Anthologie des poètes français du XIXème siècle/André Theuriet

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 244-256).




ANDRÉ THEURIET


1833




Né, à la lisière des futaies de Marly, élevé au milieu des grands bois de la Meuse, André Theuriet nous apparaît dans son premier recueil comme un poète essentiellement forestier. « Son Chemin des Bois, dit Théophile Gautier dans son étude sur les Progrès de la Poésie française depuis 1830, nous ramène à la campagne, et l’on fait bien de suivre Theuriet sous les verts ombrages où il se promène comme Jacques le mélancolique dans la forêt de Comme il vous plaira, faisant des réflexions sur les astres, les fleurs, les herbes, les oiseaux, les daims qui passent, et le charbonnier assis sous la hutte en branchages. C’est un talent fin et discret que celui de Theuriet : il a la fraîcheur, l’ombre et le silence des bois, et les figures qui animent ses paysages glissent sans faire de bruit comme sur des tapis de mousse, mais elles vous laissent leur souvenir, et elles vous apparaissent sur un fond de verdure, dorées par un oblique rayon ce de soleil… »

Si dans le Chemin des Bois André Theuriet se montre trop exclusivement paysagiste, son second recueil : Le Bleu et le Noir, nous le fait voir sous des aspects plus divers. Tout en gardant sa note de sincérité attendrie, il a acquis une facture plus savante, et sa manière s’est élargie. Sa forme est devenue plus précise, son inspiration plus variée. Dans l’intervalle, la guerre de 1870 a éclaté ; le poète, sac au dos et le fusil sur

ANDRÉ THEURIET

ANDRÉ THEURIET



l’épaule, est allé faire le coup de feu à Buzenval, et, pendant ces jours d’épreuve, il a ressenti de patriotiques émotions dont on perçoit l’écho dans Les Paysans de l’Argonne, la Veillée de Noël et surtout la Prière dans les bois. En même temps il chante l’amour d’une voix discrète et profonde, comme un libre oiseau de la forêt qu’on entend sans le voir. Ses courts et vifs poèmes amoureux : Brunette, Premier soleil, Désir d’avril, La Vigne en fleur, etc., ont le charme naïf et mélancolique des chansons populaires, de ces chemineresses qu’on entend monter au loin dans la lande ou à l’orée des bois, lancées par d’invisibles voix de pâtres ou de bûcherons.

En octobre 1871, il fait représenter à l’Odéon un acte en vers, Jean-Marie, qui est resté au répertoire, et en 1874 il publie Le Bleu et le Noir, son second recueil de vers.

À partir de cette époque, le poète se double d’un romancier. M. Theuriet nous peint dans une prose à la fois sobre et colorée les intimes bonheurs, les ridicules et aussi la poésie de la vie provinciale. Le Lorrain s’est imprégné de mélancolie en traversant les grandes forêts mystérieuses de l’Argonne, mais il a gardé un fonds de sensualisme et d’observation à la fois attendrie et moqueuse, qui caractérisent sa troisième manière, et dont on trouve parfois la trace dans son dernier volume : Le Livre de la Payse. L’inspiration y est plus chaude, plus verveuse ; la note sensuelle a pénétré dans la chanson. Là, comme dans les romans de M. Theuriet, on sent une franche et saine saveur de terroir qui constitue l’originalité du poète.

Ce qui ressort surtout des poèmes d’André Theuriet, c’est l’amour de la nature forestière, l’intime souvenir de la vie campagnarde, et en même temps une pitié profonde pour les souffrants, les déshérités de ce monde, qui vont courbés sur la glèbe ou errants sur les routes, à l’heure où le soir tombe et quand s’illumine dans la nuit la fenêtre des heureux.

Les poésies d’André Theuriet et une partie de ses œuvres en prose ont été éditées chez A. Lemerre.

André Lemoyne.

LES FOINS



Au clair appel du coq chantant sur son perchoir,
Les faucheurs se sont mis à l’œuvre, et la prairie
Dans la blanche rosée a déjà laissé choir,
Derrière eux, un long pan de sa robe fleurie.

Les bruissantes faux vibrant à l’unisson
Ouvrent dans l’herbe mûre une large tranchée ;
Deux robustes faneurs, là-bas, fille et garçon,
Retournent au soleil l’odorante jonchée.

Leurs yeux brillent, l’amour sur le même écheveau
A mêlé les fils d’or de leur double jeunesse,
Et le voluptueux parfum du foin nouveau
À leur naissant désir ajoute son ivresse…

Comme eux, j’éprouve aussi ton mol enivrement,
Fenaison !… Je revois la saison bienheureuse
Où j’allais par les prés, cherchant naïvement
La fleur qui donne au foin son haleine amoureuse.

