Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Antony Valabrègue

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 131-140).




ANTONY VALABRÈGUE


1844




Poète intime et bien moderne, M. Antony Valabrègue a sa place dans ce groupe d’écrivains qui se sont attachés tout spécialement à décrire Paris et ses aspects pittoresques, sa vie, ses amours, ses plaisirs, en même temps que la campagne environnante et les bois à la fois mystérieux et bruyants de la banlieue. Ses sujets de prédilection sont les tableaux parisiens et les croquis rustiques : il aime à nous montrer les menus détails et un intérieur paisible ; il adore le plein air, les courses à travers champs, les haltes au cabaret et sous la tonnelle, les dîners sur l’herbe, enfin toutes les échappées rurales.

M. Antony Valabrègue est un paysagiste ému et sincère qui joint l’observation juste et nette a un sentiment bien personnel de la nature.

Né à Aix en Provence, il garde du Midi une sorte d’abandon tranquille, une naïveté apparente, mais sans sonorité trop forte ; il recherche les nuances tendres plutôt que les couleurs vives.

M. Antony Valabrègue a publié, en 1880, chez Alphonse Lemerre, les Petits Poèmes parisiens. Poète et critique, il est écrivain descriptif en prose comme en vers. Il a donné, dans diverses Revues, des récits et des fantaisies, ainsi que de sérieuses études sur des poètes et des artistes anciens et contemporains.

(Auguste Dietrich)


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LE DÎNER SUR L’HERBE




Nous avions le dîner qu’on trouve à la barrière ;
Elle avait près de moi déposé sans façon
Notre léger panier, qui ne l’occupait guère,
À demi renversé dans le creux d’un buisson.

Nous retrouvions partout la gaîté des dimanches.
La campagne vivait avec des bruits joyeux ;
Sur les chemins du bois, remplis de robes blanches,
Des couples s’appelaient pour commencer des jeux.

On foulait en dansant le tapis des pelouses,
Aux accords de hasard des orgues ambulants ;
Des familles jouaient ensemble, et les épouses
Renvoyaient aux maris la balle ou les volants.

Ces tranquilles plaisirs me jetaient dans un rêve ;
Du bonheur entrevu le charme est singulier.
Dans la pensée avide où le cœur nous enlève,
Mon amour devenait bourgeois et familier.

Elle songeait aussi, perdue en son silence ;
Ses yeux baissés semblaient fermés par le sommeil ;
Et moi, je me disais : « Qui sait, quand elle pense,
Si son rêve d’amante à mon rêve est pareil ? »

Mais elle se leva, pleine de nonchalance.
Sa jupe se froissait aux taillis entrouverts ;
Elle essaya sur l’herbe un léger pas de danse,
Mêlant ses cheveux blonds à des feuillages verts.


Quand elle vint s’asseoir, lente, avec un sourire,
Je lui dis doucement, et la main dans la main :
« Je suis las de Paris ; la campagne m’attire.
Veux-tu qu’au bord de l’eau nous demeurions demain ?

« Nous cacherons ici nos tendresses fidèles.
Si trop loin du village on nous loge au hasard,
Qu’importe ? Nous serons pareils aux hirondelles,
Qui vont poser leur nid sous un toit campagnard.

« Quand nous viendrons alors, avec les jours de fête,
Retrouver dans les bois les plaisirs de l’été,
J’aurai goûté l’amour charmant que nous apprête
Ton cœur insouciant, si pur dans sa gaîté.

« Un amour frais et calme est lui-même semblable
À ces dîners qu’on fait dans la belle saison.
C’est un repas léger où notre cœur s’attable,
Heureux d’avoir la paix des champs à l’horizon.

« Au doux bruit des chansons longuement éveillées,
On jouir du beau temps limpide et printanier.
On n’a pas le souci des choses oubliées,
Et qui n’entreraient pas dans le petit panier. »


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L’ESCARPOLETTE



Près des grands bois pâlis par le soleil d’automne,
Sur une escarpolette elle vient de s’asseoir.
Ses cheveux dénoués flottent au vent du soir ;
Sa robe aux plis traînants s’entr’ouvre et s’abandonne.


Au milieu d’un ruisseau, dont l’eau vive frissonne,
En se berçant, les yeux baissés, elle aime à voir
Les arbres refléter, comme dans un miroir,
Leur feuillage troublé par le vent monotone.

Au murmure de l’eau son rêve s’est uni ;
Mais son cœur a toujours l’amour de l’infini ;
Les larges horizons appellent son audace.

Ses yeux quittent le sol en un dernier adieu ;
Elle semble, d’un bond s’élançant vers l’espace,
Avec sa robe rose entrer dans le ciel bleu.


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PLEURS DE FEMME




Le vent ouvrait son aile entre deux branches prise ;
La voile, près du bord, glissait comme un oiseau :
« Viens voguer sur la mer, lui dis-je, avec la brise. »
Elle me répondit qu’elle avait peur de l’eau.

Dans le ciel clair de mars le jour venait d’éclore ;
L’air était déjà tiède à l’horizon étroit.
« Viens courir dans les champs, lui dis-je, avec l’aurore. »
Elle me répondit qu’elle avait peur du froid.

