Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Augustine-Malvina Blanchecotte

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur** 1818 à 1841 (p. 270-274).



MADAME A. M. BLANCHECOTTE


1836




Madame A. M. Blanchecotte, procède de Lamartine et de Mme Desbordes-Valmore ; tout en restant originale, elle a, comme ces deux poètes, une tendance à écouter tout ce qui chante en elle, à le traduire avec abondance et facilité : c’est la même imagination confiante, le même élan continu vers la sympathie du lecteur. Nous n’avons plus en poésie ces grands cris de désespérance, ces plaintes du fond de l’abîme qui eurent autrefois tant de victimes et de partisans ; il me semble que, pareille à l’individu, une nation chante mieux la douleur aux temps de calme et retrouve dans les jours troublés un peu de sa sérénité perdue. Quand le roman, pour être intéressant, est obligé de se mettre à la suite des tristesses, des ridicules, des ironies d’une époque, la poésie en s’abandonnant à ce qui flotte, à ce qui passe, à ce qui respire, retourne avec mille atomes invisibles vers la nature, les sentiments immuables et la pensée éternelle. Mme Blanchecotte est encore, parmi nos modernes, un de ceux qui ont le plus gardé des traditions de poésie subjective ; mais Les Militantes marquent un grand progrès, et, de cette personnalité un peu mélancolique, trop attachée, selon nous, à la lettre de sa souffrance, l’auteur commence à se dégager vers les régions supérieures où l’âme de chacun se fond et se disperse dans la vie de tous.

Les poésies de Mme Blanchecotte ont été publiées par A. Lemerre.

Madame Alphonse Daudet.




PORTRAIT




Elle vient du pays mystérieux des fées,
De la grise Norwège, et l’on sent par bouffées
À travers son silence empreint de visions
Passer le vent du nord des hautes régions.

Ses yeux sont pleins du rêve intérieur de l’âme,
Et sa voix, empruntée aux lyres d’Orient,
Passionnée, atteste un vibrant cœur de femme,
Tantôt fier et sauvage, et tantôt suppliant.

Gazelle effarouchée ou brumeuse hirondelle,
Sphynx de flamme et d’éther, que faut-il penser d’elle ?
Son bleu regard profond, si paisible et si clair,
Parfois troublé d’orage, a des splendeurs d’éclair.

Est-ce apparent sommeil, est-ce force domptée ?
Faut-il songer aux lacs enfermés dans les bois
Ou bien à la mer sombre, altière et tourmentée ?
Quelle chanson l’endort d’un rythme à demi-voix ?

Est-ce une mélopée aux vieux refrains rustiques
Où bruissent encor les forêts druidiques,
Où l’on croit voir flotter, si douce à retenir,
À travers les grands pins l’ombre du souvenir ?

Est-ce une humble prière, une hymne triomphale,
Soupir sacré de l’orgue, ou clairon éclatant ?
Derrière son sourire à lumière inégale,
Qui sait la marche austère ou tendre qu’elle entend ?


Peut-être, pour l’avoir en un lointain voyage
Sous des orangers d’or recueillie autrefois,
Redit-elle à jamais, dans un divin langage,
Une chanson d’amour entendue une fois !

Et les champs de genêts, les steppes de bruyères,
La neige et les brouillards du ciel norwégien
Peut-être font-ils place aux roses étrangères,
Aux cieux ensoleillés dont elle se souvient !







LE SOMMEIL





Ô caresse d’oubli sur nos rudes journées,
Doux voile de silence étendu sur nos cœurs,
Salut, heures de paix que Dieu nous a données,
Salut, sommeil sacré qui suspends nos douleurs !

Salut, sommeil béni, distributeur de songes,
Qui rouvres le palais des jeunes visions,
Et qui mêles si bien vérités et mensonges
Que nous voguons en plein dans nos illusions !

C’est toi qui rends possible et soumise la vie !
Tu n’es pas seulement le repos souhaité,
La trêve dans la lutte à jamais poursuivie,
Une halte sereine, une immobilité ;

Tu n’es pas seulement le généreux oracle
Qui sur la comédie ou sur le drame humain
Vient tirer le rideau, refermer le spectacle,
Et dire : « Ôtez le masque, enfants, jusqu’à demain ! »


Non, tu tiens les trésors de nos chères pensées !
Les fleurs que nos pieds lourds émiettent en débris,
Tu les as pour nos cœurs chacune ramassées,
Tu nous rends le parfum des jours évanouis !

Les perdus, les absents, les morts que fait la vie,
Ces fantômes d’un jour si longuement pleures,
Reparaissent en rêve avec leur voix amie,
Le piège étincelant des regards adorés.

Les amours prisonniers prennent tous leur volée,
La nuit tient la revanche éclatante du jour :
L’aveu brûle la lèvre un moment descellée ;
Après le dur réel, l’idéal a son tour.

Ô vie en plein azur que le sommeil ramène,
Paradis où le cœur donne ses rendez-vous,
N’es-tu pas à ton heure une autre vie humaine,
Aussi vraie, aussi sûre, aussi palpable en nous,

Une vie invisible aussi pleine et vibrante
Que la visible vie où s’étouffent nos jours,
Cette vie incomplète, inassouvie, errante,
S’ouvrant sur l’infini, nous décevant toujours ?

Ton magique pinceau trace des paysages
Où les yeux éperdus s’élancent à plein vol ;
Ce sont des monts neigeux, d’admirables rivages,
Ou d’immenses déserts sans ombre sur le sol !

Oh ! quel parcours superbe à travers l’Atlantique !
Quelque navire ailé fuit sur la grande mer :
La vague est large et bleue et le ciel magnifique ;
On est des passagers dans son rêve… on fend l’air !


Salut, libérateur qui supprimes nos chaînes,
Toi qui brises la geôle où nous mourons le jour,
Toi qui changes l’affiche et bien loin nous emmènes,
Merci, sommeil divin, de ta pitié d’amour !

Le captif, chaque soir, que ta grâce fait libre,
Puise dans cet entr’acte un courage nouveau
Pour saisir, le matin, la force et l’équilibre,
La volonté de vivre, hélas ! puisqu’il le faut !