Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Joseph Gayda

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 92-97).




JOSEPH GAYDA


1856




Joseph Gayda, né à Carcassonne le 18 juin 1856, vint à Paris en 1876 pour terminer ses études de droit commencées à Toulouse, et s’adonna bientôt exclusivement à la littérature. Auteur d’un volume de vers, L’éternel Féminin, paru chez A. Lemerre en 1881, il prépare un autre recueil de poésies qui aura pour titre : La Soif d’aimer.

Dans la préface du premier de ces ouvrages, Armand Silvestre a fort bien apprécié le sentiment et les aspirations de M. Joseph Gayda. « La caractéristique de son talent, dit-il, n’échappera à aucun de ceux qui ouvrirent son livre. Elle se peut définir en deux mots : L’amour délicat de la Femme et la pieuse terreur de la Beauté. Outre que celle-ci est l’expression de la Nature dans ce qu’elle a conçu de plus parfait, le poète témoigne encore sa tendresse pour les choses, à l’égal de sa tendresse pour les êtres, en donnant sans cesse pour décors à ses voluptés ou à ses larmes le dôme du ciel, les féeries de la mer, le calme des bois, le silence du paysage. L’alcôve de Phryné ne le tente pas, et c’est Galatée qu’il poursuit volontiers sous les saules. Comme les bergers de Virgile, il aime avec des fleurs. »

a. l.




AMOUR SANS FIÈVRES




Si tu veux, nous nous aimerons
D’un amour profond mais sans fièvres,
Et côte à côte nous vivrons
Sans plus jamais unir nos lèvres ;

De nos regards seront exclus
Les feux des ivresses anciennes,
Et tes mains ne se tendront plus
Toutes fébriles vers les miennes ;

Sûrs tous deux de nos sentiments,
— L’exquise et la divine chose ! —
Sans plus nous faire de serments,
Nous resterons la bouche close.

Tu comprendras que j’ai raison,
Que nos transports étaient des leurres,
Et qu’il est un mortel poison
Dans les caresses les meilleures.

Des passions nous éteindrons
À jamais les troublantes flammes,
Et, sans fin, nous nous aimerons
Comme doivent s’aimer deux âmes :

Paisibles et silencieux,
Du seul amour qui désaltère,
Tels que deux étoiles aux cieux,
Ou tels que deux morts sous la terre.


(L’éternel Féminin)




LA BEAUTÉ




Beauté ! présent divin dont mille chants joyeux
Sur la terre éblouie ont salué l’aurore !
Beauté ! présent fatal que des cris furieux
Ont maudit tant de fois et maudiront encore !

Beauté ! clarté céleste, astre aux rayons vainqueurs
Qui depuis six mille ans illumines le monde !
Beauté ! feu de l’enfer qui tortures les cœurs
Sous ta brûlure atroce, immortelle et profonde !

Beauté ! dictame pur qui des bleus paradis
À nos ardents désirs ouvres la porte auguste !
Beauté ! poison subtil et lent, tel que jadis
N’en prépara jamais la sauvage Locuste !

Beauté ! déesse bonne, aux doux yeux caressants,
Oui, pour nous consoler, nous prends sur ta poitrine !
Beauté ! furie avide, aux deux bras menaçants,
Qui nous déchires tous de ta dent vipérine !

Toi qui portes la vie et qui donnes la mort,
Chimère énigmatique, ô monstre bicéphale
Qui poursuis en riant, sans émoi, sans remord,
Dans le sang des humains ta marche triomphale !

Parle ! Qui donc es-tu ? pour que nous te gardions
Malgré tes cruautés un amour indicible,
Ô Beauté ! qui reçois nos adorations
Comme un sphinx de granit fièrement impassible !


(L’éternel Féminin)





ÉTÉ




Rose, voici l’Été ! Comme un vaste ostensoir,
L’Astre-roi, du zénith, rayonne sur les mondes
Où sa chaude lumière, en fécondantes ondes,
Verse une vie intense et retarde le Soir ;

Avec des mouvements rythmiques d’encensoir,
Les blés mûrs sous le vent penchent leurs crêtes blondes,
Et près des ruisseaux clairs, dans les forêts profondes,
Les amants éperdus par couples vont s’asseoir...

Au soleil de ton cœur, flamme surnaturelle
Dont la clarté divine a rejailli sur elle,
Ma passion grandit, s’il se peut, plus encor ;

Et moisson précieuse à tes désirs offerte,
Telle qu’un hélianthe au disque nimbé d’or,
La fleur de mon amour resplendit, large ouverte !


(La Soif d’aimer)





L’HEURE DE L’AMOUR


PANTOUM




Drapé dans la splendeur de son rouge manteau,
Le soleil disparaît en un vaste incendie...
Ton image s’allume en moi comme un flambeau,
Idéale beauté dont l’éclat m’irradie !


Le soleil disparaît en un vaste incendie,
Les étoiles au ciel entrouvrent leurs yeux d’or...
Idéale beauté dont l’éclat m’irradie,
Je viens auprès de toi boire l’ivresse encor...

Les étoiles au ciel entr’ouvrent leurs yeux d’or,
L’hymne d’Hymen descend vers la terre épuisée...
Je viens auprès de roi boire l’ivresse encor,
Puisqu’en toi ma douleur enfin s’est apaisée...

L’hymne d’Hymen descend vers la terre épuisée
Sous les ardents baisers de la brise du soir...
Puisqu’en toi ma douleur enfin s’est apaisée,
Pour toi mon cœur se change en brasier d’encensoir...

Sous les ardents baisers de la brise du soir,
Les beaux lis languissants inclinent leurs calices...
Pour toi mon cœur se change en brasier d’encensoir,
Se consumant avec de suprêmes délices...

Les beaux lis languissants inclinent leurs calices,
Les roses ont tremblé d’émoi surnaturel...
Se consumant avec de suprêmes délices,
Mon cœur purifié monte vers ton autel...

Les roses ont tremblé d’émoi surnaturel ;
Déjà toutes les fleurs se pâment, suppliantes...
Mon cœur purifié monte vers ton autel,
Comme vers l’Astre-roi les jaunes hélianthes...

Déjà toutes les fleurs se pâment, suppliantes,
De mystiques parfums ont traversé les airs...
Comme vers l’Astre-roi les jaunes hélianthes,
Mon espoir s’est tourné vers tes calmes yeux clairs...


De mystiques parfums ont traversé les airs
Aux sublimes accords d’un orchestre invisible...
Mon espoir s’est tourné vers tes calmes yeux clairs,
Puisant dans tes regards une extase indicible...

Aux sublimes accords d’un orchestre invisible,
Les bois sentent frémir leurs vertes frondaisons...
Puisant dans tes regards une extase indicible
Mes désirs jusqu’à toi poussent leurs floraisons...

Les bois sentent frémir leurs vertes frondaisons,
Tandis que vient la Nuit solennelle et sacrée...
Mes désirs jusqu’à toi poussent leurs floraisons,
Et voici que l’Amour descend de l’Empyrée...

Tandis que vient la Nuit solennelle et sacrée,
Ton image s’allume en moi comme un flambeau ;
Et voici que l’Amour descend de l’Empyrée,
Drapé dans la splendeur de son rouge manteau !


(La Soif d’aimer)