Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Casimir Delavigne

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 112-120).



CASIMIR DELAVIGNE


1793 – 1843




Casimir Delavigne, né au Havre, débuta dès 1811 par un Dithyrambe sur la naissance du Roi de Rome. Après avoir remporté quelques couronnes à l’Académie française, il publia, de 1816 à 1822, sous le titre de Messéniennes, des élégies politiques dont le succès fut considérable, grâce au choix habile des sujets, empruntés, pour la plupart, aux événements contemporains. Les Messéniennes nous paraissent peu lisibles à présent : le style en est artificiel, l’éloquence déclamatoire, l’enthousiasme guindé.

Après la révolution de Juillet, et dans la même note libérale, voltairienne, napoléonienne, et cependant dynastique, qui dominait à cette époque, Delavigne publia ses Chants populaires, parmi lesquels se trouve la fameuse Parisienne :


Serrez vos rangs ; qu’on se soutienne !
Marchons ! chaque enfant de Paris
De sa cartouche citoyenne
Fait une offrande à son pays.
Ô jour d’étemelle mémoire !
Paris n’a plus qu’un cri de gloire :
     En avant, marchons
    Contre leurs canons !

À travers le fer, le feu des bataillons,

           Courons
       À la victoire !

Hélas ! le chantre de la « cartouche citoyenne » ressemble à un poète lyrique comme un garde national à un grenadier de la Grande armée ! Ses meilleures poésies sont les Derniers Chants, œuvre posthume. C’est là qu’on trouve, dans le joli poème intitulé Un Miracle, ces stances sur Les Limbes, dont M. Ernest Legouvé a dit : « Je ne connais dans notre littérature qu’une page comparable en douceur à ce morceau, c’est la peinture des Champs Élysées par Fénelon. »

Comme poète dramatique, Casimir Delavigne imita d’abord les classiques, dans Les Vêpres Siciliennes (1819), par exemple, puis les Romantiques avec des pièces telles que Louis XI (1832) et Les Enfants d’Édouard (1833), qui n’ont pas tout-à-fait disparu de l’affiche.

Si sa gloire a subi un déchet considérable, c’est donc encore au théâtre que Delavigne se survit le mieux ; et sa statue par David d’Angers, peut rester encore quelque temps assise sur l’un des quais de sa ville natale, malgré la proclamation bien connue du farouche Desnoyers :

Habitants du Havre, Havrais,
J’arrive de Paris exprès
Pour mettre en pièces la statue
De Delavigne (Casimir.)
Il est des morts qu’il faut qu’on tue…

« Quoique la faculté du beau fût développée à un rare degré chez M. Delavigne, l’essor de la grande ambition littéraire, en ce qu’il peut avoir parfois de téméraire et de suprême, était arrêté en lui par une sorte de réserve naturelle, qu’on peut louer ou blâmer, selon qu’on préfère dans les productions de l’esprit, le goût qui circonscrit ou le génie qui entreprend, mais qui était une qualité aimable et gracieuse, et qui se traduisait en modestie dans son caractère et en prudence dans ses ouvrages. » Ce jugement, plein de modération, mais non dénué de malice, est de Victor Hugo.

Ses œuvres ont été publiées par MM. Didot.

Auguste Dorchain


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AUX RUINES DE LA GRÈCE PAÏENNE




Ô sommets de Taygète, ô rives du Pénée,
De la sombre Tempé vallons silencieux,
Ô campagnes d’Athène, ô Grèce infortunée,
Où sont pour t’affranchir tes guerriers et tes Dieux ?

Doux pays, que de fois ma muse en espérance
Se plut à voyager sous ton ciel toujours pur !
De ta paisible mer, où Vénus prit naissance,
Tantôt du haut des monts je contemplais l’azur,
Tantôt, cachant au jour ma tête ensevelie
           Sous tes bosquets hospitaliers,
J’arrêtais vers le soir, dans un bois d’oliviers,
           Un vieux pâtre de Thessalie.

