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Anthologie des poètes bretons du XVIIe siècle/Le Père Grignion de Montfort

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Anthologie des poètes bretons du XVIIe siècleSociété des bibliophiles bretons et de l’histoire de la Bretagne (p. 228-236).

LE PÈRE

GRIGNION DE MONTFORT

(1673-1716)


Contrairement à celles de beaucoup de vieux poètes bretons, la vie du Père Grignion de Montfort est très connue ; je dirais qu’elle est accidentée, s’il ne fallait parler en toute révérence d’un aussi saint personnage. Il naquit à Montfort-la-Cane, le 23 janvier 1676 ; en 1706, déjà missionnaire, il partit à pied pour Rome, afin d’obtenir du pape Clément XI l’autorisation d’aller porter l’évangile chez les infidèles ; mais, le pontife lui ayant représenté qu’il aurait assez l’occasion d’exercer son zèle sans sortir de France, il revint en Bretagne, et continua ses prédications, avec la qualité de missionnaire apostolique que Clément XI lui avait conférée ; les autres circonstances de sa vie, ses voyages, les démêlés que sa vive ardeur lui suscita avec le clergé séculier, les succès et les revers de ses nombreuses missions, la construction avortée du calvaire de Pontchâteau, la fondation de l’ordre des Filles de la Sagesse, tant de marques de piété intrépide qui devaient ceindre son front de l’auréole des bienheureux, ont été rapportées par ses biographes. Un contemporain, messire Valentin le Fèvre, curé d’Argenton-Château, rend un naïf hommage à ses vertus et à ses luttes dans un petit poème qui fait partie de quelques éditions des Cantiques du Père de Montfort ; rappelons, avant de citer quelques strophes de ce poème, que le saint prêtre mourut à Saint-Laurent-sur-Sèvre, diocèse de La Rochelle le 28 avril 1716 :

De cet éminent personnage
La Bretagne fut le berceau ;
Le Poitou rendra témoignage
Des merveilles de son tombeau…

Que tous les pas de ce grand homme,
Depuis Rennes jusqu’à Paris,
Et depuis Paris jusqu’à Rome,
Soient bien comptez et bien suivis…

Son zèle avoit une industrie
Qu’il déployait dans les besoins ;
La croix est la sage folie
Que le monde ne comprend point.

Il a prêché cette science,
Telle qu’elle étoit en son cœur.
Par les larmes de l’assistance,
On jugeoit du prédicateur.


Nous admirerions la structure
D’un calvaire qu’il élevoit,
Sans les clameurs que l’imposture
Excita contre cet objet.

Un monument recommandable,
Qu’il laisse de sa piété,
C’est le règlement admirable
D’une sage communauté.

On a reconnu dans cette communauté — que l’auteur, avec un peu de préciosité, appelle sage — cet ordre admirable qui est, avec celui des Sœurs de Saint-Vincent de Paul, la plus belle personnification de la charité chrétienne. Le chroniqueur des pieuses actions du Père Montfort, qui supplée par la candeur et l’onction à la poésie absente, ne pouvait oublier le plus haut titre du missionnaire à la vénération et à la reconnaissance. Il pouvait parler aussi de la renommée de ses édifians cantiques ; » bien plus, en effet, qu’un recueil de sermons assez diffus, et que deux ou trois écrits mystiques, ces Cantiques ont été le reflet de la grande popularité de leur auteur ; ils ont eu, aux deux derniers siècles, un nombre considérable d’éditions, les unes bretonnes, les autres poitevines, — ces dernières plus intéressantes, en ce qu’elles renferment une curieuse invective contre Rennes, supprimée par les imprimeurs bretons. J’ai sous les yeux un Recueil de cantiques spirituels, édité à Saint-Brieuc, en 1790, qui renferme encore plusieurs cantiques, peu ou point modifiés, de Montfort : les titres seuls sont quelquefois changés ; ainsi le Pécheur contrit est devenu les Regrets d’une âme pénitente ; mais le texte est le même, et je ne serais pas surpris qu’il se réimprimât encore. C’est que les cantiques du bon missionnaire ont, au plus haut point, deux mérites faits pour attirer les pauvres et les humbles de la Bretagne ou du Poitou, la simplicité qui se met à leur portée, la sympathie d’un compatriote qui les entretient d’objets familiers ; c’était parler aux villageois leur langue même que de leur dire, dans le Réveille-matin de la Mission :

