Anthologie des poètes du Midi : morceaux choisis/François-Paul Alibert

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Anthologie des poètes du Midi : morceaux choisis, Texte établi par Raoul Davray & Henry RigalSociété d’éditions littéraires et artistiques (p. 14-19).

FRANÇOIS-PAUL ALIBERT

M. François-Paul Alibert est né, le 15 mai 1873, à Carcassonne. Sa vie, discrète et humble, s’est écoulée dans sa ville natale. Il y occupe, depuis quinze ans, le poste de secrétaire de la mairie. Son nom, inconnu jusqu’à l’an dernier, a été prononcé rarement dans les cercles d’initiés. En 1907 est paru son premier et unique recueil, l’Arbre qui saigne, dont deux fragments avaient été publiés, l’un dans Occident, l’autre dans Antée. Ce volume, imprimé à Carcassonne, n’a pas été édité en librairie, aucun périodique n’en a fait mention. « Il n’y a rien à consulter sur mes ouvrages et je n’en ai aucun en préparation, nous dit modestement l’auteur de l’Arbre qui saigne. » Seule, une ligne de la revue belge Antée concerne M. François-Paul Alibert, « un jeune écrivain qui sera demain un Maître ». Retenons cette prédiction non dictée, en l’espèce, par la camaraderie littéraire. L’Arbre qui saigne contient cependant plus que des promesses. La pièce qui a donné son titre au recueil est en particulier d’une harmonie vraiment fille de la douleur. Nous sommes heureux de publier deux poèmes de M. Alibert : le premier, écrit dans un mètre régulier, fait penser par la magnificence de sa forme au Verhaeren des Moines ; le second, prosodie librement, à la manière anarchique de M. Francis Jammes, développe, avec moins de mièvre préciosité et plus de somptuosité que son modèle, un thème fréquent dans l’œuvre du poète d’Orthez. Poursuivons le parallèle. M. Alibert a, d’autre part, plus de lyrisme que M. Jammes, il a puissamment chanté son

…Âme ardente et triste en ses incertitudes,

et son cœur, sombre et désordonné,

Qui saigne à tous les tranchants de la vie.

Comme M. Jammes, M. Alibert a dit exquisément, avec de délicieuses trouvailles de mots et avec un accent émouvant, le charme des cérémonies religieuses : son poème, la Procession passe, est une série de délicats tableaux de genre, lumineux comme des aquarelles, précis comme des gravures.

R. D.

BIBLIOGRAPHIE

Les œuvres. — La Terre de l’Aude, plaquette en prose, Bibliothèque de l’Occident, Paris. — Poèmes, Occident, mars 1907. — Marsyas aux Enfers, poème, Antée, 1er mai 1907. — L’Arbre qui saigne, poèmes, Servière et Pateau, imp. Carcassonne, 1907.


Le Cloître aux colonnes de rose.

Sous l’heureuse lumière où l’air tremble aujourd’hui
Comme une mer fluide où nagent les collines
Dont les cimes, au ciel qui les attire à lui,
Se soumettent avec des flexions divines,

Au fond du val qui dit à toute alarme adieu,
Dans ta sérénité première tu reposes,
Et d’un riant essor tu t’élèves à Dieu,
Sur tes colonnes qui semblent faites de roses.

Vers toute la candeur profonde de l’été,
Le jour à tes arceaux s’ouvre de porte en porte,
Et ne fait avec toi qu’une seule clarté,
Si léger que la terre à peine te supporte !

Et l’on dirait que, sous son poids fragile et pur
Affaissée et rompue et relevée ensuite,
Infaillible à décrire en courbes sur l’azur
Une tresse de fleurs prolongeant sa poursuite,

Quelque longue guirlande au feston retourné
Sur sa mélodieuse allure te déroule,
Et rassemble selon son ordre fortuné
Le nombre sans défaut d’où ta grâce découle.

L’heure brûle, tranquille et vermeille, et midi,
Sur la tuile où ne vient l’ombre d’aucune feuille
Jouer avec le vent qui retombe, engourdi,
Dans la bonne chaleur de juillet se recueille.

Je vais, et je te sens m’insinuer au cœur
Ta cadence immortelle et ta noble indolence,
Et, comme un air chanté sur le mode majeur,
Je t’écoute frapper dans mon âme en silence

Un accord sans limite et quatre fois borné
À la mesure exacte et pourtant infinie
Qui te tient sans effort à toi-même enchaîné
Et te fixe à jamais dans ta libre harmonie.

Et par cent ailes d’or j’entendis résonner,
Annonciation tendre et mélancolique !
Tes cloches qui soudain sur moi firent planer
Le battement épars de leur vol angélique.

