Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Émile Goudeau

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 373-378).




ÉMILE GOUDEAU


1850




Émile Goudeau, est né à Périgueux en 1850. Son père, sculpteur de talent, était obligé de fabriquer des monuments funèbres pour vivre, de sorte que l’enfant fut élevé au milieu des tombeaux. Sans lui rien enlever de sa gaieté gasconne, cette vue constante d’objets qui auraient dû le porter à la mélancolie lui a communiqué une sorte de philosophie épicurienne.

Après avoir publié ses poésies dans plusieurs journaux, M. Goudeau les a réunies en trois volumes intitulés: Fleurs du Bitume, Poèmes ironiques, et La Revanche des Bêtes. Elles se distinguent toutes par une saveur originale et une grande franchise d’impression.

Ses œuvres ont été éditées par P. Ollendorff et par A. Lemerre.

a. l.


____________



LES ROMAINES



Les voyez-vous passer, les belles affranchies ?
Sur les chemins sablés et les routes blanchies,
Que l’esclave arroseur humecte à longs jets d’eau,
Leurs chars à huit ressorts volent, et le badaud
Lutécien s’écrie : « Oh ! la belle païenne ! »

Elles suivent au troc la voie Élyséenne,
Derrière elles laissant le vieux Palais des rois
Et le Forum couvert où l’on fit tant de lois ;
Elles montent, lançant des œillades de Parthe,
Jusqu’à l’Arc Triomphal de César Bonaparte.
Ô Romains de Paris, regardez-les de loin
Passer dans leur orgueil, le fouet d’ébène au poing.
On dirait qu’à l’appel de ces belles auriges
Sont descendus des vieux bas-reliefs les quadriges
Que sculpta dans le marbre un fèvre Ausonien ;
C’est ainsi qu’elle vont au bois Boulonien
Respirer le printemps. La porte Maillotine,
Large, s’ouvre devant leur foule libertine ;
Bientôt par les sentiers, sous le grand soleil d’or,
On les voit persiller autour du Lac major.

Parfois, croisant leur char, quelque pubère équestre
Leur envoie un salut amical de la dextre;
Tandis qu’un sénateur, un consulaire, un vieux
Tribun, en tapinois les dévore des yeux.
Oh ! Vénus a donné le charme à ses prêtresses !
Dans leurs cheveux, on sent le souffle des caresses
Agiter les grands plis du long voile fuyant;
Leurs yeux sont agrandis par le Kold-Indian;
Comme un couple rival des aurores vermeilles,
Deux perles de l’Assur brillent à leurs oreilles;
Sous le péplum brodé, ces guerrières d’amou r
Ont enfermé leurs seins candides; et c’est pour
Couvrir leurs flancs qu’avec des mains endolories
Le Sère de Lyon a tissé des soieries,
Et que le Celto-Belge a cultivé le lin :
Les voyez-vous passer dans leur luxe divin !

Méherculé ! pourtant, elles furent esclaves !

Des sabots de noyer leur servirent d’entraves,
Et dans le dur sayon de toile leurs appas
Sirénéens étaient comme s’ils n’étaient pas.
On les voyait, parmi les plaines de la Gaule,
Tenant entre leurs doigts une branche de saule,
Mener paître le long des fossés, pataugeant,
Ou l’ovine famille ou la porcine gent.
Climène, dont raffole une tête à couronne
Princière, au temps défunt, servait une matrone :
Vestale de cuisine, avec son regard bleu
Au fond d’un sous-sol gras elle guettait le feu ;
Cinthia, le plus beau faciès de Minerve,
Toute enfant, s’en allait, pauvre mignonne serve,
Percer de son aiguille un tissu Syrien,
Qu’elle achète aujourd’hui pour un peu moins que rien ;
Araminte, une brune, et Lesbie, une blonde,
Portaient jadis son linge à Monsieur Tout-le-Monde ;
Temps funeste ! où Chloé, suppôt de Cupidon,
Pour son père Cerbère a tiré le cordon.

Mais toutes, comme on chasse une bête importune,
Ont oublié le temps de mauvaise fortune,
Et boivent le plaisir à bouche que veux-tu.
Honni soit l’esclavage affreux delà vertu,
Le cachot du devoir, le verrou de la vierge !
Sur l’autel de Vesta laissons fumer le cierge
Et s’éteindre ! Évohé ! d’un bond prodigieux
Elles montent au haut du destin, vers les cieux
Étincelants de la richesse et de la vie,
Où la soif de jouir est enfin assouvie.
Adieu la pauvreté ! les beaux jours sont venus !
Minerve est une sotte, évohé pour Vénus!
Plus de pain bis, de lait tourné, de beurre rance!
Une chaîne, pudeur ! impudeur, délivrance !

Maintenant, tu ne peux les poursuivre, Remords !
Elles ont pour te fuir leurs chars à huit ressorts
Et les fougueux coursiers de la grande Bretagne!
La Renommée avec sa trompette accompagne,
Car elles ont soumis les plus lointains préteurs,
Et les patriciens, et les purs dictateurs,
Et jusqu’aux fils de rois des vieilles monarchies...
Les voyez-vous passer, les belles affranchies ?

(Fleurs du Bitume)

LA MARCHE


J’ai mis trop loin, trop haut, le rêve de ma vie,
Vision d’avenir aimée, et poursuivie
À travers de longs jours de deuil.
J’étais parti, joyeux, sans regarder derrière :
Lutteur, je me fiais à ma force guerrière,
Et je n’avais que de l’orgueil.

J’ai compté bien longtemps les bornes de la route,
Et disais : « En marchant de la sorte, sans doute
J’arriverai là-bas ce soir. »
Et les pas succédaient aux pas, les vais aux côtes ;
iMes rêves étaient loin, et mes étoiles hautes ;
Et le ciel bleu devenait noir.

Un trompe-l’œil moqueur raccourcit la distance,
L’objet grandit, le but a pris l’exorbitance
D’une ombre qui viendrait à vous ;


Le clocher se découpe en vigueur sur la lune :
Encore un pas, encor ce bois et cette dune !
Marche plutôt sur tes genoux.

Il semble que ce soit le dernier kilomètre.
Et, sentant son désir et ses forces renaître,
Le passant ne s’arrête point ;
Et, quand il a marché pendant bien d’autres lieues,
Dans le prolongement des perspectives bleues,
Le but est encore plus loin.

Désirer ! devenir ! c’est la loi de nature !
Marche encore et toujours ! marche ! Si d’aventure
Tu touchais ton but de la main ;
Laissant derrière toi l’oasis et la source,
Vers un autre horizon tu reprendrais ta course :
Tu dois mourir sur un chemin.

(Fleurs du Bitume)


LE SENTIER DU SOUVENIR


Ô sentier, te voilà vêtu de fleurs fanées
Dont les vagues parfums s’exhalent affaiblis ;
Les nids, déserts depuis le départ des années,
Dans le creux des buissons dorment ensevelis ;

Les collines au loin se dressent, couronnées
De la brume qui roule et s’allonge en leurs plis ;
Des ruines sont là, de lierre environnées,
Et, sous mes pieds, des champs que le deuil a remplis.


Paysage d’automne, où règne le silence,
Où dans le brouillard bleu le rêve se balance,
Ce sont les jours passés où je veux revenir !

J’ignore si le temps, ce peintre prismatique,
Sait rendre le lointain des ans plus poétique,
Mais tu me plais toujours, sentier du souvenir !


(Fleurs du Bitume)



____________