« Des Dieux de ce vallon contez-moi les secrets,
Berger, quelle déesse habite ces fontaines ?
Voyez-vous quelquefois les nymphes des forêts
           Entr’ouvrir l’écorce des chênes ?
Bacchus vient-il encor féconder vos coteaux ?
Ce gazon que rougit le sang d’un sacrifice,
Est-ce un autel aux dieux des champs et des troupeaux,
           Est-ce le tombeau d’Eurydice ? »
Mais le pâtre répond par ses gémissements !
C’est sa fille au cercueil qui dort sous ces bruyères ;
Ce sang qui fume encor, c’est celui de ses frères
           Égorgés par les Musulmans.

Ô sommets de Taygète, ô rives du Pénée,
De la sombre Tempé vallons silencieux,

Ô campagnes d’Athène, ô Grèce infortunée,
Où sont pour t’affranchir tes guerriers et tes dieux ?

« Quelle cité jadis a couvert ces collines ?
— Sparte, » répond mon guide… Eh quoi ! ces murs déserts,
Quelques pierres sans nom, des tombeaux, des ruines,
Voilà Sparte, et sa gloire a rempli l’univers !
Le soldat d’Ismaël, assis sur ces décombres,
               Insulte aux grandes ombres
               Des enfants d’Hercule en courroux.
N’entends-je pas gémir sous ces portiques sombres ?
            Mânes des Trois cents, est-ce vous ?…

Eurotas, Eurotas, que font ces lauriers-roses
Sur ton rivage en deuil, par la mort habité ?
Est-ce pour faire outrage à ta captivité
            Que ces nobles fleurs sont écloses ?
Non, ta gloire n’est plus ; non, d’un peuple puissant,
Tu ne reverras plus la jeunesse héroïque
Laver parmi tes lys ses bras couverts de sang,
Et dans ton cristal pur sous ses pas jaillissant
            Secouer la poudre olympique.
C’en est fait ; — et ces jours que sont-ils devenus,
Où le cygne argenté, tout fier de sa parure,
Des vierges dans ses jeux caressait les pieds nus,
Où tes roseaux divins rendaient un doux murmure,
Où réchauffant Léda pâle de volupté,
Froide et tremblante encore au sortir de tes ondes,
Dans le sein qu’il couvrait de ses ailes fécondes
Un dieu versait la vie et l’immortalité ?

C’en est fait, et le cygne, exilé d’une terre
            Où l’on enchaîne la beauté,
            Devant l’éclat du cimeterre
            A fui comme la liberté.

Ô sommets de Taygète, ô rives du Pénée,
De la sombre Tempé vallons silencieux,
Ô campagnes d’Athène, ô Grèce infortunée,
Où sont pour t’affranchir tes guerriers et tes dieux ?

Ils sont sur tes débris ! Aux armes ! voici l’heure
Où le fer te rendra tes beaux jours que je pleure !
Voici la Liberté : tu renais à son nom ;
Vierge comme Minerve, elle aura pour demeure
            Ce qui reste du Parthénon.

Des champs de Sunium, des bois du Cythéron,
Descends, peuple chéri de Mars et de Neptune !
Vous, relevez les murs ; vous, préparez les dards,
Femmes, offrez vos vœux sur ces marbres épars.

            Là fut l’autel de la fortune.
Autour de ce rocher rassemblez-vous, vieillards :
            Ce rocher portait la tribune ;
Sa base encor debout parle encore aux héros
            Qui peuplent la nouvelle Athènes :
Prêtez l’oreille… il a retenu quelques mots
            Des harangues de Démosthènes.
Guerre, guerre aux tyrans ! Nochers, fendez les flots !
Du haut de son tombeau Thémistocle domine
            Sur ce port qui l’a vu si grand ;
Et la mer à vos pieds s’y brise en murmurant
            Le nom sacré de Salamine.
Guerre aux tyrans ! Soldats, le voilà ce clairon
Qui des Perses jadis a glacé le courage !
Sortez par ce portique, il est d’heureux présage :
Pour revenir vainqueur, par là sortit Cimon ;
C’est là que de son père on suspendit l’image !
Partez, marchez, courez, vous courez au carnage.
            C’est le chemin de Marathon !


Ô sommets de Taygète, ô débris du Pirée,
Ô Sparte, entendez-vous leurs cris victorieux ?
La Grèce a des vengeurs, la Grèce est délivrée,
La Grèce a retrouvé ses héros et ses dieux !