Et les herbes tombant au rythme sourd des faux
M’apportent le parfum des lointaines années
Dont le Temps, ce faucheur marchant à pas égaux,
Éparpille après lui les floraisons fanées.

La vie est ainsi faite. Elle ondule à nos yeux
Comme une plantureuse et profonde prairie,
Dont un magicien tendre et mystérieux
Varie à tout moment l’éclatante féerie.


Nous y courons ravis, cueillant tout sans choisir,
Fauchant jusqu’aux boutons qui s’entrouvrent à peine ;
Mais l’éblouissement nous ôte le loisir
De savourer les fleurs dont notre main est pleine.

Nos merveilleux bouquets doivent comme le foin
Se faner pour avoir leur plus suave arome ;
C’est quand l’enchantement d’avril est déjà loin
Que son ressouvenir nous suit et nous embaume.

Le présent est pour nous un jardin défendu,
Et nous n’entrons jamais dans la terre promise ;
Mais l’éternel regret de ce bonheur perdu
Donne à nos souvenirs une senteur exquise…

Peut-être est-ce un regret de leur brève splendeur
Qui donne aux foins coupés ces subtiles haleines ?…
Toutes les fleurs des prés s’y mêlent comme un chœur
Sauges et mélilots, flouves et marjolaines.

Leur musique voilée a des philtres pour tous.
Elle fait soupirer les pensives aïeules
Assises sous l’auvent le front dans les genoux,
Et les bruns amoureux couchés au pied des meules.

La nuit, avec le chant des sources dans les bois,
Quand ce concert d’odeurs monte au ciel pacifique,
Vers le bleu paradis des saisons d’autrefois
Le cœur charmé fait un retour mélancolique.

Dans ce passé limpide il croit se rajeunir ;
Il y plonge, il y goûte une paix endormante,
Mollement enfoncé dans le doux souvenir
Comme en un tas de foin vert et sentant la menthe.


Puissé-je pour mourir avoir un lit pareil,
Et que ce soit au temps des fenaisons joyeuses,
Quand les grands chars pleins d’herbe, au coucher du soleil,
Ramèneront des prés la troupe des faneuses !

Au soir tombant, leurs voix fraîches éveilleront
L’écho des jours lointains dormant dans ma mémoire ;
Je verrai s’allumer les astres sur mon front
Comme des lampes d’or au fond d’un oratoire ;

Et lorsque peu à peu les funèbres pavots
Sur mes yeux lourds seront tombés comme des voiles,
Mon dernier souffle, avec l’odeur des foins nouveaux,
S’en ira lentement vers le ciel plein d’étoiles.

(Le Livre de la Payse)



LA GRAND’TANTE



Dans le calme logis qu’habite la grand’tante
Tout rappelle les jours défunts de l’ancien temps.
La cour au puits sonore et la vieille servante,
Et les miroirs ternis qui datent de cent ans.

Le salon a gardé ses tentures de Flandre,
Où nymphes et bergers dansent au fond des bois ;
Aux heures du soleil couchant, on croit surprendre
Dans leurs yeux un éclair de l’amour d’autrefois.

Du coin sombre où sommeille une antique épinette,
Parfois un long soupir monte et fuit au hasard,
Comme un écho des jours où, pimpante et jeunette,
La grand’tante y jouait Rameau, Gluck et Mozart.


Un meuble en bois de rose est au fond de la chambre.
Ses tiroirs odorants cachent plus d’un trésor :
Bonbonnières, flacons, sachets d’iris et d’ambre,
D’où le souffle d’un siècle éteint s’exhale encor.

Un livre est seul parmi ces reliques fanées,
Et sous le papier mince et noirci d’un feuillet
Une fleur sèche y dort depuis soixante années :
Le livre, c’est Zaïre, et la fleur, un œillet.

L’été, près de la vitre, avec le vieux volume,
La grand’tante se fait rouler dans son fauteuil…
Est-ce le clair soleil ou l’air chaud qui rallume
La couleur de sa joue et l’éclat de son œil ?

Elle penche son front jauni comme un ivoire
Vers l’œillet, qu’elle a peur de briser dans ses doigts :
Un souvenir d’amour chante dans sa mémoire,
Tandis que les pinsons gazouillent sur les toits.

