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Anthologie des poètes bretons du XVIIe siècle/Alexandre de Rivière

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Anthologie des poètes bretons du XVIIe siècleSociété des bibliophiles bretons et de l’histoire de la Bretagne (p. 41-92).

ALEXANDRE DE RIVIÈRE

(1561-1618)


Le sieur de Rivière n’est pas né en Bretagne, et ce n’est pas un poète original ; quels sont donc ses titres à être compris dans une Anthologie bretonne ? D’abord son Zodiaque Poétique est une imitation, une paraphrase, bien plutôt qu’une traduction du Zodiaque de Marcel Palingene[1] ; et Rivière, en avouant, dans son Avis au lecteur, qu’il avait composé son poème « sur le patron de celui de Palingene, » avait bien quelque droit, à cause du cachet tout personnel qu′il lui avait imprimé, de l’appeler sien ; imiter aussi librement, c’est souvent presque innover. Reste la question du lieu de naissance : Rivière, né à Paris, est mort dans cette ville, en 1618, à l’âge de 57 ans ; dans son épître dédicatoire à Charles de Cossé-Brissac, il nomme Paris sa patrie, mais la Bretagne, où il vécut toute sa carrière de magistrat, semble être devenue son pays d′adoption, il en parle à tout propos, il insinue même (à la fin du livre ix) qu’il avait, aux portes de Rennes, sur les bords de la Seiche, une maison de campagne où il passait ses vacances, son semestre loisir : n’avons nous pas le droit de revendiquer pour la Bretagne le poète, ou, au moins, le poème qui y a été conçu, qui s′y est développé, qui s′en est inspiré ? Hamilton et le prince de Ligne ont été des Français d’Écosse et de Belgique ; Rivière est un Breton de Paris, il nous appartient.

Le Zodiac (sic) Poétique ou la Philosophie de la vie humaine est un poème de quelques milliers de vers, qui parut à Paris, en 1619, un an après la mort de son auteur ; il est dédié « à haut et puissant seigneur Messire Charles de Cossé, comte de Brissac, conseiller du roy en ses conseils d’Estat et privé, chevalier de ses ordres, capitaine de cent hommes d’armes, mareschal et grand panetier de France et lieutenant général pour Sa Majesté en ses pays et duché de Bretagne. » Cette dédicace est écrite dans un style très ampoulé. Rivière félicite Cossé-Brissac « d’avoir assisté fidellement Sa Majesté en ces troubles et mouvemens qui ont recommencé, depuis l’an 1614, d’affliger ce misérable État et spécialement la Bretagne ; » — il le remercie aussi d’avoir remis la ville de Paris — sa patrie — entre les mains de Henri IV. Dans cette même dédicace, Rivière commence à trahir ses sympathies pour Du Bartas, alors à l’apogée de sa renommée ; il parle d’« un certain poète nouveau qui, ayant-voulu reprendre le sieur Du Bartas, l’un des excellens poètes françois de nôtre tems, s’est trouvé luy mesme digne de plus grande reprehension, pour les paradoxes et absurditez dont il a troublé (imitant Du Bartas) sa Semaine de la Création du Monde. » C’est là le premier trait que Rivière décoche contre l’adversaire de Du Bartas, Christofle de Gamon, dont la Semaine fut imprimée en 1609 ; nous retrouverons ce livre et cet auteur.

Une série de pièces liminaires, groupées après la dédicace, attestent la haute estime où Rivière était tenu par ses contemporains.

Remarquons surtout une petite pièce latine « in repentinum authoris obitum, » par Michel de Rochemaillet, suivie de cette mention : Obiit Lutetiæ Parisiorum, 3 nonas Novemb., an. 1618, ætatis 57. Nous voyons que Rivière, né à Paris, y est mort en 1618 ; remontant de 57 années en arrière, nous avons la date de sa naissance, 1561. C’est à cette indication que se réduirait ce que nous savons de la vie du conseiller au Parlement de Rennes, si M. Pol de Courcy ne nous apprenait, en son Nobiliaire de Bretagne[2], qu’un Alexandre de la Rivière, originaire de Paris et bien évidemment le nôtre, était déjà conseiller au Parlement en 1588, et eut une fille, Elisabeth, mariée à Pierre Gouyon, sieur de la Raimbaudière. Quant à l’auteur du Zodiac Poétique, ni Brunet, ni Viollet-Le-Duc, ni les biographies générales ou spéciales n”en ont parlé ; le sieur de la Monnerie, qui traduisit, au dernier siècle, le poème de Palingene, croyait n’avoir été précédé dans cette voie que par les imitations partielles de Sainte-Marthe. Il n’a été fait, à ma connaissance, que deux mentions du poème de Rivière : l’abbé Goujet, au tome VII de sa Bibliothèque Françoise, dans un chapitre consacré aux traducteurs, exécute sommairement notre pauvre conseiller ; il l’accuse d’employer des expressions obscures et surannées, de violer les règles élémentaires de la versification ; « sa poésie » — conclut-il — « n’est pas même une prose supportable. » C’est franc, mais peu motivé. Le critique dont il me reste à parler est l’auteur de l’article Manzolli — alias Palingene — dans la Biographie Michaud (M. Louis Dubois), dans le dénombrement des essais ou des projets de traduction du poème de Palingene, il se borne à dire : « On en imprima une imitation libre, en vers, du conseiller Rivière, Paris, 1619, in-8o ; » MM. Dézobry et Bachelet (Dictionnaire de Biographie et d’Histoire), et Vapereau (Dictionnaire des littératures) ont répété la même chose. Quelques lignes maussades, une indication bibliographique, voilà tout ce dont la critique a daigné gratifier Rivière.

Le poème de Rivière est divisé en douze livres, autant qu’il y a de signes du Zodiaque ; chacun de ces livres est précédé de quelques lignes de prose, vagues et peu intelligibles, qui ont la prétention de le résumer. Le livre I, Le Bélier, s’ouvre par une invocation à Apollon, père des poètes, immédiatement suivie d’un nouvel et pompeux éloge de Charles de Cossé-Brissac ; Rivière voit dans le seigneur, « sauveur des lys sacrez, » qui a livré Paris à Henri IV, le modèle accompli du héros et du sage, et il s’écrie :

Charles, si le parler d’un Homère j’avois,
Tu serois mon Achille, ou si Maron j’estois,
Mon valeureux Énée, et ma veine féconde
Te porteroit de l’un à l’autre bout du monde ;
J’envoiroy de Paris au grand Kaire ton nom,
Sur l’aile d’Aquilon voleroit ton renom,
Par les peuples baignez du Danube qui verse,
Après maintes erreurs, dans l’Euxin, son eau perse.

Abordant ensuite son sujet, le poète le proclame incomparable : y a-t-il rien qui approche en beauté, en variété, de ce tableau idéal de la vie humaine, de cette opposition perpétuelle entre l’homme juste et sage et le méchant ? Voici quelques traits qui peignent assez plaisamment la méfiance, toujours en éveil, du méchant :

Si deux il voit parler ensemble, ah ! misérable !
Ceux-là parlent de moy (dit-il), et de mon fait ;
Que ferai-je ? On me cerche, il y a un décret,
Dois-je aller me purger ? ou plutost, par la fuitte,
Eviter le péril de ma vie maudite ?
Le meschant est tousiours par un arrêt des Cieux
Tenaillé de frayeur…

Ce portrait s’achève par une image qui sent la fausse grandeur de Du Bartas :

… Dedans il boult et fume,
Comme le Stromboli dans la mer jette escume.

Parlant de la vertu et des embarras qu’elle éprouve, Rivière n’admet pas que l’on critique, amèrement et de parti pris, les mœurs de la Cour, mais il est sans pitié pour les écrits qui chatouillent la licence de ces mœurs,

Funestes monumens de paillardes ordures.

Et qu’on ne lui objecte pas que ces vers folâtres plaisent aux grands, les grands, le plus souvent, ne les entendant pas :

Combien le pourpre et l’or vest d’asnes à deux piez,
Combien nous en voyons richement abriez[3]
De la conque pourprine et des feuilles peignées

Des bois du Cambazu[4] en veloux atournées,
Aux doigts desquels reluit la belle bague d’or…
Vous diriez qu’en esprit, le grand Platon ils passent…
Ce sont balons venteux…

Rivière est ici bien hardi ; il est vrai qu’il traduit assez littéralement Palingene ; il ne s”écarte pas beaucoup non plus de son modèle latin dans cette apostrophe contre la poésie licencieuse, où il gémit de voir des enfants

Se perdre et empirer, sous le maistre apprenans
Carmes sales et ords, et la fleur printanière
Peu à peu flétris sans de leur pudeur première ;

où il s’adresse ainsi aux maîtres :

Je vous exorte donc, vous qui avez l’empire
Sur les adolescens, qui devez comme cire
Former entre vos doigts ces fragiles esprits,
De laisser ces auteurs corrompus, et leur lire
Quelque chose meilleure…

L’histoire nationale ou étrangère, la fable, la comédie honnête (si aucune se treuve, ajoute le poète, en marge), les vers innocemment gais, seront lus avec fruit :

<pem> Eslevez vos enfans de ces viandes-là. </poem>

Mais il faut bien prendre garde que la science, en s’alliant au vice, ne devienne une dangereuse auxiliaire ; l’honnête homme qui ne sait rien vaut mieux que le savant perverti : l’homme heureux par excellence et digne des plus grands honneurs sera bon et savant à la fois, dominant de toute sa hauteur l’ignorant effronté, qui erre, qui divague,

Ainsi comme un aveugle allant tombe, ou se choque,
Et donne dans le piège en l’obscur de la nuict.

Après avoir tracé d’une main lourde ce portrait idéal du savant, Rivière adresse une exhortation aux Muses, avec ce souhait énigmatique :

Gardez-moy des beurriers[5] et du Dieu Lemnien,


puis il annonce que le Bélier porte-corne va faire place au second signe du Zodiaque, le Taureau.

