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Anthologie des poètes bretons du XVIIe siècle/Le bombardement de Saint-Malo

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Anthologie des poètes bretons du XVIIe siècleSociété des bibliophiles bretons et de l’histoire de la Bretagne (p. 247-253).

LE BOMBARDEMENT

DE SAINT-MALO

(1694)


De nombreux manuscrits, conservés dans les Archives et à la Bibliothèque de Saint-Malo, le Mercure galant de 1693, et, d’après lui, le Magasin pittoresque de 1844, ont raconté les événements dont s’est fidèlement inspiré le poème que j’ai sous les yeux : Le Bombardement de Saint-Malo ou relation de ce qui s’y est passé jour pour jour, poème lyrique. — À Saint-Malo, chez Raoul de la Mare, imprimeur et marchand libraire, MDCXCIV. — Le petit in-8o de 64 pages comprend 112 stances en dizains, partagées en 9 odes, et, de plus, un quatrain et trois sonnets. L’auteur anonyme a dû s’improviser poète pour la circonstance ; il a suivi, pas à pas, avec une naïveté précieuse, les phases de cette expédition tragi-comique, d’où l’Anglais se retira tout penaud, avec sa courte honte ; les titres des odes, que j’ai transcrits, diront le soin minutieux qui les a dictées : Ode I, approches de l’ennemy, le 26 de novembre, vers le soir ; Ode II, premier bombardement, à sept heures du soir ; Ode III, expédition des Conchées, le 27 ; Ode IV, second bombardement, sur le soir ; Ode V, expédition de Cézambre, le 28 ; Ode VI, suite de l’expédition de Cézambre ; Ode VII, troisième bombardement et retour à Cézambre, le 29 au matin ; Ode VIII, machine infernale, le 29, à sept heures du soir ; Ode IX, suite de la machine et retraite des ennemis.

On le voit déjà, c’est une espèce de gazette rimée, un bulletin du siège, tour à tour enthousiaste ou moqueur, soit qu’il glorifie la vaillante cité, soit qu’il nargue l’ennemi :

Nos Malouins, qui ne respirent
Que la vengeance et les combats,
Pointent leurs canons et les tirent,
Et font toujours quelque fracas.
Ici l’un vous jette une bombe
Si juste, qu’on la voit qui tombe
Sur les ennemis en morceaux ;
Un autre là, d’un bras robuste,
Vous pointe le canon si juste,
Qu’il donne aussi dans les vaisseaux.

Retournons la médaille ; que voit-on, après le bombardement ?

On voit, au lever du soleil,
(Chose qu’on aura peine à croire,

Quand, un jour, on lira l’histoire)
Qu’on n’a perdu que du sommeil.

L’expédition des Conchées, rocher sur lequel on ne faisait que creuser les fondements d’un nouveau fort, ne réussit qu’à déranger de leurs travaux quelques ouvriers pacifiques ; c’est encore un coup d’épée dans l’eau, où vont s’égarer tant de bombes londriennes ; quant à l’échauffourée de Cézambre, le pillage du couvent des Récollets, et les sacrilèges horreurs qui le rendent odieux n’en atténuent pas le côté ridicule :

L’Anglois approche donc de terre,
Il y met pied, il y descend,
Toujours en main le cimeterre ;
Mais Dieu sçait si l’on s’y défend.
Un pauvre gouteux, avec peine,
Vient au devant du capitaine,
(C’est un des frères Récollets,)
Un frère simple et sans malice,
Qui luy fait offre de service,
Qui luy présente ses respects.

Mais c’est sur la fameuse machine infernale, que les Anglais, dans leur dessein d’anéantir la ville, lancèrent, le dimanche 29 novembre, sur ce monstre au grotesque avortement, que notre auteur allume et concentre sa verve caustique ; la formidable machine ou carcassière infernale, que le bénédictin breton, Dom Leduc, a célébrée en vers latins, et que M. l’abbé Poulain, auteur d’une intéressante histoire de Duguay-Trouin, (Paris, Didier, 1882), a trouvée décrite dans plusieurs manuscrits du temps, était — dit un contemporain — l’ouvrage d’une vengeance outrée et d’une haynerecuite, et le plus beau chef-d’œuvre du prince d’Orange. » Écoutez comment en parle le poète :

Figurez-vous donc un navire,
De trois ou quatre cens tonneaux,
Si bien fabriqué qu’on l’admire,
Et qu’on l’estime un des plus beaux ;
Un grand navire, où sont encloses
Mille et mille terribles choses ;
Un grand navire à triple pont,
Dont les spacieuses entrailles
Sont toutes pleines de mitrailles :
Voyez combien il est profond !