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LES LIMBES




Comme un vain rêve du matin,
Un parfum vague, un bruit lointain,
C’est je ne sais quoi d’incertain
            Que cet empire ;
Lieux qu’à peine vient éclairer
Un jour qui, sans rien colorer,
À chaque instant près d’expirer,
            Jamais n’expire.

Partout cette demi-clarté
Dont la morne tranquillité
Suit un crépuscule d’été
            Ou de l’aurore
Fait pressentir que le retour
Va poindre au céleste séjour,
Quand la nuit n’est plus, quand le jour
            N’est pas encore !

Ce ciel terne, où manque un soleil,
N’est jamais bleu, jamais vermeil ;
Jamais brise, dans ce sommeil
            De la nature,
N’agita d’un frémissement
La torpeur de ce lac dormant,
Dont l’eau n’a point de mouvement,
            Point de murmure.


L’air n’entr’ouvre sous sa tiédeur
Que fleurs qui, presque sans odeur,
Comme les lys ont la candeur
            De l’innocence ;
Sur leur sein pâle et sans reflets
Languissent des oiseaux muets ;
Dans le ciel, l’onde et les forêts,
            Tout est silence.

Loin de Dieu, là, sont renfermés
Les milliers d’êtres tant aimés,
Qu’en ces bosquets inanimés
            La tombe envoie.
Le calme d’un vague loisir,
Sans regret comme sans désir,
Sans peine comme sans plaisir,
            C’est là leur joie.

Là, ni veille ni lendemain !
Ils n’ont sur un bonheur prochain,
Sur celui qu’on rappelle en vain,
            Rien à se dire.
Leurs sanglots ne troublent jamais
De l’air l’inaltérable paix ;
Mais aussi leur rire jamais
            N’est qu’un sourire.

Sur leurs doux traits que de pâleur !
Adieu cette fraîche couleur
Qui de baiser leur joue en fleur
            Donnait l’envie !
De leurs yeux, qui charment d’abord,
Mais dont aucun éclair ne sort,
Le morne éclat n’est pas la mort,
            N’est pas la vie.


Rien de bruyant, rien d’agité
Dans leur triste félicité !
Ils se couronnent sans gaîté
            De fleurs nouvelles.
Ils se parlent, mais c’est tout bas ;
Ils marchent, mais c’est pas à pas ;
Ils volent, mais on n’entend pas
            Battre leurs ailes.

Parmi tout ce peuple charmant,
Qui se meut si nonchalamment,
Qui fait sous son balancement
            Plier les branches,
Quelle est cette ombre aux blonds cheveux,
Au regard timide, aux yeux bleus,
Qui ne mêle pas à leurs jeux
            Ses ailes blanches ?

Elle arrive, et, fantôme ailé,
Elle n’a pas encor volé ;
L’effroi dont son cœur est troublé,
            J’en vois la cause :
N’est-ce pas celui que ressent
La colombe qui, s’avançant
Pour essayer son vol naissant,
            Voudrait et n’ose ?

Non ! dans ses yeux roulent des pleurs.
« Belle enfant, calme tes douleurs ;
Là sont des fruits, là sont des fleurs
            Dont tu disposes.
Laisse-toi tenter, et, crois-moi !
Cueille ces roses sans effroi ;
Car, bien que pâles comme toi,
            Ce sont des roses.


« Triomphe en tenant à deux mains
Ta robe pleine de jasmins ;
Et puis, courant par les chemins,
          Va les répandre.
Viens ! tu prendras en le guettant
L’oiseau qui, sans but voletant,
N’aime ni ne chante, et partant
            Se laisse prendre.

« Avec ces enfants tu joûras ;
Viens ! ils tendent vers toi les bras ;
On danse tristement là-bas,
            Mais on y danse.
Pourquoi penser, pleurer ainsi ?
Aucun enfant ne pleure ici,
Ombre rêveuse ; mais aussi
            Aucun ne pense.

« Dieu permet-il qu’un souvenir
Laisse ton cœur entretenir
D’un bien qui ne peut revenir
            L’idée amère ?
— Oui, je me souviens du passé,
Du berceau vide où j’ai laissé
Mon rêve à peine commencé,
            Et de ma mère. »



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