Celui-ci débute avec entrain ; le poète s’excite l’ouvrage, le moment est propice :

L’hyver s’est retiré, et les neigeux amas
Du faiste des hauts monts fondus coulent à bas,
La terre met dehors ses plus belles peintures…
Philomèle se plaint par les bocages verts ;
Les Napées, au son de ses gracieux vers,
Leurs blonds cheveux ornez de guirlandes fleuries,
Dansent à petits bonds par les vertes prairies…
Les Dryades des bois et Satyres paillards
Dans les autres moussus entonnent chants gaillards…

L’homme est le roi de cette nature animée, il dompte les tigres viste-piedsalipedes, avait dit Palingene, qui n’avait qu’indiqué une autre image, pittoresquement développée par son imitateur :

La grand Balaine aussi, de l’Océan ce mont,
Lui cede monstrueux, qui a la gueule au front…

Non content d’avoir bâti des cités, inventé les arts l’homme fabrique des engins qui simulent la foudre porte-encombre, hors desquels le plomb, — ajoute Rivière, plus que jamais copiant Du Bartas et ses onomatopées,

Plat, abat, foudroyant mur et fort imprenables[6].

Mais l’homme si puissant ignore trop souvent le droit sentier qui conduit au souverain bien, et que ni la Grammaire, ni la Rhétorique, ni la Médecine, ni le Droit nouveau, ne lui enseignent ; le secret de la suprême sagesse, voilà ce que le poète entreprend de lui montrer. Le vulgaire attache un grand prix aux richesses ; on les convoite, la mère les désire pour son enfant, et pourtant quel néant elles recouvrent ! La cupidité, l’avarice, la crainte, harcèlent celui qui les possède. Rivière, d’après Palingene, imagine un dialogue entre l’avare et sa passion, assez semblable à celui que Boileau, dans sa satire VIII, a imité de Perse ; puis il mêle quelques traits de son cru à l’ingénieuse comparaison que son modèle latin fait de l’homme riche, talonné par le

désir de gagner encore :

Il court deça delà, ne plus ne moins jetté
Qu’un boursouflé balon, d’un et d’autre costé,
Par les bras des joueurs, au veu de l’assistance ;
L’un le pousse du pié, l’autre du poin le lance,
Qui deça, qui delà, avec bruit et clameur.

Voici, peu après, une curieuse description de la table du riche, dont rien ne peut assouvir les appétits ; entre autres libertés que Rivière a prises avec Palingene, on remarquera que les huîtres de Cyzique ou de la Propontide sont devenues huîtres de Cancale, et que le Falerne s’est changé en Beaune et en Grave :

À la table du riche, on porte le meilleur
De la mer, et des bois le levrault viste alleur
La biche, le chevreul, le sanglier de Ménale
Gibier, la grasse grive et la perdrix Dédale,
La caille, l’alouette et les madrez oyseaux
Que la Phaze nourrit, chapons et pigeonneaux ;
L’on porte le turbot, la murène friande,
Le saumon, le mulet, la sole, la limande,
La lamproy, l’huistre aussi qui de Cancale vient,
La squille, le poisson qui d’or le nom retient,
Et autres que nombrer est chose difficile.
Pour son boire, il aura du vin la fleur subtile
D’Orléans ou de Beaune, ou plutost du Gascon
Le Grave nectareux…

Mais tous ces raffinements sont la source de maladies cruelles ; il ne sert pas non plus, pour se garantir du froid et du chaud, de se couvrir de somptueux vêtements ; le sage se met au-dessus des besoins vulgaires, et, si la fortune la délaisse, il se réfugie

dans l’étude ou bien il voyage :

L’homme plein de vertu quittant l’onde Françoise,
Ira noyer sa soif sain et sauf en l’Indoise,
De l’Inde en Sumatra se paistre de cocos,
Et de là du gibier de la Phaze en Colchos.

Au reste, la monotonie vient vite pour le riche, il se dégoûte de tous ses biens, il porte envie au pauvre, content de peu, au nocher, au bûcheron. Suit un éloge de la pauvreté qu’ont pratiquée les anciens sages, les héros de la République romaine ; l’idée de la fable le Chêne et le Roseau apparaît dans ces vers :

Les choses basses sont incapables d’outrager ;
Les Typhons orageux espargnent ès forêts
Les genèvres petits et les foibles cyprès ;
Les genets verdoyas et bruyeres steriles
Par les bois eventez sont en paix immobiles.

Trop d’argent nuit, on le dissipe follement, ou on l’entasse avec cupidité ; si tu es riche, si Plutus

T’a fait un tour d’amy et l’un de ses boursiers,


songe à bien employer tes richesses, fuis l’avarice et le vice contraire, fais l’aumône, sois charitable. Hélas ! la charité est morte aujourd’hui, s’écrie le poète, les avares richards

N’ont pitié de personne, ains ont le cœur de fer…
S’ils donnent quelquefois, c’est à des baladins,
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Au poète, neant, les Muses on desprise,
L’échiquier bigarré de l’un la bourse épuise,
L’autre joue à la prime ou aux dez son manoir.

Ces deux derniers vers serrent d’assez près le texte latin, ils ont pourtant comme une saveur originale ; imitant le même passage, Scévole de Sainte-Marthe a été terne et froid :

Les cartes et les dez, et tels autres moiens,
Consomment vainement et le temps et les biens.

Après quelques nouveaux conseils de haute morale, Rivière, qui craint un orage, ramène au port son esquif poétique.

Au moment où il reprend la mer, sous le signe des Gémeaux, il rencontre

Un vieillard de façon et d’habit honorable.

Ce vieillard se fait connaître, il n’est autre qu’Épicure :

Le visage riant et le teint frais avoit
Autour son poil grison de fleurs une guirlande…

Épicure fait un long discours à notre poète : la volupté, selon lui, est le souverain bien ; c’est elle que se promettent d’atteindre, par des moyens divers, et le laboureur, et le navigateur, et le soldat,

… quand au meurtre inhumain
Le tambour mugissant encarnage sa main,
Et de vaincre ou mourir bravache se prépare,
Quand pour s’entretuer l’airain taratantare.

Mais — répond le poète — montrez-moi l’art d’être heureux, la route de la volupté. Fort empressé, le vieillard le conduit d’abord au palais de Plutus ; puis, sur sa répugnance à y entrer, dans un bois épais, plein d’arbres, dont la longue énumération emplit trente vers, émaillé d’une infinité de fleurs non moins minutieusement décrites, retentissant du chant des oiseaux (sur les charmes duquel Rivière s’est plus complaisamment étendu que son modèle) :

Mille sortes d’oiseaux d’un chant mélodieux
Emplissoient la forest par accords de musique ;
Là, Progné se douloit de l’amour tyrannique
De son cruel époux, et sa sœur en maint lieu
Lamentoit son désastre et d’Itys son nepveu ;
Le perroquet perché formoit nôtre langage,
La gentille linotte entonnoir son ramage,
Le pinson, le tarin[7], l’émaillé chardonnet
Et le canarien chatoient un beau motet.

Le vieillard et son compagnon voient venir à eux, en ce séjour enchanté, un cortège voluptueux que conduisent Vénus et Cupidon ; une sage conseillère, la nymphe Arété, survient alors qui les dissuade de rechercher une telle société ; elle leur cite l’exemple d’Hercule qui filait aux pieds d’Omphale, qui,

Au lieu d’une rondache[8] et cresté morion,
A porté la quenouille et le mol scofion ;


l’exemple de Circé qui embestoit les compagnons

d’Ulysse, et elle ajoute : fuyez la volupté,

Gardez-vous de ses nœuds et de son attifet[9],
Qu’elle vous decevant ne face comme fait
L’airaigne au mouscheron qui, dans son échauguette,
Près sa toile tendue, en embuscade guette
L’ennemy passager, et dedans le voyant,
Elle acourant l’enclost, dri-drillant pour neant,
En sa retz filacière, et de sa dent pointue
Le perçant sans pitié, le suççote et le tue.

Épicure va rejoindre la troupe des voluptueux ; la nymphe Arété continue au poète son cours de morale, flétrissant les débauchés et les ivrognes, faisant de ces derniers un curieux portrait, au début duquel Rivière a glissé un étonnant essai d’harmonie imitative :

… Le vin au cerveau
Des tintoins bourdonnans dedans la tonne entonne,
Et la teste tournant, tinte, donne et dondonne ;
Au lieu d’une chandelle, il cuide deux en voir,
Et la table et les murs tout en rond se mouvoir.
· · · · · · · · · · · · Hé ! quel vilain plus grand
Et plus ord animal qu’un yvrongne gourmand,
Qui est contraint vomir la viande souppée,
D’une vineuse humeur, puante, détrempée :
Il tremblotte et chancelle et souvent tombe à bas,
Se rompant ou le col, ou la jambe, ou le bras ;
Il bégaye en parlant, et sa fole parole,
De sens destituée, en l’air vole frivole.

Les maladies qu’engendre l’ivrognerie, la cailloueuse goutte,

À laquelle ne voit la médecine goutte,


ajoute Rivière, trouvant à la fois une malice et une rime, — la fièvre, les ulcères, les bourgeons sur le nez, complètent ce tableau, qu’un précédent imitateur de Palingene, Sainte-Marthe, n’avait eu garde de négliger. La nymphe Arété termine son discours par le vers-proverbe que l’Avare de Molière a mis dans toutes les mémoires :

Pour manger ne faut vivre, ains pour vivre manger,

puis elle quitte le poète, non sans lui promettre qu’il entendra bientôt parler d’elle.