Ce ventre si gros et si large,
Dont le poids fait trembler la mer,
N’a pour cargaison et pour charge
Que des marchandises d’enfer.
On y conte cinq cens dragées,
Du goût des âmes enragées ;
Pour parler sans obscurité,
Ce sont cinq cens bombes terribles,
Dont cent matières combustibles
Remplissent la capacité.

Ces bombes sont pleines de soufre,
De salpêtre et de vitriol,
De nitre, de camphre et de poudre (sic),
De résine et de pétréol,
Toutes matières inflammables
Et d’enflammer aussi capables,

Parce qu’elles ont plusieurs trous,
Par où ces pâtes allumées,
Par où ces pâtes enflammées,
Peuvent se distiller sur nous.

Elle était assez bien concertée, comme on le voit, cette nouvelle Conspiration des poudres, aussi malheureuse que la première ; les Anglais employaient, 150 ans avant l’invention de la dynamite, des agents de destruction qui ont acquis une triste célébrité. Mais j’ai promis de l’ironie ; elle éclate dans les vers suivants. Maladroitement dirigée, la machine « perd la tramontane, » on y met le feu, mais, « comme cet amas d’artifice n’avoit pas la vertu de projection, il ne fit que s’élever en l’air et se répandre de tous costés, sans faire grand mal à la ville ; » il y eut beaucoup de bruit, beaucoup de bris, mais pas d’accident de personne :

Aux premiers rayons de l’aurore
L’Anglois, du bord de ses vaisseaux,
Voit que nous subsistons encore,
Nous, nos maisons et nos châteaux.

On s’approche, à marée basse, de la carcasse du monstre : les femmes, les enfants le considèrent, comme les Troyens le fameux cheval ; et notre poète d’apostropher ainsi l’Anglais, qui met à la voile et

bat en retraite :

Entre dans ta superbe Londre,
Le front couronné de lauriers,
Disant que tu viens de confondre
Les plus redoutables guerriers ;
Que la basse et la haute Chambre
Te couronnent roy de Cézambre ;
Que les places de la Cité
Soient des plus belles fleurs jonchées ;
Honneur au prince des Conchées !

Le brave Malouin ne tarit pas sur ce sujet, il l’agrémente d’un mauvais jeu de mots : « Si tu reviens encore à Saint-Malo, » — s’écrie-t-il, — « fais à Dieu cette prière : Sed libera nos a malo ; » et il décoche encore cette épigramme au bombardeur :

L’Anglois, semblable à la montagne
Qui n’enfanta qu’un simple rat,
Dans sa malouine campagne,
N’a fait mourir qu’un pauvre chat.

Il paraît que le fait est avéré, car un manuscrit du temps, cité par l’abbé Poulain, dit expressément : « Il n’y eut personne de tué, excepté un chat dans une gouttière »

Les trois sonnets qui terminent le volume, et dont l’un est signé F. T. C. M. B. I., ne valent pas qu’on s’y arrête ; ils n’ajoutent rien au mérite du petit poème, qui m’apparaît comme la revanche ingénieuse de l’esprit gaulois sur la force lourde et gauche ; toutes proportions gardées, c’est un peu David raillant Goliath étendu. À force de sincérité, de bonne humeur et de malice, l’anonyme Breton a rendu moins sensibles les faiblesses et les incohérences de son style ; il serait à souhaiter, après tout, que chaque petit lait de notre histoire nationale fût illustré par le témoignage rimé d’un contemporain, — ce contemporain fût-il poète, malgré Minerve.

Olivier de Gourcuff.