Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Eugène Godin

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 98-103).




EUGÈNE GODIN


1856




Eugène Godin est né en 1856, à Paris, d’une famille d’artisans. Après avoir terminé ses études au lycée Saint-Louis, il est entré à la Bibliothèque nationale, où il a été nommé sous-bibliothécaire en 1885. Il a débuté, vers 1877, par une Lettre à Victor Hugo. Vint ensuite La Cité noire (1880), un volume de vers, où sont agités les plus douloureux problèmes de l’esprit humain. Depuis, le pessimisme de M. Godin s’est encore accentué. Il a donné, en 1882, Chants de Belluaire, recueil de poésies enflammées, d’où s’exhale éloquemment le cri d’une âme juste, à jamais froissée par la brutalité des temps ; en 1886, La Populace, livre de satires sociales, en vers, qui signées du pseudonyme de « Un Républicain » ont causé par leur virulence une grande émotion ; enfin, en 1888, La Lyre de Cahors, un aimable à-propos classique.

M. Eugène Godin a collaboré a divers journaux. Il signe au Figaro, notammment, des critiques originales.

Ses œuvres ont été publiées chez A. Lemerre, Ghio et Jules Lévy.

a. l.





VUES PROFONDES




J’ai regardé la goutte d’eau
À l’aide d’un bon microscope,
Et j’ai soulevé le rideau
Dont le mystère s’enveloppe.


Et, dans un globe lumineux,
J’ai vu des êtres formidables :
Des serpents, pareils à des câbles,
Remuant leurs anneaux haineux ;

Des bêtes horribles, des teignes
Au monstrueux hérissement,
Qui rappelaient exactement
La verte écorce des châtaignes.

Je distinguais, dans les rayons
Étincelants, des formes noires,
Cent variétés d’infusoires,
Des hydres et des vibrions,

Des punaises, des crocodiles,
Des animaux plats, longs ou courts :
Les uns vifs, remuant toujours,
Les autres toujours immobiles.

Un brusque enfer se dévoilait
Dans la faible goutte incolore :
C’était une hideuse flore
De monstres-plantes. C’était laid.


*
*       *


J’ai regardé l’âme à travers
La conscience, microscope :
Alors j’ai vu dans quels travers
La misérable s’enveloppe !


On y voit les vices gluants :
On perçoit les volutes sombres
Des mauvais instincts remuants,
Qui s’effacent comme des ombres.

Avarice, colère, orgueil !
Une analyse un peu subtile,
Dans le cœur, à chaque coup d’œil
Nous révèle un nouveau reptile.

Et moi, je suis épouvanté
D’avoir vu dans mon âme amère
Tous les monstres qu’eût inventé
L’imagination d’Homère.


(La Cité noire)





UN SONGE



I



Un jour, j’ai vu passer trois ombres dans un rêve,
Trois femmes. L’une avait un habit précieux,
L’autre avait un rayon céleste dans les yeux,
Et la dernière était nue et blonde, comme Ève.

Chacune dit son nom en passant devant moi.
La première parla : « Fils, je suis la Richesse.
Quiconque de ma lèvre obtient une promesse
Devient en ce vil monde aussi fameux qu’un roi. »


La seconde me dit : « Je me nomme la Gloire ;
Un éternel encens fume sur mes autels ;
Sans moi qui seule fais les hommes immortels,
Toute étoile est pâlie, et toute aurore est noire. »

La vierge blonde et nue, approchant à son tour,
Leva sur moi ses yeux où rayonnaient des flammes,
Et me dit : « Moi, je suis la glaneuse des âmes ;
Je suis l’ange toujours vainqueur ; je suis l’Amour. »



II


Et je dis à ces sœurs dont le charmant sourire
Était plein de transports et d’éblouissements :
« Voulez-vous que je compte au rang de vos amants ?
Je cherche le bonheur : m’y voulez-vous conduire ? »

« Toi, veux-tu me toucher avec ton sceptre d’or,
Ô Fortune ? — Veux-tu m’effleurer de ton aile,
Amour ? — Et toi, veux-tu m’être un moment fidèle,
Ô Gloire, que j’aimais sans te connaître encor ?

« Béni soit à jamais le ciel qui m’a fait naître,
Si vous êtes à moi ! Répondez-moi, mes sœurs,
De vos faveurs un jour saurai-je les douceurs ? »
Mais toutes trois, baissant le front, dirent : « Peut-être. »


III


Elles dirent : « Peut-être, » et tout s’évanouit.
L’étrange vision s’éparpilla dans l’ombre.
À mes regards troublés soudain tout devint sombre,
Et je vis s’ébaucher dans cette vague nuit

Une autre vierge encore. Elle n’était ni belle,
Ni fière ; elle n’avait point d’habits précieux ;
Elle avait deux trous noirs à la place des yeux...
Et je dis : « Le bonheur n’est complet que par elle. »



IV


Depuis, j’ai vu des gens qui se croyaient heureux
Par la gloire, ou l’amour, même par la fortune.
Hélas ! je n’eus jamais aucune envie, aucune !
De devenir comme eux, ni de faire comme eux.

Après l’avoir suivi dans ces métamorphoses,
J’ai gratté ce vernis qu’on nomme le bonheur.
J’ai démasqué ce spectre. — Alors, j’ai vu l’horreur
Et la mobilité des hommes et des choses.

Puisqu’il en est ainsi, c’est bien. Je veux souffrir
Au point que ma douleur se transforme en extase !
Soit ! Je boirai le fiel sans plainte. Et quand le vase
Sera vide, je veux le jeter — et mourir.


(La Cité noire)




*
*       *



Après qu’il eut écrit le poème des mondes,
Jéhovah, satisfait de l’œuvre fraîche encor,
Entre ses doigts divins prit de la poudre d’or,
Qu’il sema lentement sur la page féconde.

Depuis, le ciel est plein d’astres flamboyants. Mais
Nous voyons mal les mots tracés sur la nature :
Les étoiles, là-haut, nous cachent l’écriture,
Et les humbles mortels ne la liront jamais !


(Chants de Belluaire)