Dans le sommaire du livre IV, le poète nous annonce qu’il va parler de l’amour, et, en effet, après avoir adressé une invocation au Soleil, il est choisi pour arbitre entre un pastoureau et une pastourelle, qui, comme les bergers de Théocrite et de Virgile (Rivière a trouvé plus piquant de ne pas imposer le même sexe à ses deux antagonistes), se disputent le prix de la poésie amoureuse ; en ces termes imagés, où nous avons plaisir à saluer une allusion bretonne, la bergère sollicite son insensible Philète :

… Je ne suis pas si laide !
Si tu me connoissois, tu ne serois si fier…
Tu m’aimerois peut-être, et bien que je ne porte
Un moule et une tresse à la nouvelle sorte,
La dentelle ouvragée au rabat de Quintin[10],
Ny la chausse d’estame et le petit patin,
Je ne dois pour cela estre moins regardée.
Un amante sans fard vaut mieux qu’une fardée ;
Au reste, j’ai du bien, mon père a des troupeaux…


et l’amplification habituelle des églogues, relevée par quelques traits curieux, par quelques mots qui sentent leur terroir :

Cent pourceaux pasturans par nos vertes chesnayes…
Du miel et du nouveau, tousiours pleine chazière[11]

Frais inutiles pour séduire un berger qui ne s’émeut pas plus qu’un Rodomont, dont le cœur est plus dur qu’un rocher Alpinois. Le pastoureau, se piquant d’honneur, réplique sur le même mode, et trouve, pour louer la blancheur de sa mie, des termes de comparaison qu’a oubliés Théophile Gautier dans sa Symphonie en blanc majeur :

Plus blanche que chaux vierge ou que fleur de farine,
Plus qu’escume de mer quand elle est en courroux,
Que les lys argentez, et plus que le laict doux…

Mais, pendant que berger et bergère font assaut de beau langage, des loups descendent de la montagne et pénètrent dans la bergerie. Affranchi de son rôle d’arbitre, le poète s’échappe, il arrive au bord d’une fontaine ; c’est là qu’il est rejoint par Timalphe, fils de la déesse Arété, qui lui explique longuement les charmes, mais surtout les malheurs, les fourberies, les inconséquences de l’amour :

Quelquefois la maistresse aymera son valet,
Et pour époux la belle aura quelque gros laid,
Quelque vieillard hergneux ou à la grosse lippe…

La supériorité des voluptés de l’esprit sur celles du corps forme le sujet d’une interminable dissertation, pleine d’excellents conseils sur la vraie et la fausse amitié, la manière de se bien conduire dans le monde. Après ce copieux échantillon de poésie morale (Rivière l’a presque littéralement traduit de Palingene), le jouvencel prend congé de son interlocuteur, il lui annonce qu’il va regagner son beffroy céleste, d’où il contemple les peuples, races de pygmées,

Les Gaulois belliqueux, l’Italienne terre
Anglois et Espagnols, bons piétons à la guerre,


d’où nos montagnes, nos fleuves (Padus, Tanais, avait dit Palingene ; la Seine, la Loire, reprend Rivière) lui semblent si petits :

La Seine, Loire, l’Istre et le Gange font montre
De champêtres fossez d’eau de pluye remplis,
Et regardant du Nil les sept larges replis,
Sept tuyaux fonteniers seulement voir me semble ;


au moment où le poète s’apprête à lui répondre, il s’envole aussi vite

Que va le sur-oûest de Rennes à Paris.

Ce dernier vers, est-il besoin de le dire ? est tout de l’invention de Rivière ; l’orthographe même de ce terme de marine (sur-ouest, pour sud-ouest) est une petite particularité bretonne.

Le livre V est un des plus nourris ; il s’y traite du mariage, des enfants, et tout un système d’éducation, une paidagogie, s’y déroule. Le poète, au début, parle encore de la folie des hommes, — il s’adresse à Dieu :

Possible voulez-vous que les choses mondaines
Vous servent de risée et de jeux comme vaines,
Et l’homme d’harlequin, car nôtre vie n’est
Qu’une farce et un jeu qui meurt et qui renaist,
Et, comme le magot, en imitant nos gestes,
Nous émeut à risée, ainsi nous les Celestes,
Toutes et quantes fois que le col élevé
Superbes cheminons, bravaches Rhodomonts


L’homme, âne couronné, ne considère pas

 
Comme semblable il est à la plume qui vole,
Et au petit bouillon qui sur l’onde bavole[12].

Le poète entreprend de dévoiler aux mortels la vérité obscurcie, voilée par l’ignorance, de leur enseigner le mépris des biens périssables,

  
Qui passent et s’en vont comme fait l’eau de Seine,


(ceu fluminis unda, disait simplement le texte latin) ; le souverain bien est en Dieu, qui est un principe, une fin et un moyen ; l’homme, d’ailleurs, ne peut prétendre à l’absolu bonheur, mais il est permis d’aspirer à une félicité relative, et l’on doit, pour l’obtenir, se contenter et tirer partie d’une condition médiocre, fuir la familiarité des grands qui devient aisément une domesticité déguisée :

C’est à l’asne à porter le bast en patience.

Rivière, toujours d*après Palingene, se pose alors une grave question : faut-il se marier ? et il y répond plus sérieusement que Pantagruel à Panurge, que Geronimo à Sganarelle ; il y a, sans doute, des inconvénients, on peut prendre une femme légère et pis, les filles sont lourdes à doter, les garçons se conduisent mal, le mari laisse souvent à souhaiter,

Qu’il soit plus tempéré, plus ne soit querelleur,
Qu’il s’arreste au logiset par fole boutade
N’aille deçà delà de nuict battre l’estrade…


toutefois, les plus fortes raisons militent et s’unissent en faveur du mariage : ne vaut-il pas mieux laisser ton bien à la femme, aux enfants qui t’aiment, qu’à des héritiers égoïstes qui guettent ta mort ? et n’éprouveras-tu pas une suprême douceur à te voir revivre en cet enfant, ton image à la fois et celle de ta compagne ?

Car c’est un commun sang, double substance en une,
Un pour trait my party de l’image commune ;
Puis, le jour arrivé veuf pour toy de suivant,
Tu ne meurs pas entier, tu vis en ton enfant.

Marie-toi donc, mais à bon escient, étudie la femme que tu te destines, examine jusqu’au caractère

de ses parents,

Pren conseil en secret d’une tienne voisine
Que cognoistras fidelle, et l’envoyé pour voir…
Si elle est droite et saine, ou torte et maladive,
Mesnagère ou faitarde[13], aux ouvrages active
Ou de soye ou de laine, ou filant sans arrest,
Car la femme pudique à ces choses se plaist.

Si le malheur veut que, malgré tant de précautions, tu sois tombé sur une méchante femme, cherche d’abord à l’amadouer, mais, — l’on croit entendre ici celui qui mit à la raison la mégère de Shakspeare[14],

Si le bruit et les cris plus sage ne la font,
Tu la dois chastier sans aucune remise ;
Où la douceur ne sert faut user de main-mise.

Toutes sortes d’avis pour prévenir le dommage dont s’égayaient, à tort, nos pères malins et gaulois, précèdent d’intéressants conseils sur l’éducation des enfants, sur la direction qu’il convient d’imprimer, dès l’âge le plus tendre, à ces jeunes esprits :

Surtout ne donne pas, ô père, liberté
A tes petits enfans de hanter compagnie,
Qui en fait ou propos use de vilennie…
Tousiours tiennent entre eux les mondains jouvenceaux

Quelques sales discours et disent mots nouveaux.
Notre siècle est remply de luxe et de luxure.
Telles gens fréquenter tes enfans ne permets,
Repren les doucement, puis aigrement après,
Use, si besoin est, quelquefois de la verge…
Ne sois trop indulgent, ains sévèrement doux,
Tien souvent ton amour masqué d’un feint courroux.

Viennent ensuite des prescriptions de santé, d’hygiène ; Palingene et son traducteur ne sont pas tendres pour les médecins de leur époque, ils respectent encore le chirurgien, plus seur en sa pratique, mais le médecin clinique

Buse, abuse et s’abuse en son fol jugement,


écrit Rivière, tout heureux de renchérir, par ce choc de mots similaires, sur le fallitur et fallit du latin ; voici encore des traits assez vifs contre la prétentieuse ignorance des Desfonandrès, des Sangrado du XVIe siècle :

Ils vont rogue ment fiers, et osent demander
Des gages du public qu’ils disent mériter ;
Certes, ils ont raison de faire ces requestes,
Pour estre recogneus d’hommes meurtriers honnestes…
Moins soigneux de sçavoir qu’avoir riches habits,
Effeminer leurs doigts de bagues et rubis…

Tout ceci est, à quelques nuances près, traduit de Palingene ; mais nous voyons avec plaisir Rivière interrompre un nouvel éloge de la sagesse, qui termine ce cinquième chant, pour faire un retour sur l’histoire contemporaine ; les vingt vers qui suivent ont été écrits au lendemain de l’attentat de Ravaillac ; ils ont pour nous la valeur des témoignages de Malherbe ou de Pierre Mathieu[15] ; ils sont l’expression toute sincère et bien personnelle des sentiments d’un royaliste attristé, qui paie son tribut de louanges et de larmes au héros d’Arques et d’Ivry :

Ces choses j’escrivois au tems que le chery
Du ciel et de fortune, Henry, le grand Henry,
Après victorieux avoir, par sa vaillance,
Exterminé la Ligue et mis la paix en France,
Avoir busqué fortune et couru tant de fois
Dans l’airain flamboyant des piques et pavois,
Par les sanglans combats et foudroyantes armes
Des Dragons Karrabins[16] et tonnerreux gens d’armes,
Fait couronner la Reyne au milieu de ses ris,
Et de tous ses lauriers, fut, hélas ! dans Paris,
Dedans Paris sans pair, de la meurtrière lame
Assassiné d’un traistre et parricide infame.
L’enfer cuidoit qu’ayant de ce monde arraché
Le père de la France, il auroit bon marché
Des enfans par debats et cruelles tueries,
Et qu’il remettroit sus les civiles furies ;
Mais Dieu le frustra bien par les prudens advis
De la Reyne régente et des Princes unis…
Pleurons, Muse, pleurons, quitte là ton ouvrage…

Le meurtre du 14 mai 1610 avait eu son contrecoup au Parlement de Bretagne : Rivière, on le croirait, travaillait à son poème quand il apprit la triste nouvelle, et il n’attendit pas au lendemain pour peindre sa douleur ; il ajouta tout de suite, dans son trouble, quelques alexandrins à ceux qu’il modelait sur les hexamètres de Palingene ; plus tard, il glissa une allusion flatteuse à la régence de Marie de Médicis.

Le poète, au début du livre VI, revient au thème de sa préface, l’apologie de la poésie sérieuse ; il faut laisser les sornettes,

Les contes de Peau d’asne[17] aux enfants et aux vieilles.

Il faut prendre garde aussi que l’idée se noie sous les ornements du langage, — words, des mots, eût dit Hamlet, qui pressentait les Parnassiens :

… Il n’y a point de fond,
Point ou peu de sagesse en ces belles paroles,
Qui sont, après le son, sans mouelle et frivoles.
Tous ces mots émaillez n’ont que l’extérieur,
Que la cappe et l’épée, et rien d’intérieur,
Belles fleurs, mais sans fruict, qu’en revient-il à l’âme,
Après avoir bien leu, quel bien ?