Elle songe au matin où la fleur fut posée
Dans le vieux livre noir par la main d’un ami,
Et ses pleurs vont mouiller ainsi qu’une rosée
La page où soixante ans l’œillet rouge a dormi.

(Le Bleu et le Noir)




LES CLOCHES



Les bois sentent l’automne, et le sommeil profond
Des grands chênes, baignés d’une lumière douce,
Est à peine troublé par le bruit sourd que font
Les glands mûrs tombant sur la mousse.


Mets ton front près du mien, pose ton corps lassé
Sur mon bras amoureux qui l’étreint comme un lierre,
Et restons dans cette ombre où septembre a dressé
Pour nous ses tapis de bruyère.

Demeurons-y blottis ensemble, ô chère enfant,
Comme au fond de leur nid obscur deux hirondelles,
Ou dans la coque verte et blanche qui se fend
Deux brunes châtaignes jumelles.

Les yeux mi-clos, les mains dans les mains, sous les bois,
Savourons le lait pur des voluptés sereines,
Tandis qu’un vent léger nous apporte les voix
Berceuses des cloches lointaines.

Les sons clairs tout remplis d’endormantes douceurs
Se fondent mollement dans notre extase… Écoute !
On dirait que leur chant limpide dans nos cœurs
Filtre avec l’amour, goutte à goutte.

Je ne sais quoi de chaste et de plus amical
Pénètre en nous avec ces notes argentines,
Leur musique nous rend le charme virginal
Des blondes saisons enfantines ;

Des saisons d’autrefois, sous le toit familier
Où grimpent des jasmins et des aristoloches,
Quand on est réveillé dans son lit d’écolier
Par les voix sonores des cloches.

Vers ce passé brumeux je me crois revenu..
En écoutant vibrer ces voix aériennes,
Je crois depuis l’enfance avoir toujours tenu
Tes petites mains dans les miennes.


Il me semble qu’alors, écoliers nonchalants,
Couchés comme aujourd’hui sur les mousses fleuries,
Nous suivons à travers les grands nuages blancs
Le vol des claires sonneries ;

Ou bien, nous cheminons ensemble, aux Fêtes-Dieu,
Par les sentiers jonchés d’herbes que le pied froisse,
Tandis que tout là-haut bourdonnent dans l’air bleu
Les carillons de la paroisse.

L’amour adolescent, frais comme un reposoir,
Vague comme un parfum d’encens qui s’évapore,
Ou comme les soupirs de l’Angelus du soir,
L’amour en nos cœurs vient d’éclore…

Ô mirage produit par ce pur timbre d’or,
Charme du rythme lent, berceur et monotone !
C’est ce magique amour qui nous enchaîne encor
Dans les bois qu’embaume l’automne.

C’est lui qui fait tourner comme vers un aimant
Mes désirs vers tes yeux pleins de moites caresses,
Et qui soumet mon cœur au fier commandement
De tes lèvres enchanteresses.

Ah ! qu’il plane longtemps sur nous, le jeune dieu !
Qu’il nous suive partout, au soleil et dans l’ombre,
L’été parmi les bois, l’hiver au coin du feu,
Partout, durant des jours sans nombre !

Qu’il joigne encor nos mains et rapproche nos fronts,
Quand au fond du tombeau, comme sur ces bruyères,
Côte à côte étendus, nous nous endormirons
Au chant des cloches mortuaires ;


Et puissent dans le ciel nos âmes voyager,
Comme les sons jumeaux de ces cloches paisibles,
Qui s’en vont deux à deux avec le vent léger
Vers les étoiles invisibles !

(Le Bleu el le Noir)



BRUNETTE



Voici qu’avril est de retour,
Mais le soleil n’est plus le même,
Ni le printemps, depuis le jour
Où j’ai perdu celle que j’aime.

Je m’en suis allé par les bois.
La forêt verte était si pleine,
Si pleine des fleurs d’autrefois,
Que j’ai senti grandir ma peine.

J’ai dit aux beaux muguets tremblants :
« N’avez-vous pas vu ma mignonne ? »
J’ai dit aux ramiers roucoulants :
« N’avez-vous rencontré personne ? »

Mais les ramiers sont restés sourds,
Et sourde aussi la fleur nouvelle,
Et depuis je cherche toujours
Le chemin qu’a pris l’infidèle.

L’amour, l’amour qu’on aime tant,
Est comme une montagne haute :
On la monte tout en chantant,
On pleure en descendant la côte.

(Le Bleu et le Noir)



LES PAYSANS




Le village s’éveille à la corne du pâtre ;
Les bêtes et les gens sortent de leur logis ;
On les voit cheminer sous le brouillard bleuâtre,
Dans le frisson mouillé des alisiers rougis.

