Anthologie des poètes français contemporains/Louis Ratisbonne

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LOUIS RATISBONNE





Bibliographie. — La Divine Comédie, traduction (1854-1859) [L’Enfer, couronné par l’Académie française, 1854 ; Le Purgatoire, prix Bordin, 1857 ; Le Paradis, prix Bordin, 1859] ; — Henri Heine, Impressions littéraires (1855) ; — Au Printemps de la vie, poésies (1857) ; — Héro et Léandre, drame antique en un acte et en vers, représenté sur la scène du Théâtre-Français (1859) ; — La Comédie enfantine, fables morales, ouvrage couronné par l’Académie française (1860) ; — Les Figures jeunes, poésies (1865) ; — Les Petits Hommes (1868) ; — Les Petites Femmes (1871) ; — Albums [sous le pseudonyme de Trim], avec texte versifié pour les enfants du premier âge. — En outre : Morts et Vivants, impressions littéraires (1860) ; — Auteurs et Livres (1868). — Exécuteur testamentaire d’Alfred de Vigny, Louis Ratisbonne a publié ses œuvres posthumes : Les Destinées, poèmes philosophiques (1864), et Le Journal d’un poète, d’après les notes intimes de Vigny.

Les œuvres de Louis Ratisbonne ont été éditées par Ch. Delagrave.

Louis Ratisbonne a collaboré au Parnasse Contemporain, au Magasin d’Education et de Récréation, au Journal des Débats (1853-1876), etc.

Neveu des Révérends Pères M., P. et A. Ratisbonne, missionnaires de l’ordre de Notre-Dame-de-Sion qui avaient abjuré la religion juive, Louis-Gustave-Fortuné Ratisbonne, né à Strasbourg le 29 juillet 1827, mort à Paris en novembre 1900, fut élevé moitié dans sa ville natale, moitié à Paris, où il prit ses grades. Il entra dans l’administration, mais y renonça à l’établissement de l’Empire, et se consacra à la littérature et au journalisme. En 1853, il entra aux Débats, où il resta jusqu’en 1876. Il se présenta aux élections à Paris en 1871, mais sans succès, et fut nommé, peu après, bibliothécaire du palais de Fontainebleau, à la place d’Octave Feuillet, qui avait donné sa démission. En 1874, il fut nommé bibliothécaire au Sénat. Il débuta dans les lettres par une fort belle traduction de la Divine Comédie de Dante (1854-1859), en tierces-rimes presque adéquates au rythme du texte, et donna, outre cet ouvrage, trois fois couronné par l’Académie française, de nombreux articles de critique littéraire ; un recueil de vers, Au Printemps de la vie (1857) ; un drame antique en un acte et en vers, Héro et Léandre, qui fut représenté au Théâtre-Français (1859) ; et plusieurs ouvrages destinés à l’enfance, et dont La Comédie enfantine (1860) fut couronnée par l’Académie française.

« Louis Ratisbonne a le vers heureux. Le public, qui le lit facilement, aime sa brillante traduction de Dante et ses Figures jeunes. On pourrait citer de lui, dans plus d’un genre, des strophes coulées de source, qui ne sentent point l’école et qui sont dans le vrai génie français. Sa Comédie enfantine est une œuvre parfaite dans son genre. L’auteur y met à nu le cœur des petits garçons et des petites filles, flagelle les premiers vices et raille les premiers ridicules de l’humanité. Le petit monde, dont il est le classique, le comprend et l’aime. Et le père lit par-dessus l’épaule de sa femme ce livre de famille. » (Anatole France.)




L’ENFANT

PROLOGUE AUX MÈRES


L’homme n’est pas le roi de la création,
C’est l’enfant. Il sourit dans les crocs du lion,
Et le lion vaincu le rapporte à sa mère ;
Il bégaye, et sa voix passe, en douceur, Homère.
Du berceau, comme Hercule, il descend triomphant ;
L’homme cède à la femme, et la femme à l’enfant.

Il ne sait pas marcher, l’innocent, et nous mène.
On lui met la lisière : il nous forge une chaîne,
Il nous rive on collier fait de deux petits bras :
Tout le mond obéit, même les scélérats.
Contre qui veut lutter, quelles terribles armes :
Les foudres enfantins, des cris mêlés de larmes !
Ainsi tout est soumis à ce roi nouveau-né,
Et du fond des berceaux le monde est gouverné.

