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Anthologie des poètes bretons du XVIIe siècle/René de Ceriziers

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Anthologie des poètes bretons du XVIIe siècleSociété des bibliophiles bretons et de l’histoire de la Bretagne (p. 119-129).

RENÉ DE CERIZIERS

(1609-1662)


La vie du Père de Ceriziers, historien, théologien et poète, est assez mal connue. Né à Nantes en 1609, il entra chez les Jésuites, y fut professeur et devint plus tard aumônier et conseiller de Louis XIV ; on croit qu’il mourut en 1662. Il fut en relations avec de grands personnages, le cardinal de Richelieu, « l’intelligence visible de l’Estat, » comme il l’appelle, à qui il dédia sa « Consolation de la Théologie, » la duchesse d’Aiguillon qui le décida à traduire les Confessions de saint Augustin, le maréchal de la Motte-Houdancourt et le comte d’Harcourt, dont il a écrit les éloges. Les notices qu’Ogée (Dictionnaire de Bretagne), Guimar (Annales nantaises) et M. Miorcec de Kerdanet ont consacrées au Père de Ceriziers sont brèves et incomplètes ; en revanche, celle de M. Weiss, dans la Biographie universelle, pourrait bien être trop complète, car elle attribue, sans fondement sérieux, à notre auteur, une tragédie de Geneviève, imprimée en 1669. S’il est fort douteux que Cériziers ait composé cette tragédie, on ne peut nier que le sujet lui ait été très familier, car il a donné à cette légende, dès longtemps populaire, sa forme définitive, en écrivant une sorte de roman spirituel, seul ouvrage qui lui ait survécu : l’Innocence reconnue, ou la vie de sainte Geneviève de Brabant. (Paris, 1640, très souvent réimprimée.) Berquin, l’Ami des enfants, qui, comme l’allemand Tieck et beaucoup d’autres, a chanté les infortunes de Geneviève dans des romances très connues, a rendu pleine justice au petit livre de son devancier, « rempli, a-t-il dit, de morceaux de la simplicité la plus noble et la plus onctueuse. »

Je n’ai pas à m’occuper des écrits en prose, nombreux et variés, de Ceriziers, pas plus du « Tacite François » que de « l’illustre Amalazonte » ; le bon Père n’est que, pour deux de ses ouvrages tributaire de notre Anthologie. Le premier de ces ouvrages est la Consolation de la Philosophie, traduite de Boëce, dont la première édition est de 1636, comme le porte l’approbation des docteurs en théologie, et non de 1639, comme l’affirme à tort M. de Kerdanet ; le second a pour titre la Consolation de la Théologie, imprimée pour la première fois en 1638, sorte de pastiche en prose et en vers de Boëce, mais, au demeurant, le seul livre de Ceriziers où il y ait des vers originaux.

On a toujours tenu en grande faveur ce chef-d’œuvre de science et de raisonnement, que l’ancien maître du palais de Théodoric composa dans sa prison de Pavie. Traduite en grec par Planude, en anglo-saxon par Alfred le Grand, la Consolation de la Philosophie le fut en français du moyen âge par Jean de Meung. Je ne suis pas surpris que cet admirable plaidoyer à l’honneur de la Providence, où Boëce, qui éclaire les maximes de la sagesse antique des lueurs de la religion chrétienne, arrive à trouver la joie au sein même de la souffrance, ait séduit l’âme pieuse et aimante du Père de Ceriziers. Sa traduction, qui paraphrase quelquefois l’original, en rend assez fidèlement la physionomie ; mais quoiqu’elle soit assez coulante et qu’elle se recommande souvent par l’aisance et le naturel, il s’en faut qu’elle justifie les éloges outrés des censeurs : l’un s’écrie « qu’elle n’a pas tant besoin d’approbation que de louanges ; » un autre, renchérissant encore, l’appelle « un chef-d’œuvre de la perfection de notre langue. » — Ce qui nous intéresse davantage, c’est la scrupuleuse exactitude avec laquelle Ceriziers a reproduit les rythmes si variés de l’auteur latin, la concatenation, pour ainsi dire, de ces petits vers dont Théodore Pulmann, dans son traité de la prosodie de Boëce (de metris Boethianis), a compté jusqu’à vingt-six espèces différentes. Ce n’est pas pourtant comme exemple de traduction fidèle que je cite la poésie première du livre III :

Celui qui veut semer ses champs
Pour y faire naistre des gerbes,

N’y plante point le fer de ses coutres tranchants,
Qu’il n’en ait arraché la fougère et les herbes ;
Le miel est plus délicieux
Quand une liqueur bien amère
Prépare nostre goust à ce boire des Dieux,
Qui surpasse en douceur le sucre de Madère ;
Les astres ont plus de beauté
Après le règne des orages ;
Les lumières du jour ont plus de majesté,
Lorsque une sombre nuict a chassé ses nuages.