Contre le ciel limpide où vous veniez heurter,
Vous passiez, vous chantiez, cloches dominicales
Qui rendiez argentin à vous répercuter,
L’air où se propageaient vos ondes musicales.

Et le cloître tintant de leur vol éperdu
Paraissait par degrés s’enlever de la terre,
À cet alléluia sonore suspendu,
Comme un oiseau divin monte dans la lumière.

Et, demeurant quand même à son rythme attaché,
Il dénouait avec une heureuse folie,
Sa colonnade rose où se tenait penché
Un soir tout à la fois de France et d’Italie.

À force de fleurir accablés de douceurs,
Un rang de lis tendant à l’azur qui les baigne
Leurs calices tachés d’ineffables rousseurs,
Sur leur blancheur gardait le jardin clos où règne

Une vigne enroulée en flexibles berceaux,
Et, charme des pigeons familiers sur les tombes !
Des enfants au soleil, à travers les arceaux,
S’ébattaient comme un peuple innocent de colombes.

Ah ! lassé de la vie et des hommes, auprès
De ton église qui m’accueille, un clair dimanche,
Puisse, cloître amical, entre tes chers cyprès
Où plie une moisson de fleurs dorée et blanche,

Mon cœur, impatient de fuir un siècle dur,
Trouver enfin la mort harmonieuse et belle,
Par un après-midi de vêpres et d’azur,
Et s’embaumer vivant dans ta paix éternelle !

(L’Arbre qui saigne.)

Le Bateau chargé d’oranges.

C’était un bateau chargé d’oranges
Amarré dans le port du canal.
Sur l’eau huileuse, morne et plane,
Allongé comme une bête géante,
Il sommeillait, et parfois sa coque lourde,
Sans rames, voiles ni mâture,

Se balançait, quand les écluses
Au loin ouvraient leurs vannes avec un bruit sourd,
Et se précipitaient par toutes leurs bouches.
Et d’un bord à l’autre bord,
Du gouvernail à la proue,
S’écroulaient les pommes d’or
D’Afrique, de Valence et des Baléares,
Que des hommes au torse de bronze
Déchargeaient dans des paniers tressés de sparte.
Droits sur leurs jambes hautes, et la tête à l’ombre
De leurs chapeaux de paille aux grandes ailes,
Ils vidaient leurs pesantes corbeilles,
Et de nouveau gravissaient la passerelle
Où s’égouttait la trace humide de leurs orteils,
Et gravement recommençaient.
Et toujours la barque semblait pleine,
Tant les beaux fruits d’écarlate et de chrome,
Innombrables et pressés, par tas s’amoncelaient
Et jamais ne diminuaient,
Par intervalles, il en roulait sur le quai,
Que des fillettes brunes, dans un pan de leur robe
Ainsi que des balles de pourpre.
Ramassaient et se disputaient à la course.
Et parfois, ne pouvant les contenir toutes,
Elles se baissaient pour les reprendre à terre,
Et, comme de petites Atalantes,
Se laissaient vaincre pour une orange.

Une dernière fois les hommes remontèrent
Et sur le cabestan enroulèrent les cables,
Et, l’escale étant finie,
Le bateau s’ébranla sur ses amarres,
Et, traîné par deux chevaux obstinés et tristes,
Qui faisaient un bruit monotone de sonnailles,
Il s’en alla vers le Midi.
Et nos cœurs démarraient avec la barque
Qui descendait le long des berges du canal,
Maison flottante au ras des prairies

Et qui fume, le soir, vers une voûte d’arbres.
C’est là, dis-moi, qu’il eût fait bon de vivre
Et de suivre les courbes lentes
D’une eau qui prête ses méandres
À toutes les songeries,
Tout en voguant vers des îles
Où l’on n’arriverait jamais.
Et la barque emportait notre rêve
D’une Majorque fortunée
Où passeraient, sous des orangers,
Comme de vivantes statues
Aux démarches fières, voluptueuses et souples,
De beaux êtres sans pensée et qui s’en vont nus,
Et qui laisserait pendre à hauteur de nos bouches,
Loin de nos bords mélancoliques,
Ses fruits, sans nous donner le mal de les cueillir.
L’homme du gouvernail, debout à l’arrière,
Se dressait comme un épique Jason
Guidant la conquête de la Toison,
Et ramenant encore, sur la mer violette.
Dorée et rouge cargaison,
Tout le butin des Hespérides.
Et comme l’Orient vermeil
Dans l’onde renversait un liquide incendie,
La barque légendaire entra dans le soleil.

(L’Arbre qui saigne.)