Joignant l’exemple au précepte, le poète donne dans le genre sérieux, il se fait aborder par la Mort, qui lui trace un effrayant tableau de son pouvoir :

Je me disne d’un Roy, et souppe d’un Pontife…
L’Arabe, le Gaulois, le Barbe, et Moschovite
Et quiconque de Fez jusqu’au grand Kaire habite,

Et du suant Midy jusqu’au froid Aquilon,
Craignent mon nom terrible, et cet acier felon ;
Je n’ay discrétion de roture ou noblesse…

La Mort ne ménage pas la noblesse ; les prétentions, les injustices de celle-ci trouvent un censeur rigide dans la Muse du poète, sa Calliope, qui intervient alors, et apostrophe les nobles indignes en termes que Juvénal et Boileau n’eussent pas désavoués ; eh quoi ! un misérable, un Chelme (vieux mot qui signifie rebelle et qui est dans la Satire Ménippée), un Ravaillac, pourraient être tenus nobles à cause de leurs ancêtres !

Pourquoy plus te déplaist parmy ton blé l’yvraye,
Ou le faux quart d’écu blanchy de vif argent,
Le gros et mauvais pain, le falsaire sergent,
Et tout ce qui est faux, qu’estre faucement noble,
A l’écusson d’azur, de gueule ou de sinople ?…
Ce n’est doncque le sang, l’or, ny l’azur, en somme,
Ny l’écusson tymbré qui te fait gentilhomme,
C’est la belle vertu…

Montre-toi digne des aïeux, à qui leur courage, leur talent, ont mérité la noblesse, sinon, tu es noble au même titre que le Pasquil de Rome[18].

Rivière est en veine de hardiesse ; après la noblesse c’est à la justice qu’il s’en prend, lui magistrat, et il s’écrie :

Les gibets ne sont faits que pour les malheureux,
Les autres sont absous, quoi qu’il y ait contre eux.

Ceux qui veulent devenir savants ne sont pas plus favorisés ; à quelles pénibles ou désagréables obligations ne sont-ils pas astreints, dès l’enfance !

Plus tard, ils voyagent pour s’instruire, et quand, au prix de fatigues, de veilles, d’abstinences sans nombre, ils croient saisir la science, ils tombent malades :

De là sont affligez les uns de l’ophthalmie,
Infirmité des yeux, des liseurs ennemie
Autres de dispepsie à l’estomac recru
Pour les Muses baiser et rebaiser trop dru,
De palleur, de maigreur, et de vieillesse prime.

Il ne faut pas forcer la nature ; l’homme qui veut tout savoir tombe dans le sillon enflammé de Phaéton et d’Icare — il s’expose, ajoute de lui-même Rivière à une aussi déplorable chute que ces politiques trop ambitieux,

Sous Tibère, Sejan et sous Henry quatriesme,
Le guerrier de Biron[19].

La gloire, ainsi acquise, n’est qu’un vain fantôme, il faut s’humilier pour respirer ce grossier encens populaire. Les misères humaines donnent ensuite matière à une dissertation pleine d’amertume ; comme dans les anciens poètes, comme dans Shakspeare, tous les âges défilent, l’enfance débile, la jeunesse avec sa fougue aventureuse et son effronterie, l’âge mûr que se partagent l’intérêt et l’ambition, la vieillesse enfin, la vieillesse rampante,

La teste farineuse et le front marqueté,
Traînant avecque soy mainte incommodité ;


les maladies de l’esprit et du corps, la folie qui fait

Banqueter, caroller[20], danser à la Morisque,


quand on devrait travailler et méditer, la crainte de périr empoisonné

D’avoir mangé, peu caut, potirons[21] ou ciguë ;


les accidents, les inimitiés, rendent la vie ridicule et affligeante ; le sommeil lui-même, ce bienfait, on ne peut le goûter en paix :

Nature, toutefois, ce bien à l’homme envie,
Sa joye entre-rompant des poignans piquerons
De punaises, de pouils, puces et moucherons,
Afin que jour et nuict il ne soit sans étrainte.

La mort, qui nous délivre, est-elle donc un si grand mal ? se demande notre poète, à qui il échappe, — c’est de Rivière que je parle, Palingene est coutumier du fait, — un très beau vers,

Tu ne veux pas mourir, et tu ne sçais pas vivre !


malheureusement, comme de plus illustres, gâté par le suivant,

Ignorant que la vie est une vive mort.

Sans la braver sans la chercher l’honnête homme doit attendre tranquillement la mort ; il se lèvera de la vie, comme dit La Fontaine, ainsi que d’un banquet ; il rendra un bien dont il n’avait que l’usufruit.

Ce monde proprement est une hostellerie
Où d’hostes et passants y a plein attelier,
Force provisions que le maistre hostelier
Prodigue abondamment à la gent passagère,
Disant : Beuvez, mangez et faites bonne chere,
Ma libéralité vous octroye ces biens
Sans qu’ils vous coustent rien, usez-en, ils sont miens,
Mais à condition que chacun se retire
Lorsque ma volonté sera de vous le dire ;
Or sus, festoyez-vous de mes commoditez,
Mais quand je vous diray : Dehors, amis, sortez,
Obeissez contens, et permettez que d’autres
Jouissent comme vous, après vous, des biens nôtres.

Il faut donc quitter sans regret le billot corporel, mais, malgré les trahisons et les injustices, malgré les rois et seigneurs (Palingene avait ajouté les pontifes) pillards et débauchés, malgré toutes les infamies et tous les malheurs dont la vie est pleine, il est défendu d’imiter Caton et Lucrèce. Telle est la conclusion de ce sixième chant, celui de la Vierge.

Le suivant, auquel préside le signe de la Balance, est des plus compliqués et des plus ardus ; que dire d’une poésie qui se complaît dans la métaphysique, qui se délecte dans la cosmographie ? Il y a trop de brouillamini là-dedans, comme disait M. Jourdain à son maître de philosophie. Tout au plus aurai-je à relever cette comparaison, destinée à figurer le concours des vertus, des intelligences célestes, dans l’ordre des choses créées :

Comme dedans Paris[22] on voit force manœuvres,
Charpentiers, maréchaux, maçons et armuriers,
Faire ouvrages divers à divers atteliers…

Les pures abstractions philosophiques ne sont guère du domaine de la poésie, un Lucrèce seul a pu les y faire passer ; Rivière, qui n’est pas un Lucrèce, réfute pesamment les anciens systèmes sur la nature de l’âme, puis, aussi fatigué, ce semble, que le lecteur qui a eu la patience de le suivre, il s’invite au repos, tout en promettant à sa Muse de revenir bientôt

Lui donner de bon cœur les rogneures du tems,
Que je pourrai soustraire aux négoces urgens.

Le rôle du Parlement devait être chargé, quand notre conseiller fit ce retour sur sa profession.

C’est avec une scrupuleuse exactitude qu’il traduit du latin l’exposition de la théorie de la fatalité, qui ouvre le huitième livre ; cette théorie lui semble absurde et coupable ; la nature obéit toujours à une volonté supérieure, même quand elle crée des monstres.

Comme un peintre excellant, après maint bon tableau[23],
Pour se désennuyer, tirc de son pinceau,
Dedans une grotesque[24], un grand nez à pompette,
Un Satyre, un pié bot, ou chose contrefaite…

Voici énoncé — il est réfute plus loin — l’argument des fatalistes qui reproche à Dieu son indifférence pour certains êtres qu’il abandonne et un triste sort, pour les plantes, pour les arbres :

Les arbres mesmement les fortunes n’esquivent,
L’un est déraciné ou rompu d’Aquilon,
Cetuy brûlé du chaut, l’autre du froid poltron,
L’un sert à la musique, autre à faire la guerre,
Cetuy gist atterré pourfendu du tonnerre,
L’autre sert à merrein[25] ou à l’arc polonois[26],
L’autre d’appast au feu de Janvier brûle-bois.

Il ne faut pas toujours se demander le pourquoi des choses, il faut renoncer à sonder certains secrets, continue Rivière qui reprend à Palingene et développe un peu l’image du potier devant son argile, du sculpteur devant son marbre : Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?

Le potier qui a mis son argileux amas
En plusieurs portions, pour nombre de pots faire,
Pourquoy employe-t-il plustost en une eguière,
Ou en une marmite ou bocal ce morceau ?
Pourquoy de cetuy-cy fait-il un pot à l’eau,
De l’autre une fiole ou une cruche ronde ?

C’est le secret de l’ouvrier. Après un tableau de l’ordre admirable qui préside aux choses d’ici-bas, il y avait, à cet endroit, et comme correctif, dans le poème de Palingene, un tableau des misères de son temps, des exactions commises par les Français pendant les guerres d’Italie, des présages sinistres qui annonçaient d’autres malheurs à cette Italie, nation avilie et sacrilège ; Rivière est trop bon patriote pour laisser son lecteur sous une aussi triste impression, il traduit bien les plaintes et les invectives die Palingene, mais il les fait suivre d’une riante description de la paix que Henri IV avait préparée, que l’alliance projetée de Louis XIII avec une infante, du prince d’Espagne avec la dauphine, devait cimenter :

Nous chanterons la paix de la France eplorée
D’avoir perdu son Roy, son père et son sauveur,
Et joyeuse d’avoir du calme le bonheur.
Bonheur, qui l’eust pensé ? Qui eust cuidé qu’en l’onde

Le Soleil estant cheut, le jour restast au monde ?
Mort il nous a laissé, par miracle, la paix,
Que vif acquise avoit par miraculeux faits.
Ô paix, heureuse Paix, par toy nos prez fleurissent,
Et de barbus epys nos plaines se herissent,
Par toy fait ses labeurs, libre, le paisan,
Le marchand son traffic, son metier l’artisan ;
Par toy nous esperons voir revivre la France
Et chasser loin de nous l’ancienne ignorance,
France, qui vas tes flancs de ta main propre ouvrant,
Et sous un faux visage, ainsi te déchirant…
Mais l’éclipse est passée et nos yeux éblouis
Voyent or’ la splendeur de nôtre Roy Louys ;
La bourrasse acoisée, ores luit la bonasse[27].
C’est, ô France, c’est Dieu qui te fait cette grâce,
Qui te donne à loisir l’embonpoint du relaix,
Et qui te montre encore un saint elme de paix[28],
Par la conjonction et futur Hymenée
De l’Ayné de tes Lys d’Espagne avec l’Aynée ;
Ô mariage heureux brassé de Medicis
L’an six cens après mille avec la fleur de lys !…
Mais plus heureux cetuy par la double alliance
De la France à l’Espagne et d’Espagne à la France ;
Dieu la veuille conclure et nous donner sa paix,
Pour, son nom benissans, le louer à jamais !

