Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Amédée Pigeon

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 405-409).




AMÉDÉE PIGEON


1851




Amédée Pigeon, né en 1851 à Paris, est l’auteur d’un volume de vers intitulé : Les deux Amours.

Dans son intéressante étude sur Nos Poètes d’aujourd’hui, M. Jules Tellier s’exprime ainsi au sujet de ce recueil : « Le livre, à la fois très pur et très maladif, où M. Pigeon a dit toutes les grandes douleurs des petites âmes nous apparaît comme un « document » unique sur une certaine crise d’adolescence. Il est vraiment le livre de la quinzième année. Qui l’a lu enfant ne l’oubliera plus. Et il gardera à travers la vie sa piété pour le poète qui fut le confident de sa première tristesse. »

Comme prosateur, M. Amédée Pigeon a écrit deux romans, La Confession de Madame de Weyre (1886) et Une Femme jalouse (1888). Il a, en outre, publié dans la Gazette des Beaux-Arts une série d’études sur l’art allemand et l’art anglais.

Ses poésies ont été éditées par A. Lemerre.

a. l.


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FATALISME




Dans ce monde où tout est fatal et nécessaire,
L’homme qui vit les yeux attachés à la terre
Se complaît dans le rêve et la crédulité,
Et pendant quelques jours croit à la liberté.

Mais son esprit, mûri bientôt par les années,
Voit les causes sans fin l’une à l’autre enchaînées,
Et partout, et toujours, dans l’immense univers
Les mêmes lois réglant les faits les plus divers.
Son rêve se dissipe ; il voit sa destinée
Sans lui par une main invisible menée
Vers un but qu’il pressent, mais qu’il ne connaît pas.
Il sait bien qu’il n’est pas le maître de ses pas,
Qu’une force en dehors de lui-même placée
Dirige tout, ses yeux, son geste, sa pensée,
L’entraîne vers le bien, le pousse vers le mal,
Qu’il diffère bien peu du plus vil animal,
Qu’il ne mérite pas l’éloge ni le blâme,
Et qu’enfin il n’est point le maître de son âme.
Dès lors, avant d’avoir vécu, désabusé,
Indifférent aux biens dont il n’a pas usé,
De toute chose humaine il se désintéresse.
Il vit sans passions, sans amis, sans maîtresse ;
Pour lui le monde est fait de mobiles décors
Où pendant quelques jours il promène son corps.
Sa gaîté, s’il sourit parfois, n’est qu’apparente ;
Son âme à tout plaisir demeure indifférente,
Et, voyant tout le mal qu’on fait sans s’étonner,
Il vit pour se soumettre et pour s’abandonner.



BROUILLARD SUR LA PLAINE





Il est nuit ; le brouillard se lève
De l’herbe humide des fossés
Et s’étend, vague comme un rêve,
Sur les horizons effacés.


On croirait voir sur des épaules
Flotter de larges voiles blancs
Lorsqu’autour du tronc blanc des saules
Il s’enroule en épais rubans.

Tout semble avoir changé de place,
Tout se confond étrangement ;
Parfois une vapeur qui passe
Semble le pli d’un vêtement.

Tremblotante et mystérieuse,
Au milieu de ce ciel changeant
Une étoile silencieuse
Met une étincelle d’argent.

Les fauvettes dorment couchées :
Pas un bruit, pas un chant d’oiseaux,
Les rainettes chantent cachées
Dans les glaïeuls et les roseaux.

On voit à peine les prairies
Sous l’immense et molle vapeur ;
Sous le toit chaud des bergeries
Et bergers et troupeaux ont peur.

Au milieu de ce grand silence
Facilement on entendrait
Le vent chuchotant qui balance
Les feuillages de la forêt.

Parfois le souffle frais qui lutte
Avec les pâles fleurs des eaux
Fait soupirer comme une flûte
Les tiges sèches des roseaux.


Je sens tomber sur ma paupière
Un sommeil plein d’illusions ;
Je mets mon front sur une pierre,
Je m’abandonne aux visions.

Et je vois un peuple de fées,
Peuple né dans les nuits d’été,
Oui se sont follement coiffées
Des brins du muguet argenté.

Elles passent ; je les appelle ;
Elles s’abattent près de moi ;
Se penchant vers la plus belle,
La reine me dit : « Sois mon roi ! »

La reine blonde au teint de neige
Fixe sur moi ses yeux hautains :
« Vois, me dit-elle, mon cortège
D’elfes pâles et de lutins.

« Avec des brindilles de vigne
Mon char rapide est attelé ;
Battant l’air de son aile, un cygne
Me transporte au ciel étoile.

« Rêveur, ne veux-tu pas me suivre
Dans mon magique et blanc palais,
Au royaume des fleurs de givre,
Où vit le peuple des follets ? »

Dois-je croire à tous ces mensonges ?
J’hésite, et réponds oui tout bas,
Et je pars au pays des songes,
Cachant ma tête entre ses bras.




Les hommes sont bien fous de vivre sans s’aimer,
Car ils n’ont ici-bas qu’une heure pour semer
Du blé dans les sillons, de l’amour dans les âmes.
Les grands yeux des enfants, les sourires des femmes,
Les couples que l’on voit passer sur le chemin
Serrés l’un près de l’autre, et se tenant la main,
La vierge qui rougit en dépit de ses voiles,
Tout, jusqu’aux feux changeants des lointaines étoiles,
Tout, jusqu’aux vents avec leurs souffles embaumés,
Tout nous dit : « Aimez-vous ; le temps s’écoule ; aimez ! »





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