Il y a là un « sucre de Madère » que n’a pas soupçonné Boëce ; mais le tour de force poétique qui suit, trop semblable à ces devises qui s’enroulent autour des mirlitons, est calqué sur le modèle latin :

Semblable à ces petits voleurs
Qui desrobent aux fleurs
Leur douce mane,
Le plaisir profane,
Offrant ses attraits,
Laisse tous ses traits
Dedans l’âme
Qu’il enflamme,
Et pour un peu de miel,
Dont il flate les cœurs, il les remplit de fiel.

Le Père de Ceriziers, tout admirateur qu’il fût de Boëce, regrettait que ce grand philosophe, si chrétien cependant, n’eût tiré, des souffrances de Jésus-Christ sur la croix et de l’application que chaque fidèle en peut faire à soi-même, aucun de ses motifs de consolation ; c’est précisément pour combler cette lacune, et encouragé sans doute par le succès de sa traduction, qu’il composa la Consolation de la Théologie. Il met en scène une des plus illustres victimes de l’injustice des hommes, le pape Célestin V, dont il décrit assez agréablement la retraite :

Auprès de ce lieu solitaire,
Serpentent deux petits ruisseaux
Qui du bransle de leurs roseaux
Disent aux corbeaux de se taire ;
Et puis, coulant dans le vaisseau
D’un marest qui reçoit leur eau,
Ils flanquent, en faveur des cygnes,
Le petit fort d’une maison
Où les glayeux plantez à ligne
Cachent la mousse et le gazon.

C’est dans cette solitude — pas trop mélancolique, comme on le voit — que la Théologie apparaît à Célestin sous les traits d’une belle dame ; il reconnaît bien vite « qu’elle n’estoit pas une de ces funestes et criminelles beautez qui ne nous découvrent leur esclat que pour nous allumer de leurs flammes. » Un entretien s’engage aussitôt entre les deux personnages ; la Théologie, après avoir chassé d’auprès du pape disgracié Épictète et Sénèque, qu’elle reconnaît « au manteau grec et à la robe romaine, » entreprend de lui persuader que c’est au pied de la croix seulement qu’il trouvera un remède à ses douleurs, que les plaintes des hommes sont injustes, que l’adversité est utile, bienfaisante, en ce qu’elle rapproche l’homme de Dieu ; enfin, que les plus malheureux ont été jugés les plus capables de souffrir et doivent bénir la main qui les frappe. Voyons quel parti poétique Cériziers a tiré de ce sujet peu nouveau, qui est, au fond, une répétition de l’Évangile et de l’Imitation, et, dans la forme, une imitation, jusques et y compris le dialogue et le mélange de prose et de vers, du livre de Boëce.

Un des arguments mis en avant par les adversaires de la Providence, c’est l’impunité accordée aux méchants ; est-ce donc que, dès cette vie, ils ne sont pas châtiés ?

Cachez vous au centre du monde,
Couvrez vous des plus noires nuicts,
En vain vostre attente se fonde
Dans l’esloignement des ennuis ;
Tous vos plaisirs ne sont que verre,
Vostre fortune est un roseau ;
Pendant que vous jouez sur terre,
L’amour vous met au lict et la mort au tombeau.
Parfois, il semble que le vice
S’asseure de l’impunité,
Et que le Ciel se rend complice
Des excès de l’iniquité ;
Mais, qui ne sçait que pour résoudre
Le coup d’un arrest odieux,
La Justice suspend sa foudre,
Et, pour mieux l’asséner, qu’elle cligne les yeux ?

Ce dernier trait est d’une trivialité assez puissante : il est digne de l’écrivain qui cingle d’un rude fouet les coquettes, disant que, quand on leur ôte les patins, l’or et la soie qui les parent, quand on leur arrache « cet yvoire qui jaunist dans leur bouche, » elles ne sont plus qu’un reste de femme, « un peu de phlegme caché sous une peau délicate. » Ailleurs, Ceriziers a la touche moins âpre, ingénieuse, quand il compare la vie humaine à une musique « où il faut des feintes, des soupirs, des tremblements et des dièzes ; » poétiquement pittoresque, quand il parle de la protection accordée par la Providence aux infiniment petits :

Qui peut ignorer que l’austruche
N’a point de cœur pour ses petits,
Qu’elle abandonne aux appétits
Du dragon, qui leur fait embusche ;
Mais qui ne sçait que leur berceau
Demeure sûr au bord de l’eau,
Tandis que sa bonté les veille,
Et que ce nid n’est pas esclos,
Qu’il vit, qu’il dort et qu’il sommeille,
Dieu se chargeant du soin d’asseurer son repos.

La bonté de Dieu s’étend encore à d’autres volatiles.

Aux petits des corbeaux il donne leur pâture.

