Anthologie des matinées poétiques/Préface

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Texte établi par Louis Payen (tome 1p. 5-8).

PRÉFACE


C’est une opinion assez commune, maintenue et répandue par certains milieux intéressés, qu’il n’y a pas de public pour la poésie. Les directeurs de théâtre reculent avec effroi devant les auteurs portelyre… et cependant les plus grands et les plus durables succès dramatiques ne sont-ils pas dus à des pièces en vers, depuis Corneille jusqu’à Edmond Rostand, en passant par Victor Hugo ?… Réciter des vers en public !… Toute la racaille artistique, tous ceux qui ont la haine de la beauté, sachant bien qu’ils ne l’atteindront jamais, raillent et ricanent sourdement… et cependant chaque fois qu’une tentative de cet ordre est faite dans des conditions favorables, elle connaît le plein succès. Il y a donc un public pour la poésie. Aujourd’hui que l’épreuve a été tentée et a réussi magnifiquement à la Comédie Française, on peut, on doit le proclamer bien haut, et tous les poètes ont le droit de s’en réjouir. Ils ont un public compréhensif, intelligent, fidèle, vibrant, qui saisit toutes les nuances de la pensée, qui la suit avec intérêt et frémit à tous les souffles harmonieux.

C’est à Catulle Mendès et à Gustave Kahn que revient l’honneur d’avoir, il y a bientôt un quart de siècle, fait monter la poésie sur la scène et convié la foule à venir l’entendre. Je ne parle pas de quelques tentatives antérieures et éphémères. Avec cet enthousiasme qui était un des traits les plus remarquables de sa nature, avec cet emballement qui permet de vaincre tous les obstacles, cette conviction ardente qui consume toutes les objections, avec cette foi qui fait des prosélytes, Catulle Mendès réalisa et fit triompher ce beau projet pendant deux saisons au Théâtre de l’Odéon. Il fut, dans la direction et l’organisation de ces séances, puissamment secondé par le poète Gustave Kahn, dont la présence à ses côtés était pour les poètes et le public une garantie de l’éclectisme qui doit toujours présider à l’établissement de pareils programmes. Contraints par les circonstances de quitter l’Odéon, Catulle Mendès et Gustave Kahn se transportèrent au théâtre Sarah-Bernhardt avec un égal succès. Les matinées cessèrent… non par suite de la désaffection du public, mais parce que leurs travaux littéraires et les obligations de la vie amenèrent les organisateurs à en abandonner la direction.

Cependant Catulle Mendès, fidèle à sa foi artistique, saisissait toutes les occasions de faire revivre les matinées poétiques. En 1903, quand Armand Bour, avec sa belle ardeur, fonda le Théâtre Victor-Hugo, — aujourd’hui Trianon Lyrique, — Catulle Mendès lui conseilla de reprendre les samedis de poésie et me désigna à Armand Bour pour les organiser. Ces séances eurent lieu pendant un an au Théâtre Victor-Hugo, puis aux Bouffes-Parisiens, dont Armand Bour avait pris la direction, devant un public aussi fidèle que nombreux et avec un éclat que l’on n’a peut-être pas encore oublié. Les matinées poétiques cessèrent avec la direction d’Armand Bour… Elles ont mis dix-huit ans à venir des Bouffes-Parisiens au Théâtre-Français.

Plusieurs influences bienfaisantes se sont employées ardemment à les faire revivre. Il faut citer et louer tout d’abord M. Pierre Rameil, député des Pyrénées-Orientales, rapporteur du budget des Beaux-Arts, qui, dans ses rapports si lumineux et d’une conception si élevée au point de vue artistique, parla de l’organisation de matinées poétiques au Théâtre-Français et la demanda. Dans la maison de Molière elle-même, cette Muse magnifique et cette prêtresse fervente delà poésie qu’est la grande tragédienne Mme Weber se fit, devant le Comité, l’avocat des matinées poétiques. Les poètes savent ce qu’ils lui doivent et ne l’oublient pas. M. l’Administrateur général Émile Fabre, qui ne demandait qu’à être convaincu, le fut aisément, ainsi que les membres du Comité administratif.

La première séance fut donnée le 4 décembre 1920 devant une salle comble. L’enthousiasme du public fut extrême. Les matinées poétiques étaient définitivement fondées et, depuis lors, leur succès ne s’est jamais démenti. Il faut bien reconnaître qu’elles ont trouvé à la Comédie Française l’endroit où elles pouvaient et devaient le mieux réussir, celui qu’elles espéraient depuis longtemps. Quel cadre plus propice à la poésie que celui de cette grande maison, fidèle à la splendide tradition de son passé, gardienne de nos trésors dramatiques, et toujours audacieuse avec une sage prudence ! Où la poésie pouvait-elle espérer rencontrer de plus magnifiques ressources ?… Le public tout d’abord, ce public qu’a affiné la fréquentation des chefs-d’œuvre et qui réunit la majorité intellectuelle des spectateurs de théâtre… et ensuite cette merveilleuse pléiade d’artistes, interprètes uniques des poètes, qui se sont mis à leur service avec une ferveur, un dévouement dont on ne saurait leur être assez reconnaissant et qui ont par leur bonne grâce, leur empressement, leur intelligence, singulièrement facilité la tâche de l’organisateur.

Grâce à eux, la poésie s’est évadée du livre ; elle a retrouvé une de ses qualités essentielles : celle du chant ; elle a pu à nouveau, comme au temps des poètes errants et des troubadours, montrer qu’elle était faite pour l’oreille autant que pour l’œil et faire sonner ses rythmes par les voix musicales d’incomparables artistes.

Nous avons beaucoup réfléchi sur la composition et la distribution des programmes. Certains auraiant voulu plus d’ordre apparent, des groupements par époque, par sujets, par auteurs, par écoles. Nous avons craint une inévitable monotonie et de donner aussi à ces matinées une allure pédagogique qu’elles ne peuvent prendre sans risquer de rebuter le publie. Cela nous eût empêché également de donner aux poètes nouveaux et peu connus la place que nous leur avons réservée à chaque séance dans le cadre formé autour d’eux par les œuvres des maîtres. Nous nous en sommes donc tenus à la formule du « Concert poétique » qui, comme pour une audition musicale, cherche dans sou programme la variété, ne craint ni les oppositions ni les contrastes et passe parfois brusquement du plaisant au sévère ou du classique ancien au moderne exaspéré, Le public par son assiduité semble jusqu’ici nous avoir donné raison.

Il manquait à ces matinées un monument durable. Le voici avec cette anthologie qui, en reproduisant la matière même de leurs programmes, donnera au lecteur une vue variée de notre mouvement poétique et consacrera le souvenir des belles fêtes où triomphe la poésie française !

Louis PAYEN.


Nota. — Le nombre des poèmes dits au cours des matinées d’une saison étant considérable, trop considérable pour un seul volume, nous avons dû nous résigner à ne pas donner tous les poèmes récités. Les quelques-uns qui ont été éliminés ont été naturellement choisis parmi les plus connus, ceux qui sont déjà dans toutes les anthologies et dans toutes les mémoires.