Rivière a pris soin de nous indiquer, en marge, qu’il composa, l’an 1612, ce morceau d’une si noble et patriotique allure ; je n’ai pas hésite, malgré quelques obscurités et quelques faiblesses d’expression, à le citer presque entier ; i à son petit intérêt historique, et il m’a rappelé, en un passage d’une bonhomie touchante, ce fragment exquis des Mémoires de l’abbé de Marolles, la Campagne sous Henri IV[29].

Il ne se peut rien imaginer de plus entortillé et de moins clair que le mélange de théologie et de physique qui remplit le neuvième chant ; il y aurait quelque intérêt à comparer les monstres qui personnifient les vices aux monstres allégoriques que Dante et Milton ont introduits dans leurs poèmes ; mais on se perd dans des subtilités et des obscurités.

Une distinction entre la vraie sagesse et la fausse science amène cette petite digression sur les écoles d’alors :

Qu’apprennent aujourd’huy les enfants aux écoles ?
Quelque fable honteuse ou qui point ou peu sert.
Là le maistre seant, ayant le livre ouvert,
Crache, et après avoir du contour de sa veue
Des beans apprentis la presse recognue,
Commance, sonoreux, à conter quelque fait
D’une fable[30] comique ou tragique forfait,
Ou de quelque ancien l’amoureuse furie,
Ou d’un horrible cas l’étrange barbarie.
Ô teste d’hellebore ! est-ce là la liqueur
Dont des jeunes enfans tu imbibes le cœur ?
Est-ce l’échantillon de leur apprentissage ?
Est-ce le sel qu’il faut à ce petulant âge ?
Ô corrupteurs d’enfans, et non pas instructeurs !

Ce dernier vers est beau ; les auteurs des nouveaux Manuels, et ceux qui introduisent Rabelais dans l’école primaire, pourraient le méditer avec fruit. Il y a de tout, au reste, dans ce livre ; l’homme brutal y est assimilé à un cannibale :

Tel un Topinambout[31] ou Margajat sauvage,
Qui nourrit en pourceau son ennemy captif,
Puis l’assomme, boucane et dévore brutif ;
Ou le Canadien qui, cruellement pire,
Le brûle à petit feu, couppe, ecorche et dechire…

Cette comparaison appartient tout entière à Rivière, qui dut en trouver les éléments dans les relations à demi fabuleuses de P. Martyr de Milan ou de Gonzalve d’Oviedo, quoique, en ce qui concerne les sauvages du Canada, Jacques Cartier, Champlain et Lescarbot confirment cet horrible récit. Rivière est en veine d’invention ; son guide céleste — j’ai oublié de dire qu’il en avait pris un pour démêler les ténèbres de ce chant — son guide le quitte, appelé près du Père Empyrée, qui veut, tenir conseil en la chambre dorée[32], sur d’importantes matières théologiques.

D’autant que le Momus sur le bureau mettoit
Un affaire important[33] à plusieurs, qui étoit,

Si ayans abjuré le monde sans feintise,
Et pauvreté juré en face de l’Église,
Ils pouvoient estre après riches beneficiers,
S’ils étoient différens des riches séculiers…
Si hommes lays peu voient, en saine conscience,
Benefices tenir et mettre en même tas
Ce qui leur étoit propre et propre n’étoit pas,
Obvier à l’erreur de la plume Calvine,
Qui l’Église embrouilloit de nouvelle doctrine,
Et si meilleur étoit ce vieux mal tolerer,
Que par l’acier tranchant prétendre le curer.

Il n’y a pas trace, et pour cause, de ces quatre derniers vers dans Palingene ; ils sont remplacés par de virulentes invectives, que le traducteur du XVIIIe siècle a respectées, contre le pape et les moines. Rivière a imaginé un petit dénouement que relèvent, à nos yeux, de piquants détails bretons ; on y remarquera une allusion au Purgatoire de saint Patrice, ce puits fameux que la tradition à placé en Irlande, dans une des îles du lac de Derg, et où le moyen âge, où Dante lui-même, renouvelaient les initiations des anciennes mythologies[34].

Mon guide, m’embrassant, par les humides nûes
Me porte, et me laissa dans les plaines herbûes
Du païs Armorique, où les flots argentez
De Seiche vont baignant ses chams camelotez[35] ;
Et garny de sa verge et de ses talonnières,
Entrecoupant, oyseau, les plaines oyselières,

Passe l’anglaise mer, faisant le nord-ouest,
Et, venu en Irlande où d’enfer la gueule est,
Vers le terrible lac et puits de saint Patrice,
Il devale dedans l’infernal précipice ;
Et moy me promenant ores parmy les prez,
Ores le long d’un bois, or’ des ruisseaux vitrez
De la Seiche fertile et limpides fontaisnes,
Quand le Lyon ardant nous a chassez de Rennes,
Mon semestre loisir[36] de jour, soir et matin,
Je trompe avec Marcel et le chœur Palestin…

Le bon magistrat nous laisse, en ce passage malheureusement unique, entrevoir un coin de sa physionomie ; à la campagne, dans ses livres, il se repose du Palais et de son labeur monotone ; il est si bien chez lui dans ce paysage des environs de Rennes, que nous avons le droit de le naturaliser Breton.

Le début du dixième chant est assez vif ; un dialogue s’engage entre le poète et Mercure, qui revient des enfers — encombrés, dit-il, « de Turcs, de Juifs et de Chrétiens, » — et retourne à son poste céleste ; le poète, resté seul, prie sa Muse de lui dicter quelque carme non vain ; il recommence à parler de la sagesse, et des difficultés que rencontre la pratique de la vertu.

Las ! que pleure souvent la vertu rapiecée !
Qu’on en fait peu d’état si d’or n’est enchâssée !

Puis il maudit la guerre, en homme qui l’a vue de près ; seulement, pour exprimer l’axiome : la force prime le droit, il invente une comparaison d’un goût atroce, bien étonnant commentaire du Loup et l’Agneau :

Le droit se cache en guerre, et la bruyante voix
Des armes et tambours biffe celle des loix.
Ainsi que bastonnant sur deux kaisses ventrues
D’un mouton et d’un loup les dépouilles tendues,
L’aboy du loup romt l’autre et le ton du mouton
Entendant l’ennemy perd avorton son ton[37].

Il est mieux inspiré — si ce mot sied à un simple imitateur — dans la leçon qu’il donne aux princes ambitieux, qui engagent leur pays dans de belliqueuses aventures.

Sur ces entrefaites, et pendant qu’il philosophe, il rencontre un saint ermite, qui,

Macilent[38] et barbu, dedans un petit toit,
Sur le faiste Apollin de Soracte vivoit…

Le vieillard a de bien profondes pensées sur la justice de Dieu, sur l’immortalité de l’âme. À entendre notre conseiller au Parlement, il n’aurait pas toujours habité la cime de Soracte, il aurait fait son tour d’Europe, il aurait vu Paris.

Notre vie un peu longue est à moitié dormie,
Le surplus découppé, comme une anatomie[39],
De douleurs, de travaux et d’encombrer marris,
Passe viste[40] que l’eau qui traverse Paris.

Ce chant se termine, dans Palingene, par une description peu flattée de la Rome papale, au commencement du XVIe siècle ; Rivière traduit, adoucissant quelques passages, appuyant sur d’autres, puis il demande à Dieu de l’assister dans la dernière et plus rude partie de sa tâche ;

Car ce qui reste à dire est d’un ton plus hautain
Que ce qu’avons prédit, et craint mon brigantin
De singler délicat en si grande maree…

Rivière a raison d’invoquer le secours divin, car il va se faire auteur original et grossir de moitié les deux dernières parties du poème de Palingene. Il essaie d’abord timidement ses forces, agrémentant de quelques traits historiques une fastidieuse énumération de tous les signes du ciel, — disant, à propos de Cassiopée,

Que sa chaire montra (cas etrange) à nos yeux
D’un astre tout nouveau flamboyant dans les cieux,

Dans les cieux etoillez, l’an septante et deuxième
Après mille cinq cens, regnant Charles neufième[41],


et, au sujet du Cygne :

Cygne qui sa poitrine argenta d’une etoille
Qui l’an mille six cens parut au Ciel nouvelle
Du sang de Medicis avec Henry-le-Grand
Le mariage heureux à la France montrant…

Mais ce sont là de courtes échappées : Rivière entre décidément en lice pour combattre les opinions cerebrines de Christofle de Gamon ; il a beau les appeler sagettes d’enfans, il s’acharne à les discuter et à les réfuter. Du Barras avait traité de folies les subtiles raisons du docte Germain (Copernic) qui assignait à la terre autour du soleil le mouvement déjà pressenti par Galilée.

Sans donner pour certain

Le journal mouvement de la terre habitable[42],

Gamon avait jugé le système de Copernic une hypothèse sérieuse, plus satisfaisante pour la raison que celle de la mobilité des cieux.

Rivière trouve là l’occasion de rompre une lance

contre Gamon ; il laisse tomber ces paroles dédaigneuses :

Aucuns l’ont dict ainsi que le ciel reposoit,
Et que nôtre planche triplement se mouvoit ;
Opinion qui est à mon advis si vaine,
Que pas elle ne vaut d’y repondre la peine…

Il y répond pourtant : il est plus noble — dit-il — de se mouvoir que de rester inerte ; donc la première de ces fonctions appartient de droit au ciel ; il donne aussi des raisons matérielles, familières :

Comment l’harquebusier ou l’archer plus subtil
Si la Terre tournoit, le blanc frapperoit-il ?
Et le plom à niveau jetté d’une tour haute,
Au même poinct après reviendroit-il sans faute ?