Sous le dôme des bois la campagne était sombre ;
Les clairières dormaient; l’eau s’éloignait sans bruit.
« Viens t’asseoir dans les prés, lui dis-je, avec la nuit. »
Elle me répondit qu’elle avait peur de l’ombre.


L’amour pressait mon cœur, troublé d’un vague effroi ;
Un doute m’obsédait que j’augmentais moi-même.
« Oh ! viens partout, lui dis-je, avec celui qui t’aime. »
Elle me répondit qu’elle avait peur de moi.


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PAYSAGES


I


CHEMIN RUSTIQUE




La route en contre-bas s’incline
À travers les champs espacés ;
Elle franchit sur la colline
Des ravines et des fossés.

Un mamelon couvert de vignes
S’étend sous un coteau boisé,
Que borne avec ses grandes lignes
L’horizon confus et brisé.

Mais voici déjà les cultures,
L’orge, le maïs et le blé.
Partout la nappe des verdures
Au souffle du vent a tremblé.

Encore un chemin que l’on croise ;
Et le hameau se montre au loin,
En découpant ses toits d’ardoise
Sur un large champ de sainfoin.


II


MATIN D’ÉTÉ



Couché sous le ciel matinal
Que l’aube pâle effleure à peine,
Le village au bord du canal
Repose au milieu de la plaine.

On n’entend d’autre bruit vivant
Que la plainte de l’eau qui passe ;
Les ailes d’un moulin à vent
Pendent lourdement dans l’espace.

Sous un large flot de soleil
Bientôt la campagne s’anime ;
L’air a secoué son sommeil ;
Le jour jaillit de cime en cime.

Les prés et les champs réveillés
Brillent dans les clartés nouvelles ;
Et des moulins lourds et mouillés
On voit tourner les grandes ailes.



III


MARINE



Au revers des terrains crayeux,
La plaine est déserte et sauvage ;
Rien au loin ne distrait nos yeux
De la route jusqu’au rivage.


Nous n’avons trouvé sous nos pas
Qu’un plateau semé de bruyères,
Que des champs en friche, et là-bas
Le bois avec ses fondrières.

À l’horizon gris et changeant
Se montre enfin un coin de plage ;
La mer d’une ligne d’argent
Vient animer le paysage.

Des prés bordent de leurs fraîcheurs
Les coteaux voilés par la brume.
Voici des bateaux de pêcheurs ;
Le toit d’une chaumière fume.

Et dans un reflet ondoyant,
Qui fond en vapeurs violettes,
Le ciel luit, clair et souriant,
Battu par le vol des mouettes.


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LES PETITS CABARETS



À l’heure où nous quittons les bois
Avec le soleil qui décline,
Nous nous égarons quelquefois
Pour trouver l’auberge où l’on dîne.

Viens dans mon petit cabaret :
Un rosier grimpe sur la porte,
Et l’enseigne d’un air discret
Tombe sur une treille morte.


Entre avec moi ; je vais m’asseoir
Au fond de la vieille tonnelle,
Où tu poses ton chapeau noir
Garni d’un voile de dentelle.

La nuit tombe sur le berceau
Que forme le pâle treillage ;
Tu vois flotter, comme sur l’eau,
Des étoiles dans le feuillage.

Je suis heureux à tes côtés ;
Ravi sans fin par nos tendresses,
J’aime les endroits écartés
Où je trouve encor tes caresses.

Pourtant je suis triste aujourd’hui.
Ah ! je suis triste d’habitude !
Demain mon bonheur aura fui ;
Je garderai ma solitude.

Je voudrais passer la saison,
Sans nul souci de l’existence,
Dans cette petite maison
Que remplirait notre présence.

On nous prendrait tout à loisir
Pour un jeune couple en voyage,
Qui loin de Paris vient jouir
Des premiers temps du mariage.

Les gens ne nous connaîtraient pas,
Nous dont la vie est ignorée ;
On nous servirait nos repas
Sur une table séparée.


On nous donnerait pour la nuit
La chambre isolée et bien close
Où l’on goûte, loin de tout bruit,
Le long sommeil qui nous repose.

Et le matin, à ton réveil,
Tu te mettrais à la fenêtre
Pour voir le lever du soleil,
Que tu n’as jamais vu peut-être.

Qu’en penses-tu, toi dont l’amour
Dans tous mes rêves m’accompagne ?
Dis, viendra-t-il jamais, le jour
Où nous vivrons à la campagne?

Pour moi, j’ai peur, quand j’ai quitté
L’humble et petite hôtellerie,
De ne plus la voir en été,
Avec sa tonnelle fleurie.

L’automne vient, et de sa main
Souvent il frappe à la même heure
Et les grands arbres du chemin,
Et les vieux murs de la demeure.

Tout meurt, puis un jour, au hasard,
Près de la grand’route on repasse :
Et l’on cherche en vain du regard
Le seuil qui gardait notre trace.

Où sont les souvenirs joyeux
Qu’on laisse partout quand on aime ?
Notre cœur nous semble plus vieux,
L’amour d’hier n’est plus le même.


C’est pourtant là notre passé ;
Toi qui le sais, tu me devines,
Et l’on croit dans son cœur glacé
Retrouver aussi des ruines.





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