Par les sentiers pierreux et les branches froissées,
Coupeurs de bois, faucheurs de foin, semeurs de blé,
Ruminant lourdement de confuses pensées,
Marchent, le front courbé sur leur poitrail hâlé.

La besogne des champs est rude et solitaire :
De la blancheur de l’aube à l’obscure lueur
Du soir tombant, il faut se battre avec la terre
Et laisser sur chaque herbe un peu de sa sueur.

Paysans, race antique à la glèbe asservie,
Le soleil cuit vos reins, le froid tord vos genoux ;
Pourtant si l’on pouvait recommencer sa vie,
Frères, je voudrais naître et grandir parmi vous !

Pétri de votre sang, nourri dans un village,
Respirant des odeurs d’étable et de fenil,
Et courant en plein air comme un poulain sauvage
Qui se vautre et bondit dans les pousses d’avril.

J’aurais en moi peut-être alors assez de sève,
Assez de flamme au cœur et d’énergie au corps,
Pour chanter dignement le monde qui s’élève
Et dont vous serez, vous, les maîtres durs et forts.


Car votre règne arrive, ô paysans de France ;
Le penseur voit monter vos flots lointains encor,
Comme on voit s’éveiller dans une plaine immense
L’ondulation calme et lente des blés d’or.

L’avenir est à vous, car vous vivez sans cesse
Accouplés à la terre, et sur son large sein
Vous buvez à longs traits la force et la jeunesse
Dans un embrassement laborieux et sain.

Le vieux monde se meurt. Dans les plus nobles veines
Le sang bleu des aïeux, appauvri, s’est figé,
Et le prestige ancien des races souveraines
Comme un soleil mourant dans l’ombre s’est plongé ;

Mais vous croissez… L’effroi des nombreuses lignées
N’arrête point l’essor de vos mâles amours ;
Pour de nouveaux enfants vos femmes résignées
Voient s’arrondir sans peur leurs robustes contours.

L’avenir est à vous !… Nos écoles sont pleines
De fils de vignerons et de fils de fermiers ;
Trempés dans l’air des bois et les eaux des fontaines,
Ils sont partout en nombre et partout les premiers.

Salut ! Vous arrivez, nous partons. Vos fenêtres
S’ouvrent sur le plein jour, les nôtres sur la nuit…
Ne nous imitez pas, quand vous serez nos maîtres,
Demeurez dans vos champs où le grand soleil luit…

Ne reniez jamais vos humbles origines,
Soyez comme le chêne au tronc noueux et dur :
Dans la terre enfoncez vaillamment vos racines,
Tandis que vos rameaux verdissent dans l’azur.


Car la terre qui fait mûrir les moissons blondes
Et dans les pampres verts monter l’âme du vin,
La terre est la nourrice aux mamelles fécondes ;
Celui-là seul est fort qui boit son lait divin.

Pour avoir dédaigné ses rudes embrassades,
Nous n’avons plus aux mains qu’un lambeau de pouvoir,
Et, pareils désormais à des enfants malades,
Ayant peur d’obéir et n’osant plus vouloir,

Nous attendons, tremblants et la mine effarée,
L’heure où vous tous, bouviers, laboureurs, vignerons,
Vous épandrez partout comme un ras de marée
Vos flots victorieux où nous disparaîtrons.

(Le Livre de la Payse)



LA VIGNE EN FLEUR


La fleur des vignes pousse,
Et j’ai vingt ans ce soir…
Oh ! que la vie est douce !
C’est comme un vin qui mousse
En sortant du pressoir.

Je sens ma tête prise
D’ivresse et de langueur.
Je cours, je bois la brise…
Est-ce l’air qui me grise
Ou bien la vigne en fleur ?


Ah ! cette odeur éclosc
Dans les vignes, là-bas…
Je voudrais, et je n’ose,
Étreindre quelque chose
Ou quelqu’un dans mes bras !

Comme un chevreuil farouche
Je fuis sous les halliers ;
Dans l’herbe où je me couche
J’écrase sur ma bouche
Les fruits des framboisiers ;

Et ma lèvre charmée
Croit sentir un baiser,
Qu’à travers la ramée,
Une bouche embaumée
Vient tendrement poser…

Ô désir, ô mystère !
Ô vignes d’alentour,
Fleurs du val solitaire,
Est-ce là sur la terre,
Ce qu’on nomme l’amour ?

(Le Bleu et le Noir)