Le mouvement, conclut-il, est de l’essence même du celeste azur,

Luy étant naturel ainsi qu’à la grand’Seine,
Qui roule son tribut dans le salé domaine,
Et porte les bateaux avec elle courans,
Dont s’ebahissent fort à Paris les enfans.

Plus loin, — mais il suit et développe ici le texte latin, — il affirme que les hauts manoirs ont leurs habitants comme la terre a les siens, mais bienheureux et sages.

Seroit-ce à un grand Prince un grand trait de prudence
Bâtir de marbre blanc un palais d’excellence,
Caves, etables faire, offices, basses cours,
Un corps d’hôtel superbe avec ses belles tours,
À dix etages haut, chacun de ces etages
Garny de cabinets et chambres à feuillages,
De jaspe, de porphyr, de carboucles[43] ardans,

Et de luisante agate, à se mirer dedans,
De cèdres odoreux rondement lambrissées,
Avec étoilles d’or et roses damassées,
Pour les laisser en friche, et ne permettre pas
Qu’auqu’un habite fors les caves et le bas ?

Ces caves, ces étables sont la terre, la mer, qui renferment une foule d’animaux.

Et les païs astrez si beaux vuides seront !
Ains plustost les cerveaux de ceux qui le croiront.

Le poète, dont l’imagination s’égare dans les espaces, découvre aisément la cause des taches de la lune, il prétend

Que la Lune est non moins que la boule terreuse
De tertres et vallons hauts et bas montueuse,
Selon que depuis peu l’inventif Galilé
L’avoir veu nous asseure en son Nonce etoillé[44].

Palingene était mort avant que Galilée se fût révélé ; Rivière a donc tout le mérite de cet hommage à l’illustre astronome ; il en arrive, d’ailleurs, à ce point de son poème, à voler presque de ses propres ailes. Le nom de Galilée revient, celui de Tycho-Brahé apparaît, avec un juste tribut d’éloges, dans une théorie de la rotondité de la terre, plus scientifique que celle de son immobilité. Rivière établit que la terre est ronde — l’Équateur et les Antipodes

en font foi — et l’Astronomie le confirme,

Qui nous dit que foulans la terre Persiane,
Nous avons contreriez ceux de la Taprobane[45],
Et passans empouppez le détroit Magellan,
Nous marchons soûterrains du Tartare Idal-Cham…

Voici une autre raison, et des-plus convaincantes : le navigateur, sous de lointaines latitudes, ne voit plus les mêmes astres,

Il est bien asseuré qu’il a changé de monde,
Et renversé sous luy nôtre etoillé lambris,
Nous, nos champs, nôtre France et l’Arctique pourpris.

Pourquoi l’éclipse de Lune se verrait-elle à Paris plus tôt qu’au Canada, à Rome plus tard qu’au Japon ? et cet argument décisif :

D’où qu’etant embarquez pour faire navigage,
Après les adieux dits, ceux qui sont au rivage
Perdent premièrement de veüe le vaisseau,
Puis les hommes, le mast, la hune et le drapeau,
Qui flotant sur les eaux enfin se perd de veüe ?
Autre cause n’y a que la tumeur ventrüe
De la terre et de l’eau…

Après cet essor de poésie personnelle, Rivière redevient traducteur, — mais un traducteur très libre et plein de fantaisie ; il s’agit de montrer que toutes les parties de notre globe, même les plus exposées aux intempéries des saisons, sont habitées et habitables : les Arabes, les nègres colons de la sèche Guinée, les lippus Molucains ont, pour se garantir des ardeurs du soleil, l’ombre des arbres et le creux des montagnes ; eux-mêmes, les riverains des mers glaciales, peuvent braver le froid et ses rigueurs :

La Nature a garny (sur toutes) ces contrées
De plusieurs animaux aux échines fourrees,
Comme ours, chats, lous-cerviers, biévres, loutres, regnarts,
Martres, hermines, vairs, liévres et loups pillards,
Chamois, chévres et cerfs, dont des peaux chevelues
Ils font habits d’hyver, force mantes velues,
Houpplandes et manteaux, ont poisles chaleureux,
Etuves à suer, caves et autres creux,
Qui naturellement contre le froid les arment ;


ils utilisent la graisse, le suif des marsouins pour faire des lampes et falots,

Ils se servent des os (combustible matiére)
À faire maint bon feu qui ne leur coûte guere,
Desquels ils font amas, emplissent maint buscher,
Suppléant au défaut du bois qui leur est cher.

Après ces considérations ethnologiques, le poète dit un mot des tremblements de terre, phénomènes ignés qui n’étonnent pas ceux qui ont vu tourbillonner le feu du Vésuve et surjonner les ondes des bains chaleureux ; puis il prend congé de son Uranie, dont l’appui lui sera encore nécessaire.

Dès le début du dernier chant, Rivière émaille de traits originaux, d’images bretonnes, ses démonstrations scientifiques : veut-il rendre palpable l’idée de l’infini, il représente une chose qui se voit, qui s’entend en plusieurs lieux à la fois :

Vois-tu pas les rayons que le Soleil engendre
À Rennes qu’à Paris en même tems s’épandre ?
N’entens-tu pas le son qui parmy les airs gronde
De l’horloge Renoise une lieue à la ronde,
Quand elle sonne l’heure, et va de toutes parts
Nos oreilles touchant de ses sensibles dards ?…

Il n’est pas moins familier, dans son désir d’être clair, en montrant que la lumière est incorporelle, qu’elle est indépendante de l’air qui l’entoure :

Outre si un flambeau de nuict tu vois porter
Par un laquay courant, cette clarté sans cesse
D’un lieu se meut à l’autre, et passant de vitesse,
Illustre[46] icy, or’ la, les ombres de la nuict,
L’air toutefois ne bouge, elle au contraire fuit
Que si l’air le suppost etoit de la lumière,
Il s’en iroit avec, courant même carrière…
Tu vois aussi de nuict, régnant le Capricorne,
Vulcain[47] emprisonné dans le verre ou la corne,
Et au milieu pendu de la rue à Paris,
Comme en dépit d’Eole et de tous ses esprits,
Il jette une clarté qui les passans eclere,
De sa place immobile et tousiours tout entiére,
Ce qui pas n’adviendrait si corporelle étoit
Ains bientost transportée ou en pièces seroit…

Nous arrivons à la question des eaux sur-celestes (suspendues et soutenues au ciel) qui amène de si rudes invectives sur les lèvres de Rivière, champion de Du Bartas, contre Christofle de Gamon. Se fondant sur un passage de la Bible, — divisit Deus aquas quæ erant sub firmament, ab his quæ erant super firmamentum[48] — Du Bartas, d’accord avec plusieurs théologiens, avait cru à l’existence d’eaux célestes et il donnait des raisons très subtiles à l’appui de cette opinion.

Mais Gamon se révolte contre cette hypothèse, il prétend expliquer différemment le texte sacré ; « que Bartas le veuille ou non », s’écrie-t-il, « la main de Dieu.

N’a roûlé nulles eaux sur la pente éthérée, »


et il propose une autre interprétation.

Pauvre Gamon ! mal lui en prit de critiquer Du Banas, — qu’il appelait pourtant un Phébus Gascon[49] ; le contradicteur qu’il suscita n’était pas, comme lui-même, plein de déférence et de politesse. Si Rivière se contentait encore de le nommer un écrivain remply d’arrogance et de lui reprocher de faire un firmament de beurre ; mais il prodigue de bien autres aménités à cet Anti-Bartas :

Ha ! cerveau mal tymbré ! petit ver comme rien !
Es-tu bien si osé de te dire chrétien !

Hé ! qui es-tu, chetif, petite fange infaite[50],
Pour blasonner Moyse et le Royal Prophéte ?…
Tu montres le chemin à la postérité
D’impugner, ô malheur ! la sainte vérité,
Et les divins arrests comme toy contredire,
Pour chacun à son gré leur faire un nez de cire…

Les arguments de Gamon font rire de pitié ; conçoit-on une habitation somptueuse — comme l’est, au plus haut degré, le ciel, — sans eaux vives, sans fontaines !

Quoy, si nôtre grand Roy te recevoit en joye,
Soit à Fontainebleau ou Saint-Germain-en-Laye,
Te montrast ses trésors, puis ses larges pourpris,
Ses beaux compartimens et parterres fleuris,
Ses grans parcs, ses jardins et leurs belles allees
De scieure de marbre ou d’albâtre sablees,
Ses chambres, cabinets, antichambres et lieux
Où luisent l’or, l’agathe et l’ophite à qui mieux,
De là ses beaux viviers et ses fontaines rares,
Où les Nymphes jouant font cent mille fanfares
De musique d’oyseaux, d’orgues et de hauts-bois,
Qui l’âme des oyans ravissent de leurs voix,
Dirois-tu sagement le Roy n’estre pas sage
L’element crystallin prenant à son usage,
Et ses jardins ornant de musicales eaux ?…

J’ai cité tout au long ce joli passage sur les résidences royales, Fontainebleau, adopté par les Valois pour y passer l’automne, Saint-Germain, mis à la mode par Henri IV ; en écrivant ce qui suit, notre poète avait en vue Paris traversé par la Seine, déjà égayé et rafraîchi par de nombreuses fontaines, aux attributs mythologiques, comme celle de la place des Innocents :

Peux-tu bien estimer une ville accomplie
De tout ce qu’estre doit, qui ne soit embellie
D’une grande riviére, et dont aux carrefours,
Les ruisseaux fonteniers, captivez en leurs cours,
Ne facent rejaillir, des femelles tetines,
Dans le marbre creusé les ondes argentines ?