Chers habitans de Saint-Pompain,
Levons-nous tous de grand matin…
Cherchons la grâce,
Ou qu’il mouille ou qu’il glace…
Laisse tes travaux, laboureur ;…
Laisse un peu ton bois, charpentier ;
Quitte un peu ton fer, serrurier.

Tous les corps d’état y passent, et ces bonnes gens, ainsi interpellés, ont couru en masse à la mission. Comme ils devaient entonner à pleins poumons le cantique qui a pour titre : la Déroute des danses abominables et foires payennes de Saint-Pompain, où il y a des couplets comme le suivant, qui semble, en son harmonie imitative, redire le cri du marchand forain :

Gagne petit,
Quiconque vend à cette foire,
Gagne petit,
Grande perte et peu de profit,

Il vend son âme avec sa bête,
Il perd son Dieu : quelle conquête !
Gagne petit.

Le principal défaut de ces ingénieux morceaux est justement de n’être pas de la poésie : c’est de la prose rimée vaille que vaille, sans grand souci de la prosodie et de l’expression ; il faut pardonner au pieux auteur en faveur des conditions du genre, de la noblesse du but et de l’absence totale de prétentions littéraires ; si je ne craignais d’employer un mot profane, je dirais que c’est de la poésie chrétiennement utilitaire. Il y a plus de vigueur encore, et quelque idée du style, dans les cantiques contre la danse et le bal, cet encens de Vénus :

Les pas sont si mesurez,
Les cadances sont si belles,
Les auteurs si bien parez,
Et les chansons si nouvelles,
Qui pourroit s’empêcher d’aimer ?


contre la comédie et les spectacles, où le Père Montfort se montre aussi rigoureux pour les baladins que Bossuet l’avait été pour Molière :

Malheur à vous qui riez !


leur dit-il, comme le grand évêque au grand poète. Il faut signaler à part le curieux cantique sur les dérèglemens de Rennes ; on ne peut s’empêcher en lisant ces vers, où l’amertume se complique de ressentiment, de songer à la description que Marbode a faite de sa ville épiscopale et à cette malicieuse satire, le Cours de Rennes, que M. de la Borderie a exhumée des œuvres du sieur de Cantenac[1]. Un savant s’est amusé à recueillir les épigrammes et les invectives dirigées contre les villes d’Italie ; il aurait pu joindre à sa collection la vénérable capitale du duché de Bretagne. Voici quelques strophes du cantique de Montfort :

Tout est en réjouissance,
Monsieur est au cabaret,
Mademoiselle à la danse,
Et Madame au lansquenet ;
Un chacun fait sa bombance,
Et sans croire avoir mal fait.

Voyez combien d’Amazones,
Sous leurs habits d’Arlequins,
Tout découpez, verds ou jaunes,
Marchans sur leurs brodequins,
Y font jour et nuit leurs prônes
Pour séduire les mondains.

Si quelqu’un, plein de courage,
Veut te braver, sur le champ
Tes partisans, pleins de rage,
L’attaquent cruellement,
Et mettent tout en usage,
Pour te tromper finement.

Que voit-on en tes églises ?
Souvent des badins, des chiens,

Des causeuses des mieux mises,
Des libertins, des payens,
Qui tiennent là leurs assises,
Parmi très peu de chrétiens.

