Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Amable Tastu

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 121-125).



MADAME AMABLE TASTU


1795 – 1884




Amable Voïart, dame Tastu, née à Metz, obtint dans sa Jeunesse quatre prix des Jeux Floraux et fut couronnée par l’Académie française en 1840, pour son Éloge de Sévigné. Didier publia ses poésies complètes en 1862. Sainte-Beuve, en parlant de Madame Tastu, apprécie surtout « cette grâce modeste, qui s’efface pudiquement d’elle-même, et cette gloire discrète, tempérée de mystère, qui est la plus belle pour une femme poète. »

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LA VEILLE DE NOËL




Entre mes doigts guide ce lin docile,
Pour mon enfant, tourne, léger fuseau ;
Seul, tu soutiens sa vie encor débile,
Tourne sans bruit auprès de son berceau.

Les entends-tu, chaste Reine des anges,
Ces tintements de l’airain solennel ?
Le peuple en foule entourant ton autel
Avec amour répète tes louanges.

Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,
Tourne sans bruit auprès de son berceau.



Si je ne puis unir aux saints mystères
Des vœux offerts sur les sacrés parvis,
Si le devoir me retient près d’un fils,
Prête l’oreille à mes chants solitaires.

Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,
Tourne sans bruit auprès de son berceau.


Paisible, il dort du sommeil de son âge,
Sans pressentir mes douloureux tourments.
Reine du ciel, accorde-lui longtemps
Ce doux repos qui n’est plus mon partage.

Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,
Tourne sans bruit auprès de son berceau.


Mère du Dieu que le chrétien révère,
Ma faible voix s’anime en t’implorant ;
Ton divin fils est né pauvre et souffrant :
Ah ! prends pitié des larmes d’une mère !

Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,
Tourne sans bruit auprès de son berceau.


Des pas nombreux font retentir la ville ;
Le bruit confus, s’éloignant par degrés,
M’apprend la fin des cantiques sacrés.
J’écoute encor ! Déjà tout est tranquille…

Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,
Tourne sans bruit auprès de son berceau.



Tout dort, hélas ! je travaille et je veille ;
La paix des nuits ne ferme plus mes yeux.
Permets du moins, appui des malheureux,
Que ma douleur jusqu’au matin sommeille !

Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,
Tourne sans bruit auprès de son berceau.


Mais non, rejette, ô divine Espérance,
Ces lâches vœux, vains murmures du cœur !
Je veux bénir cette longue souffrance,
Gage certain d’un immortel bonheur.


Entre mes doigts, guide ce lin docile,
Pour mon enfant, tourne, léger fuseau ;
Seul, tu soutiens sa vie encor débile ;
Tourne sans bruit auprès de son berceau.


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LES FEUILLES DE SAULE




Lair était pur ; un dernier jour d’automne,
En nous quittant, arrachait la couronne
                 Au front des bois,
Et je voyais d’une marche suivie
Fuir le soleil, la saison et ma vie
                 Tout à la fois.

Près d’un vieux tronc appuyée en silence,
Je repoussais l’importune présence
                 Des jours mauvais ;

Sur l’onde froide ou l’herbe encor fleurie
Tombait sans bruit quelque feuille flétrie,
                 Et je rêvais !…

Au saule antique incliné sur ma tête
Ma main enlève, indolente et distraite,
                 Un vert rameau !
Puis j’effeuillai sa dépouille légère,
Suivant de l’œil sa course passagère
                 Sur le ruisseau.

De mes ennuis jeu bizarre et futile !
J’interrogeais chaque débris fragile
                 Sur l’avenir :
« Voyons, disais-je à la feuille entraînée,
Ce qu’à ton sort ma fortune enchaînée
                 Va devenir. »

Un seul instant je l’avais vue à peine,
Comme un esquif que la vague promène
                 Voguer en paix ;
Soudain le flot la rejette au rivage ;
Ce léger choc décida son naufrage.
                 Je l’attendais !…

Je fie à l’onde une feuille nouvelle,
Cherchant le sort que pour mon luth fidèle
                 J’osais prévoir ;
Mais vainement j’espérais un miracle,
Un vent rapide emporta mon oracle
                 Et mon espoir.


Sur cette rive où ma fortune expire,
Où mon talent sur l’aile du zéphyre
                 S’est envolé,
Vais-je exposer sur l’élément perfide
Un vœu plus cher ?… Non, non, ma main timide
                 A reculé.

Mon faible cœur, en blâmant sa faiblesse,
Ne peut bannir une sombre tristesse,
                 Un vague effroi ;
Un cœur malade est crédule aux présages :
Il s’amassait de menaçants nuages
                 Autour de moi.

Le vert rameau de mes mains glisse à terre ;
Je m’éloignai, pensive et solitaire,
                 Non sans effort ;
Et dans la nuit mes songes fantastiques
Autour du saule aux feuilles prophétiques
                 Erraient encor !



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