Puis Rivière célèbre longuement les mérites de l’eau, qui sert à tous les métiers, de l’eau, le premier des éléments ; que ne s’est-il appliqué ces sages paroles de S. Goulart, le commentateur de Du Bartas : « N’entrons plus avant en l’eau, car c’est un abysme, où l’esprit humain se noyera avant que d’en trouver le fond ! » — Voici, au moins, une digression amusante sur les eaux employées en bains ou boissons :

De là jetons nos yeux sur les baings et fontaines
De diverses vertus et de merveilles pleines,
Qui sont en divers lieux, comme de Pougues, Spas,
Et d’une infinité dont parle Du Bartas,
Aucunes pour garir les hypocondriaques,
Asthmatiques, galleux, graveleux, cœliaques,
Autres pour nous montrer plusieurs étranges cas,
Qu’icy pour n’ennuyer, je ne deduiray pas…

Un peu de médecine thermale n’eût pas été, à tout prendre, d’un plus mortel ennui que toute cette physique qui précède, — et, puisque je suis sur ce sujet, je rappellerai que Du Bartas, qui a parlé, assez brièvement, des bains non achetez de la Gascogne, des Pyrénées, de Cauderets, Aigues-Caudes, Baigneres,

Où le peuple estranger accourt de tous costez[51],

a été suivi, dans cette voie, et bien dépassé, par Gamon ; celui-ci a écrit sur les sources minérales, déjà exploitées de son temps, une page précieuse et que j’abrège à regret :

Je tay du Vivarais les ondes sulfurees,
Du rocheux Perigord les sources desirees,
Des bains chauds de Vichy et les flots exaltez
Des sourcils du Mont-D’or, de neges argentez ;
L’Auvergne porte Abein, le Quercy Cransac donne,
Languedoc, Baleruc, le Bassigni, Bourbonne,
Bourbonne de qui l’eau, par son chaud vehement,
Les breches de santé repare impunément[52]

Je reviens à Rivière, qui, après avoir discouru de l’eau, fin argent, crystal liquide, que le firmament enserre, décrit les autres jouissances qui charment les immortels, le parfum des fleurs, les extases de la musique :

Qui aime la musique (ordinaire désir
Presque des Immortels), il entend à plaisir,
En extase ravy, cent et cent basses contres,
Cent tailles, cent dessus, autant de hautes contres,

Qui chantent fredonnans de leur langue à qui mieux,
De leurs divines voix, le monarque des Cieux ;
Il oid rouler les tons, les demi-tons, les feintes,
Octaves, uni-sons, tierces, quartes et quintes…
De la harpe en aprés et de tous instrumens,
De violes et luts, il a le passe-tems…

J’ai omis toute une dissertation, qui intéresserait les archéologues de la musique, sur la Quinte Gregeoise ou Diapente. Gamon est ensuite pris à partie pour avoir dit que le firmament est une nuée, une vapeur, et pour avoir nié que Platon ait eu l’intuition des formes célestes ; — ces formes, il y en a

Autant que d’Orléans la forêt a de fueilles,
L’Olympe de flambeaux, la Beausse de moissons…

Les hommes très saints peuvent seuls avoir commerce avec ces intelligences divines. Rivière a connu un de ces élus, bien supérieur au vieillard qui apparut à Claudien, dans son parterre de Vérone, ou même à l’anachorète que Palingene avait rencontré sur la cime du Soracte :

Dessus un aspre mont, n’ayant ne bois ne chesnes,
Nommé Valerien, près le bourg de Suresnes,
Un hermite ainsi seul, dedans un petit toit,
Clos et fermé de murs, naguères habitoit,
Où quarante moissons après neuf a contees,
Vivant austerement des choses luy portees,
Qui etoit un peu d’eau et de pain chaque jour,
Qu’on luy administrait par le moyen d’un tour.

Après avoir comparé les merveilles du monde aux merveilles célestes, — celles-ci étant comme le développement et la suprême expression de celles-là, — Rivière invective encore Gamon, qui prétend que les astres sont mobiles, errent dans le ciel ; Gamon était beaucoup plus fort en cosmographie que son adversaire, il avait eu l’idée, deux siècles à l’avance, de la belle ode de Malfilâtre, le Soleil fixe au milieu des planètes ; — ce qui ne l’empêche pas de s’entendre dire :

Tu suis la vérité comme les Puritains
De si prés que parfois tu lui roms ses patins…
Mais tu as mieux aimé le Germain imiter
Qui fait croupir les cieux et la terre volter…

Le Germain, c’est toujours Copernic. — Par ce dernier argument, Rivière a terminé son ouvrage ; il se félicite de l’avoir mené à bonne fin, il remercie Dieu, puis, selon le vieil usage, il s’adresse à son livre :

Va cependant, mon livre, et cour en divers lieux
Au hazard de la dent de beaucoup d’envieux,
Fuy tous ces malveillans, leurs langues et langages,
Recherche les pieux et sçavans personnages…
Des autres ne te chaille, et te ry des brocars
Du populaire lourd et de bien faire echars [53]
Va donc heureux, mon fils, et vy trés longuement ;
Puis, quand mes os seront hôtes d’un monument,
Toy vengeur (survivant) de la Parque maligne
Mon nom par maint endroit de la France provigne.

C’est par ce testament poétique, où perce le vif amour de la France — que Goujet lui-même a remarqué — que je prendrai congé de Rivière et de son œuvre. Le meilleur moyen de faire connaître, je n’ose dire de faire goûter celle-ci, n’était-il pas de l’analyser patiemment, surtout dans ses parties originales, relevant les vers heureux, les expressions pittoresques, les allusions bretonnes ? Ce n’est pas dans les idées seulement, c’est dans la forme, que Rivière est un disciple enthousiaste de l’auteur de la Sepmaine, et il a encore exagéré les défauts de cette poésie polytechnique[54] ; comme Du Bartas, il a voulu forcer la Muse à pénétrer les secrets de la Nature, à revêtir ce vêtement scientifique qui l’étreint et l’étouffe ; pas plus que son maître, il n’a, malgré d’heureuses rencontres, réussi dans cette haute tâche, et n’a gagné le droit de s’écrier avec Lucrèce[55] :

… Obscurâ de re tam lucida pango
Carmina, musæo contingens cuncta lepore.

Appendice.

Cette notice était achevée, lorsque M. Saulnier, conseiller à la Cour d’Appel de Rennes et président de la Société Archéologique d’Ille-et-Vilaine, a bien voulu me communiquer quelques actes intéressant Rivière, qu’il a recueillis au cours d’un dépouillement des archives de l’État civil de Rennes.

Il résulte de ces pièces qu’Alexandre de Rivière (c’est bien ainsi qu’il s’appelait, quoique les listes imprimées du Parlement portent de la Rivière) a été pourvu de l’office de Conseiller non originaire au Parlement de Bretagne, par lettres de provision du 4 décembre 1585, en remplacement de René Breslay, décédé, mais qu’il n’a été reçu à l’exercice de sa charge que le 5 mars 1588 ; que pendant les troubles qui suivirent la mort de Henri III, il a siégé au Parlement royaliste, son nom figurant aux assemblées générales de 1590, 1591, 1592 ; et qu’il a été du nombre des magistrats qui restèrent fidèles à la fortune de Henri IV (cette fidélité et cet attachement éclatent en plusieurs endroits de son poème, notamment à la fin des livres V et VIII). Vers la fin de 1617, il céda son office à Antoine Barillon, qui fut pourvu à sa place par lettres de provision du 5 janvier 1618, et reçu le 15 mars 1619. Il semble avoir joué, comme magistrat, un rôle très effacé.

Les alliances de Rivière sont bretonnes, et le rattachent tout à fait à la Bretagne. Il se maria deux fois, à Rennes, épousant en premières noces (juillet ou août 1603) demoiselle Thomase de Panard, dame de Forges, et en secondes noces (vers 1607 ou 1608), Elisabeth de Costeblanche, qui lui survécut. Il eut de son premier mariage une fille, Catherine, qui épousa, en Saint-Germain de Rennes, le 27 septembre 1620, messire Jean de la Sauldraye, président aux requêtes du Parlement de Bretagne ; de son deuxième mariage, deux filles, Renée, baptisée le 8 avril 1609, Elisabeth, baptisée le 17 mai 1610, mariée à Pierre Gouyon, sieur de la Raimbaudière[56]. Cette dernière alliance est mentionnée par M. Pol de Courcy. Une sœur de Rivière épousa un sieur Michaël de Rochemaillet ; nous en avons la preuve dans les pièces de vers qui précèdent le Zodiac poétique, et dont plusieurs émanent de M. Michaël de Rochemaillet, qui s’intitule fils de la sœur de l’auteur[57].

Ces considérations de famille se joignent aux raisons littéraires pour faire d’Alexandre de Rivière, en dépit de son origine parisienne, un poète breton.

Olivier de Gourcuff.
  1. Pierre-Ange Manzolli naquit à Stellata, dans le Ferrarais, au commencement du XVIe siècle (ses anciens traducteurs l’appellent quelquefois Stellat). — Il publia, sous le pseudonyme de Marcellus Palingenius, un poème intitulé : Zodiacus Vitæ, dédié à Hercule, duc de Ferrare. La 1re édition de ce poème, qu’aucun bibliographe n’a vue, et que l’Inquisition détruisit, dut paraître à Venise, en 1534. Il y a plusieurs autres éditions, celle de Bâle (1537), celle de Lyon (Jean de Tournes, 1589), celle de Rotterdam (1722). — Olivier de Magny et Jean Avril avaient entrepris des traductions complètes du Zodiaque, qui n’ont pas été publiées ; en dehors de l’imitation de Rivière, Scévole de Sainte-Marthe (Premières œuvres, Paris, Federic Morel, 1569) a traduit ou imité treize morceaux de Palingene ; la seule traduction en prose française est due à un sieur de la Monnerie, elle parut en 1731 (à la Haye, chez J. Vanden Kieboom), avec une dédicace à lord Chesterfield et une préface, qui n’est pas du traducteur.
  2. Pol de Courcy, Nobiliaire de Bretagne, 2e édit., t. II, p. 337 ; cf. t. III, p. 91. Voir l’Appendice de cette étude.
  3. Abriez, pour abrités, est dans Montaigne, (liv. I, ch. 20), et dans
    Saint-Amant :

    … Enfin le bon Dieu nous abrie,
    Et voici les convois de Beausse et de la Brie.

