Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Aloysius Bertrand

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 241-243).






ALOÏSIUS BERTRAND

1807–1841




Louis Bertrand, qui signait en bon romantique Aloïsius Bertrand, né à Céva, dans le Piémont, alors français, est l’auteur d’un charmant livre en prose : Gaspard de la Nuit, composé d’une suite de petits poèmes (poèmes est le mot) « dont la façon, dit Sainte-Beuve, lui coûtait autant que des vers. » Ce volume ne parut qu’après la mort de l’auteur, en 1842. Bertrand, dont la vie fut pénible et très courte, n’écrivit que bien peu de vers, mais il eut le bonheur mérité de faire le chef-d’œuvre des ballades romantiques. « La Bourgogne était devenue sa patrie adoptive. Il suça le sel même du terroir, a dit Sainte-Beuve, et se naturalisa tout à fait Bourguignon… Le Dijon qu’il aime est sans doute celui des ducs, le Dijon gothique et chevaleresque, autant que celui des bourgeois et des vignerons ; pourtant il y mêle à propos la plaisanterie, la gausserie du cru, et sous air de Callot et de Rembrandt on y retrouve du piquant des vieux Noëls… Destinée bizarre qui dénote bien l’artiste ! il passa presque toute sa vie, il usa sa jeunesse à ciseler en riche matière mille petites coupes d’une délicatesse infinie et d’une invention minutieuse, pour y verser ce que nos bons aïeux buvaient à même de la gourde ou dans le creux de la main. »

A. L.


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BALLADE




Ô Dijon, la fille
Des glorieux ducs,
Qui portes béquille
Dans tes ans caducs ;

Jeunette et gentille,
Tu bus tour à tour
Au pot du soudrille
Et du troubadour.

À la brusquembille
Tu jouas jadis
Mule, bride, étrille,
Et tu les perdis.

La grise bastille
Aux gris tiercelets
Troua ta mantille
De trente boulets.

Le reître, qui pille
Nippes au bahut,
Nonnes sous leur grille,
Te cassa ton luth.

Mais à la cheville
Ta main pend encor
Serpette et faucille,
Rustique trésor.

 
Ô Dijon, la fille
Des glorieux ducs,
Qui portes béquille
Dans tes ans caducs :

Ça, vire une aiguille,
Et de ta maison
Qu’un vert pampre habille
Recouds le blason.



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