Voilà un tableau peu flatté assurément et plein de méchante humeur, mais qui jette un jour inattendu sur la vie des grandes villes de province au début du XVIIIe siècle ; c’est le commentaire des estampes satiriques et des gravures de modes du temps. Dans le même ordre d’idées, qui porte bonheur au Père Montfort, j’ai fait un emprunt plus sérieux à son cantique, en vers de douze pieds, qui porte ce long titre : Amende honorable au Très Saint Sacrement, pour tous les pechez qui se commettent dans les églises : il s’y trouve, à mon sens, le meilleur contingent que le missionnaire puisse apporter à notre Anthologie :

Tout reluit chez Monsieur, il est très bien meublé ;
L’église est dans l’oubli, l’autel est dépouillé,
Le pavé tout brisé, le toict sans couverture,
Les murs tous écroulez, et tous couverts d’ordure.

Si quelque chose est propre en la maison de Dieu,
C’est le banc de la dame ou du seigneur du lieu ;
Sur des murs tout crasseux ses armes sont bien peintes
Si l’on a de la foi, qu’on entre dans mes plaintes.

On voit, au lieu du nom du Seigneur immortel,
Les armes de Monsieur au milieu de l’autel,
Le prêtre et le mulet portent ses armoiries,
L’un l’honore à l’autel, et l’autre aux écuries.

Que de gens chez les grands pour leur faire la cour !
Leur maison en est pleine et la nuit et le jour ;

Mais l’église est déserte, elle est abandonnée,
Une heure qu’on y passe y paroît une année.

On y vient quelquefois, le soir ou le matin,
Pour voir, pour être vû, pour couper son chemin,
Pour entendre un sermon qu’un grand abbé prépare,
Mais pour Jésus-Christ même, oh ! que la chose est rare !

Voyez l’abbé poli, voyez le libertin
Entrer en nos saints lieux avec un air hautain,
En riant, en courant peut-être après la bête,
Et même quelquefois sans découvrir sa tête.

Proche du bénitier il se découvre enfin,
Il prend de l’eau bénite avec un grand dédain,
D’une croix estropiée il signe sa poitrine,
Ou plutôt à la mode, il se joue, il badine.

Un seul genouil en terre, ou comme un chien couchant
Il recherche des yeux l’objet de son penchant.
Il cause, il se promène, il sourit, il salüe ;
Il n’en feroit pas plus s’il étoit dans la rue.

Souvent il n’y vient pas pour adorer Jésus,
Mais pour y révérer la déesse Vénus ;
Ses regards, ses soupirs, ses gestes, sa posture,
Y sont sacrifiez à quelque créature.

Malheur ! jusqu’en l’église il râpe le tabac,
Il en donne, il en prend et ab hoc et ab hac,
Et cela, sans scrupule, aveuglement étrange !…

Ce n’est pas tout ; à côté de cet élégant, le saint prêtre nous peint une coquette :

Une femme éventée, enflée en son brocard,
Sur ses souliers mignons, la tête à triple étage…

Ses gants, son éventail, son chien, ses ornemens,
Souvent son Adonis, y sont ses passe tems.

En lisant ces vers si nerveux et que l’on sent si vrais, on se répète des passages de nos grands moralistes mondains ; tel portrait de La Bruyère, celui d’Iphis, par exemple, « qui voit à l’église un soulier d’une nouvelle mode, » revient en mémoire, et, tout en s’étonnant que le Père de Montfort ait réservé pour ce sujet la meilleure expression de son talent, on se prend presque à regretter qu’il n’ait pas donné plus souvent carrière au satirique qui était en lui[2].

Olivier de Gourcuff.
  1. Mélanges historiques, littéraires, bibliographiques, publiés par la Société des Bibliophiles Bretons, tome ii, p. 147-161.
  2. Consulter sur le Père Grignion de Montfort le livre si complet de M. l’abbé Pauvert (Vie du P. de Montfort… Poitiers, Oudin, 1876).