea dans les gorges où il devait voir défiler au-dessous de lui des choses jusqu’alors interdites au regard de l’homme. Saisi dans des remous, glacé de froid, luttant avec son moteur rebelle comme avec les éléments coalisés, il vint s’abattre à Domodossola, brisé, anéanti mais ayant accompli l’exploit rêvé. L’oiseau en atterrissant était tordu, disloqué ; l’homme aussi. Les nerfs tendus à se rompre au service de la volonté toute puissante s’étaient vengés. Après une terrible agonie, Chavez succomba ayant sacrifié pour l’amour de la gloire ses vingt-trois ans robustes et joyeux. Le duel éternel comptait une victime nouvelle et le sublime domptage du corps par l’âme rayonnait une fois de plus sur l’humanité.