  4. Cambazu doit être une faute d’orthographe ou d’impression, pour Cambalu, ville d’Asie, capitale du Catay, dans la grande Tartarie.
  5. Je risque une conjecture : ce souhait littéraire m’a l’air de compléter le précédent ; faites, ô Muse, dit Rivière, que mon livre ne serve pas à
    envelopper le poivre, et il ajoute : gardez-moi des beurriers, des marchands de beurre, à qui il faut de méchant papier pour envelopper leur marchandise.
  6. Le champ plat, bat, abat…

    avait dit Du Bartas (1er jour de la Seconde Sepmaine), parlant du cheval dompté par Caïn.

  7. Du Bartas écrit chardonnet ou chardonneret ; Rivière (livre IX du Zodiaque) a comparé l’âme, tourmentée par les passions, à un chardonnet dans sa cage d’osier, pris entre deux chats qui lui donnent échec et mat.
  8. ‌ La rondache était un grand bouclier. — Scofion, ou mieux escoffion, du grec coufia, coiffe (V. les Épithètes de de la Porte).

    D’abord leurs escoffions ont volé par la place.

    (Molière, l’Estourdy, acte V, sc. 14.)
  9. Attifet, ajustement (on dit encore s’attifer.) — Plus bas, Échauguette, guérite.
  10. Les toiles de Quintin étaient, dès lors, si renommées, que l’on disait du quintin pour une toile fort fine et fort claire, dont on fait des collets et des manchettes. — Pour le moule, la tresse, la chausse d’estame (laine tricotée), le patin, consulter l’Histoire de la Mode en France, par M. A. Challamel, passim.
  11. Chesnaye, chazière, sont des termes souvent employés dans la campagne bretonne ; ailleurs, Rivière s’est servi d’un joli mot, très usité dans le pays nantais, pour exprimer une folie douce, le verbe folayer, (livre V du Zodiaque).

    Par elle (la Grèce), à folayer, ont les Latins appris.

  12. Le verbe bavoler, que je n’ai vu nulle part, vient de cette légère coiffure de paysannes, appelée bavolet.
  13. Faitard (tarde faciens) fainéant.

    Je prierai pour luy de bon cueur,
    Mais quoy ? ce sera donc par cueur.
    Car le dire je suis, faitard.

    (Villon, Grand Testament.)
  14. Shakspeare, Turning of the shrew ; le moyen réussit à Petrucchio (v. scène dernière).
  15. Malherbe, lettre du 19 mai 1610. — P. Mathieu, Histoire de la mort déplorable du roi Henri le Grand (Paris, 1611).
  16. Les Karrabins (corruption de Calabriens), étaient des miliciens, des Argoulets, qui venaient de Calabre ; leur arquebuse s’appelait carabine : voilà deux mots qui ont eu des fortunes variées.
  17. « Le conte de Peau d’Asne, » — dit Perrault, dans la préface de l’édition de 1695, — est conté tous les jours à des enfants par leurs gouvernantes et par leurs grand’mères. »
  18. C’est la Statue surnommée Pasquin, adossée aujourd’hui au palais Braschi, sur la place Navone, et à laquelle les railleurs romains attachent, depuis quatre siècles, des libelles satiriques.
  19. Ce ne-fut pas seulement en France que la tragique catastrophe de Biron occupa les imaginations. Georges Chapman fit représenter à Londres The conspiracie and tragoedy of Charles, duke of Byron, marshall of France (1625).
  20. Caroler, vieux verbe qui veut dire danser, se divertir. — Morisque, « danse de caractère dans le genre mauresque, et qui se faisait aux flambeaux, » dit M. A. de la Borderie, annotant un passage d’une lettre de rémission accordée par le Roi Louis XII à Jean Bodart, Nantais. (Mélanges publiés par la Société des Bibliophiles Bretons, t. II, p. 248.)
  21. Potiron, ancien synonyme de champignon, fort en usage à Nantes et aux environs. Le Dictionnaire de Trévoux donne l’étymologie grecque, pottairion, gobelet, à cause qu’il ressemble à un gobelet renversé.
  22. Palingene avait dit simplement : In magnâ urbe.
  23. ‌ Il y a une image analogue dans du Bartas (5me jour de la Sepmaine) :

    Comme un peintre excellent, pour s’esbatre, ores tire
    Un gentil Adonis, ore un bouquin Satyre,
    Ore un Cyclope énorme, ore un Pygmée indois,
    Et ne travaille moins son esprit et ses doigts
    A quelquefois tirer une horrible Chimere,
    Qu’à peindre les beautés de l’honneur de Cythere…

  24. Grotesque, dans le sens de peinture extravagante ou ridicule, était masculin ou féminin, mais ne se disait guère qu’au pluriel. De la locution new à pompette, l’argot a retenu le dernier mot.
  25. Merrein ou Merrain, bois fendu en menues planches propres à différents ouvrages (Dictionnaire de Trévoux).
  26. ‌ Les archers polonais avaient, au XVIe siècle, hérité de l’adresse proverbiale des anciens Scythes ; Rivière dit ailleurs (livre IV du Zodiaque, page 78) :

    Mais tu bouches l’oreille à ma plaintive voix,
    Fuyant comme le trait son archer polonois…)

  27. Bourrasse, Bonace, orthographe fautive, pour Bourrasque, Bonace
    (calme de la mer).
  28. Cette expression bizarre, elme de paix, dérive certainement du feu Saint-Elme, sorte de météore qui s’attache aux mâts des vaisseaux, après la tempête.
  29. Mémoires de l’abbé de Marolles (tome I, pages 20 et suivantes de l’édition d’Amsterdam, 1755).
  30. Rivière n’a pas écrit fable ; il a blasonné gauloisement les héroïnes de Plaute et de Térence.
  31. Les Topinambou (Topinimbae) sont des peuplades sauvages de l’Amérique du Sud. Jean de Léri en parle dans son Histoire du Brésil ; mais on ne voit pas trop quel rapport ils ont avec les Margajat (ce dernier mot désignant, d’après le Dictionnaire de Trévoux, « un homme petit et mal fait, sans aucune mine »).
  32. La Chambre dorée (c’était le lieu où se rendait la justice suprême) est le titre du livre III des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné.
  33. Affaire était autrefois du masculin.
  34. V. une très intéressante dissertation sur le Purgatoire de saint Patrice, dans le Monde enchanté, cosmographie et histoire naturelle fantastiques du Moyen Age, par F. Denis (Paris, Fournier, 1843, pages 157-174).
  35. Cameloté, travaillé à la manière du camelot (étoffe de poil de chèvre), — par extension, ondé, inégal (en parlant d’un terrain).
  36. L’édit de juillet 1600 avait partagé le service de la Cour en deux semestres (de février à août — d’août à février). Rivière avait donc bien six mois de vacances, le semestre loisir n’est pas une figure de rhétorique.
  37. Dans les Notices de M. A. de la Borderie sur les anciens imprimeurs bretons, publiées dans le Bibliophile breton (Rennes, Plihon, 1883), je relève une citation du Traité de la briefve vie des princes, du médecin spagirique Roch Le Baillif, sieur de la Rivière (?). C’est, comme ici, le tableau de la haine du boyau de loup contre le boyau de mouton : « Il est impossible accorder ni mettre à uny-son sur un instrument de musique une corde faicte de boyau de loup avec celle de mouton ou de brebis : un tambour à peau de loup faict casser ceux de mouton près desquels il est battu et semble leur humer le ton. »
  38. Macilent, mot tout latin ; macilenlus, maigre.
  39. Anatomie ne veut pas dire ici dissection d’un corps, mais corps disséqué ; c’est une synecdoche.
  40. Sous-entendu aussi.
  41. Ce phénomène céleste est attesté par S. Goulart (Commentaire sur le quatrième jour de la Sepmaine de Du Bartas) : « Le neuvième jour de novembre 1572, apparust vers la teste de Cassiopée, vers le Pôle, une nouvelle estoille, non jamais veue auparavant, laquelle luisit clairement
    l’espace de quelques mois, au grand esbahissement de tous les Astronomes. »
  42. Chr. de Gamon, Quatrième jour de la Sepmaine, pages 107 et 108 de la 2e édition (Lyon, Claude Morillon, 1609). — Journal, adjectif, pour journalier, était vieilli dès le XVIIe siècle.
  43. Carboucle, carboncle (carbuncuIus) ; on ne dit plus qu’escarboucle.
  44. Le Sidereus Nuntius de Galilée, où il expose ses découvertes astronomiques, parut in-4o, à Florence, en 1610.
  45. ‌ La Taprobane est aujourd’hui Sumatra ; cette île passait pour merveilleusement fertile, et produisant l’or en abondance,

    Pour qui nous recherchons, outre ln Taprobane,
    À travers mille mers, une autre Tramontane…

    (Du Bartas, 5e jour de la Sepmaine.)

    Sur le Tartare Idal-Cham, consulter les Voyages de Thevenot.

  46. Illustrer, éclairer.
  47. Vulcain, veut dire ici feu ; c’est une figure bien hardie, que Rivière a employée ailleurs : « le paresseux » — dit-il — « a toutes les peines du monde à se lever, il ne se décide que s’il entend le larron escalader son mur,
    « Ou petter le Vulcain de son lit en la paille… »
  48. Genèse, Ch. I.
  49. Semaine de Gamon, 5e jour, p. 156 (édition de 1609).
  50. Infait, ancienne forme, pour infect (inficere).
  51. Du Bartas, 3e jour de la Sepmaine ; Encausse, Barège, sont encore
    mentionnés ; Aigues-Caudes (les Eaux-Chaudes).
  52. Gamon, Semaine, p. 85 : Pougues, Spa, (des Liégeois le recours), ne sont pas oubliés, non plus que bien d’autres, dans cette énumération qu’il serait piquant de mettre en regard d’un livre moderne, le Guide aux Eaux Minérales du Dr Constantin James, par exemple.
  53. Echars, très ancien mot tombé en désuétude, qui signifie chiche.
  54. C’est une expression de M. Vinet (Chrestomathie française).
  55. Lucrèce, De Nalurâ Rerum, l. IV, v. 8-9.
  56. Elisabeth mourut dans la paroisse de Noyal-sur-Vilaine, le 5 janvier 1581, et y fut inhumée le 7. (Registres paroissiaux de Noyal-sur-Vilaine.)
  57. Plusieurs membres de la famille de Rochemaillet (de son vrai nom Michel) ont écrit des vers latins et français dans des recueils du temps. Ils étaient Angevins.