Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Ernest Legouvé

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 244-248).






ERNEST LEGOUVÉ

1807–1841




Ernest Legouvé, de l’Académie française, le vrai type du gentilhomme de lettres à notre époque, est connu surtout par ses pièces de théâtre et par ses ouvrages d’éducation ou d’observation morale. On cite parmi ses drames ou comédies, Louise de Lignerolles, Médée, Bataille de Dames, Par droit de conquête, Adrienne Lecouvreur. Ses livres les plus comptés sont l’Histoire morale des Femmes, les Pères et les Enfants au XIXe siècle, Nos filles et nos Fils, et l’Art de la lecture. Il est passé maître dans l’art de bien lire ; ce sont des fêtes littéraires à l’Académie française, quand, sous le charme éloquent de sa diction, les nouveaux lauréats dont il fait valoir les œuvres sont tout surpris eux-mêmes d’avoir pu écrire de si belles choses.

Ernest Legouvé appartient à notre Anthologie par un volume publié chez Didier sous le titre : Théâtre complet en vers suivi de poésies. Nous y avons choisi les Deux Hirondelles de cheminée.

Les œuvres d’Ernest Legouvé se trouvent chez J. Hetzel.

A. L.


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LES DEUX HIRONDELLES DE CHEMINÉE




Hier, à mon logis par le froid ramené,
J’inaugurais l’hiver dans l’âtre abandonné,
Lorsque par le foyer, au milieu d’un bruit d’ailes,
La bise m’apporta ces deux voix d’hirondelles :

« Ma fille, il faut partir : précurseurs de l’hiver,
Des bandes de vanneaux, ce matin, fendaient l’air,
Et du haut de ce frêne, à la cime effeuillée,
A retenti trois fois notre cri d’assemblée.
Cependant sur ton nid tu demeures encor :
Appelle tes petits, ma fille, et prends l’essor !

— Je dois rester.

                              — Non, viens ! la première colonne
Par avance déjà se groupe et s’échelonne ;
Le moment du départ est fixé pour ce soir ;
Car tu sais que la nuit, sous son grand manteau noir,
Peut seule à tous les yeux dérober notre fuite,
Et des oiseaux de proie égarer la poursuite.

— Ô ma mère ! ta fille, hélas ! ne partira
Ni ce soir, ni demain, ni le jour qui suivra.

— Pourquoi donc ?

                              — Dans le nid où tu m’as élevée

J’élevais en espoir ma première couvée ;
Un cruel m’en chassa ; je fuis ! Cette maison
N’abrita mes amours qu’à l’arrière-saison,
Et de mes chers petits l’aile encore incertaine
Ne les porterait pas jusqu’à cette fontaine.

— Viens ; l’enfance est peureuse ; et toi, ma fille, aussi,
L’an dernier tu tremblais de t’éloigner d’ici ;
Ton père te soutint, et tu suivis ton père :
Soutiens-les ; ils suivront.

                                          — Regarde-les, ma mère ;
Un rare et fin duvet couvre à peine leur corps.

— Mais que deviendras-tu, pauvre enfant ? Sur ces bords
L’hiver est si terrible ! Ah ! je me le rappelle !
Une automne, le plomb avait brisé mon aile,
Je restai. Que de maux ! la neige couvrait tout.
Pas un seul moucheron ! pas un abri ! Partout
Je voyais des oiseaux s’abattre sur la terre,
Et tomber morts de froid !

                                        — Morts de froid, ô ma mère ?

— Fendre l’air en criant, et tomber morts de faim !

— Morts de faim ?

                               — Et moi, moi, je ne vécus enfin,
Qu’en m’attachant aux murs, et de givre imprégnée,
Cherchant dans les débris de toile d’araignée
Des cadavres d’insecte… Appelle tes petits !…

— À peine autour du toit sont-ils encor sortis.

— Il n’importe ; voltige, en offrant à leur vue
Quelque ver, quelque mouche à ton bec suspendue ;
La convoitise sert de courage à l’enfant ;
Il s’avance d’un pas, on s’éloigne d’autant ;
L’objet qui fuit l’attire, il le suit, il s’élance,
Et, radieux, dans l’air voilà qu’il se balance :
Ainsi t’ai-je donné ta première leçon.

— Mais ils n’étaient pas nés au temps de la moisson.

— Viens donc seule… et fuyons loin de ces lieux funestes !

— Moi, les laisser mourir ?

                                           — Vivront-ils, si tu restes ?

— Ils ne mourront pas seuls au moins ! Et, dût le froid
Me glacer avec eux sur notre nid étroit ;
Dût en ce foyer mort la flamme rallumée
M’étouffer dès demain sous des flots de fumée,
Je ne les quitte pas. Au dedans, au dehors,
Le jour, la nuit, partout, mon corps couve leur corps,
L’amour agrandira mes ailes !… La Nature
Ne veut pas que mon sang leur serve de pâture,
Mais il peut réchauffer s’il ne peut pas nourrir ;
Et, m’étendant sur eux, sur eux je veux mourir
Pour les défendre encore à cet instant suprême,
Et leur faire un abri de ma dépouille même.

— Ma fille, tu fais bien. J’eusse été dans ces lieux
Vaillante comme toi, pour toi faible comme eux ;
Reste donc ! Mes petits m’attendent sous le frêne ;
Le devoir qui t’arrête est celui qui m’entraîne ;
Il faut nous séparer, il le faut. Que ce lieu

Te soit hospitalier !… Adieu, ma fille,

                                                                 — Adieu ! »

Je n’entendis plus rien. Puis un battement d’aile
M’annonça le départ de la mère hirondelle ;
Puis un faible soupir. Et moi je dis tout bas :
« Ne crains rien, doux oiseau, tu ne périras pas ;
Chaque jour, par mes soins, une ample nourriture
Ira chercher la mère et sa progéniture ;
Élevée entre nous, une épaisse cloison,
Des vapeurs du foyer détournant le poison,
Ne laissera monter jusqu’à ton nid paisible
Que la douce chaleur d’une flamme invisible ;
Et, je le sens, mon cœur d’émotion battra
Quand, au printemps, ta mère en ces lieux accourra,
Te trouvera vivante, et que, sans l’oser croire,
De tes jours préservés tu lui diras I’histoire. »



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