Mais laissons là ce badinage un peu puéril, cette histoire naturelle sentimentale. Ceriziers élève le ton quand il décrit les joies qui attendent dans l’autre monde ceux qui ont souffert pour la foi. Tout plaît et rit en ce bienheureux séjour :

Un printemps éternel y fait vivre les roses,
Les lys et les œillets n’y sont pas d’un matin,

Une douce chaleur tient leurs fueilles escloses,
Et leur âge n’a plus ny rides, ny destin.

Voici une touchante effusion de l’âme chrétienne, impatiente d’avoir, elle aussi, son calvaire :

Douce reine des Cieux, souffrez que je partage
Les aimables tourmens de vostre aimable fils ;
L’objet de mes souhaits, l’objet de mon courage
Est dans le crucifix.

Mettez vostre douleur au fond de ma poitrine,
Gravez dedans mon sein toute la Passion ;
Je meurs de ce désir, cette flamme divine
Fait mon ambition.

Peut estre, mon Sauveur, estant en cette escole,
Aurai-je le bonheur d’ouïr ce que tu dis
À ce brave larron, dont la seule parole
S’ouvrit le Paradis.

On sent, dans ces quelques vers, un bel élan d’enthousiasme chrétien, une noble ambition des souffrances du Golgotha ; notre vieil auteur, serrant le crucifix sur sa poitrine, m’a rappelé aussi l’une des pièces les plus pures d’un grand poète moderne.

J’ai eu quelque embarras à trouver dans la ConsoIation de la Théologie un morceau de poésie qui méritât d’être cité tout entier. J’étais rebuté, tantôt par la faiblesse extrême de l’expression, tantôt par une préciosité fatigante, ou par une trivialité excessive, et que je n’ai que timidement indiquée. Enfin, la pièce suivante, qui exhorte les âmes pieuses au mépris des vains avantages du monde, m’a paru assez propre à mettre en lumière l’honnête talent de Ceriziers :

Phantosmes de plaisirs, chimères de nos songes,
Fausses ombres du bien, véritables mensonges,
Mesnagez vos attraits,
Vous m’offrez sans succez la douceur de ces charmes,
Qui font rendre les armes
À qui veut recevoir, sans regarder, vos traits.

Quel bien possédez-vous, pour posséder une âme
Qui cherche d’autres biens que le vain ou l’infâme ?
Produisez vos raisons.
Quelle amorce avez-vous, que voit-on dans le monde
Que l’ordinaire ronde
Du jour et de la nuit, des mois et des saisons ?

Ces monstres de grandeur, cette apparente gloire
Qui nous promet un rang dans la plus vieille histoire,
N’est-ce pas un écueil ?
Soit qu’on couvre nos os ou d’or ou de poussière,
Toute nostre lumière
S’esteint ou ne luit plus dans l’ombre du cercueil.

Qui connoist maintenant ces redoutables princes,
Qui portoient autrefois le bout de leurs provinces
Au bout de l’univers ?
Trois ou quatre morceaux de marbre ou de porphire
Leur donnent un empire
Où leurs membres pourris règnent parmy les vers.

Ce brillant séducteur dont la puissante amorce
Ne trouve point de cœur qu’il n’attire ou ne force,
A-t-il quelque pouvoir
Qui nous soit caution et nous donne assurance
De la belle espérance
Que son esclat trompeur nous a fait concevoir ?


Pour l’infâme plaisir qui rend l’homme idolâtre
D’un peu de vermillon couché dessus du plastre,
Qui n’en sçait le tourment ?
Lors mesme qu’il promet de charmantes délices,
Ce sont de vrais supplices
Qu’il déguise du nom d’un vray contentement.

Misérables mondains, fiez-vous aux caresses
De ces honteux plaisirs qui tentent vos foiblesses,
Suivez leur vain appas.
Ce masque de bonheur qui flatte vostre vie
Vous tire et vous convie,
Vous offrant ses attraits, à de cruels trépas.

Combien voit-on de grands qui traisnent dans la boue,
Combien de puissants rois que la fortune joue,
Dans sa plus belle humeur !
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Quand elle nous fait voir tout l’esclat de sa pompe
Et nous promet ses biens, c’est pour lors qu’elle trompe
Nostre âme par les yeux ;
Au moment que sa main nous lève de la fange,
Aussitost elle change
Et nous pousse en enfer en nous montrant les Cieux.

Mon âme, si la foy gouverne ta conduite,
Corrige maintenant l’erreur qui t’a séduite,
Mets fin à tes malheurs ;
Romps généreusement cette cruelle chaisne,
Qui te serre et t’entraisne
Dans un gouffre de maux et des torrens de pleurs.

Malgré les beaux vers qui sillonnent cette pièce, je ne sais si elle est bien un morceau d’Anthologie ; mais le dégoût de la vie, l’espoir en Dieu, ce sont de nobles sentiments qu’il m’a plu de montrer exprimés, non sans quelque énergie, par le bon jésuite nantais.

Olivier de Gourcuff.