O mères, c’est qu’aussi les roses les plus fraîches
Et les lis les plus blancs fleurissent dans vos crèches !
Fleurs d’amour, beaux enfants, aux yeux clairs, au front doux,
Que l’on berce et qu’on fait sauter sur ses genoux !
Gai comme le matin et comme l’innocence,
Rose comme l’espoir et tout ce qui commence,

L’enfant, c’est le soleil qui rit dans la maison,
Le renouveau de Dieu dans l’arrière-saison.
Arbres découronnés, quand la jeunesse est morte,
Quand le printemps nous quitte et tout ce qu’il emporte,
Sur nos bras blanchissants qui frissonnent à l’air,
Un bourgeon a poussé pour sourire à l’hiver.

L’enfant parait : sa vue éclaircit les visages ;
Il sourit : son sourire a chassé les nuages ;
Il parle : 6 talisman de ses mots ingénus !
Il marche, et nos soucis meurent sous ses pieds nus !
On l’appelle : il accourt avec beaucoup de zèle,
Par bonds, comme un oiseau dont on a coupé l’aile,
Il s’avance étonné de la terre, indécis,
Gauche comme un Amour tombé du paradis !

Rien n’a taché son cœur, rien n’a souillé sa lèvre,
Vierge comme le lait dont à peine on le sèvre.
II n’a pas encor fait ni trahi de serment.
Jamais il ne rougit, car jamais il ne ment.
Mais on rougit souvent devant lui, juge austère I
Il est très redouté ; nul coupable mystère,
Lorsque le petit ange accourt le front joyeux.
N’ose affronter le ciel qui brille dans ses yeux !
Près de lui la pensée impure est sacrilège.
Qui te profanerait, front blanc et cœur de neige ?
O bienheureux l’enfant candide et triomphant ?
Bienheureux l’homme fait qui ressemble à l’enfant !
Mais, pour qu’il s’en rapproche, 6 mères, prenez gardeI
Quand vous l’élèverez, car cela vous regarde,
Et pour qu’en grandisant, grandisse aussi son cœur,
De lui verser tout jeune une bonne liqueur ;
Si douce qu’elle soit, il se peut qu’il l’oublie.
Mais il en gardera le goût toute sa vie.
Et tous ses souvenirs en seront parfumés
Comme de vos baisers sur sa lèvre imprimés.

LA POUPÉE OUVERTE

Madeleine, une enfant, était fort occupée,
Tout en riant à belles dents,

A plonger les ciseaux au cœur de sa poupée,
Pour voir ce qu’elle avait dedans.

Or, elle n’avait rien. — Dans le joujou stupide
Le marchand n’avait mis que du son et du crin.
Alors l’enfant rieuse incline un front chagrin
Et se met à pleurer : la poupée était vide !

Il ne faut pas aller trop au fond du plaisir,
Ou l’on devient triste à mourir !
Petites, prenez garde, ou vous seriez trompées :
Il ne faut pas ouvrir le ventre des poupées !


LE SOUHAIT DE LA VIOLETTE


Quand Flore, la reine des Fleurs,
Eut fait naître la violette
Avec de charmantes couleurs,
Les plus tendres de sa palette,
Avec le corps d’un papillon
Et ce délicieux arôme
Qui la trahit dans le sillon :
a Enfant de mon chaste royaume,
Quel don puis-je encore attacher,
Dit Flore, & ta grâce céleste ?
— Donnez-moi, dit la fleur modeste,
Un peu d’herbe pour me cacher ! »


AU CLAIR DES ÉTOILES


« Quels beaux astres la Nuit a brodés sur ses voiles !
Que j’aime sur nos fronts à les voir rayonner !
— Ne les regarde pas si longtemps, ces étoiles,
Car je ne pourrais pas, mon cœur, te les donner.
— Que leur lumière est tendre ! Et, comme c’est étrange,
Ces yeux d’or palpitants semblent nous appeler.
— Ne les regarde pas si longtemps, ô mon ange,
Vers le ciel, ton pays, tu pourrais t’envoler ! »

(La Comédie enfantine.)