Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Eugène Le Mouël

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 209-217).




EUGÈNE LE MOUËL


1859




Eugène-Louis-Hyacinthe-Mathurin le Mouël, de famille bretonne, né à Villedieu (Manche) le 24 mars 1859, a publié chez Alphonse Lemerre deux volumes de vers : Feuilles au Vent (1879) et Bonnes Gens de Bretagne (1887).

Doué d’un tempérament vraiment littéraire, M. le Mouël possède deux qualités maîtresses en poésie : le mouvement et la sincérité. Dans son premier recueil paru au cours de sa vingtième année, il avait déjà montré un talent sympathique et consciencieux. Son deuxième volume a prouvé, en outre, qu’il sait joindre au charme des expressions la beauté des images. Nous y avons particulièrement remarqué une pièce intitulée : La Veuve, que M. A. de Montmartin a caractérisée de « chef-d’œuvre, » après avoir dit que M. le Mouël « tout en parlant, comme Brizeux, le français le plus pur, nous donne la sensation de la poésie bretonne aussi complète, aussi intense que’s il parlait bas-breton... Toute la Bretagne est là, la Bretagne des Bonnes Gens.»

a. l.





LES PETITS PAYSANS


 

Les petits paysans bruns sous leurs blouses blanches,
Reviennent de l’école et courent, très heureux
D’enjamber le soleil qui passe entre les branches
Semant de plaques d’or l’herbe des chemins creux,
Les petits paysans bruns sous leurs blouses blanches ;


Les baissons ont des nids, et les fosses, des fraises...
On déniche les œufs, on remplit les paniers
Pour les petites sœurs, qui vont être bien aises
Ce soir, sur le gazon, à l’ombre des pommiers,
De regarder les œufs et de manger les fraises.

Les vaches vont rentrer, les bonnes vaches rousses,
Lentement, faisant peur aux canards étourneaux,
Avec le cou tendu, broutant les jeunes pousses,
Et frottant leur museau rose sur les rameaux
Quand elles vont rentrer, les bonnes vaches rousses !

Les garçons de la ferme, étendus dans la paille,
Le chapeau sur les yeux, siffleront un refrain,
Et le chat, accroupi sur un pan de muraille,
Guettera les oiseaux qui picorent du grain
Près des garçons de ferme étendus dans la paille.

Comme ils vont bien dormir sous les rideaux à fraises,
Les petits paysans et leurs petites sœurs !
Et pendant que le chien rôdera sous les chaises,
Ils vont rêver qu’ils sont près des pommiers en fleurs,
Qu’ils dénichent des œufs et qu’ils mangent des fraises.

C’est ainsi tous les jours ! On court après les poules ..
On cueille des bleuets et des coquelicots...
On va sur les versants rouler comme des boules...
À force de chanter on lasse les échos,
Et sous les plants ombreux on court après les poules !

Qu’ils dénichent des nids et qu’ils mangent des fraises,
Et qu’ils soient bien heureux, les petits paysans !
Ici-bas, il en est beaucoup qui seraient aises
De s’arracher un jour à la torpeur des ans,
Pour dénicher des nids et pour manger des fraises !


(Feuilles au Vent)




LA VEUVE


I




La mer est endormie, et le vent a semé,
Par les champs, des bleuets, des thyms et des lavandes ;
Sur la falaise il fait un beau soleil de mai,
Il fait un beau soleil de mai le long des landes !

Dans l’air, la brise est douce et faite seulement
Pour emporter aux flots les senteurs de la rive,
Tandis que les oiseaux s’envolent lourdement
Des rocs à fleur de grève où la marée arrive.

Oh ! le beau temps !... le beau soleil !... Entendez-vous
Tout au loin, par delà le sable qui scintille,
La bombarde qui chante avec les binious ?
C’est si loin qu’on dirait un enfant qui babille !

C’est la noce qui vient, la noce de Névo,
Marin dont l’âme est bonne et dont la tête est haute ;
Il épouse Marie, — et ce n’est pas nouveau,
Car déjà tout petits ils péchaient côte à côte.

Mari-Naïk est grande, et ses cheveux sont noirs ;
L’air a bruni le sang qui colore ses lèvres ;
Elle est naïve encore, et s’endort tous les soirs
Sans crainte des langueurs et sans souci des fièvres !

Vous les verrez passer ! Ils ont le front joyeux,
Ayant au fond du cœur la grande paix des grèves ;
Vous les verrez ! Ils ont la franchise des yeux,
Et, la main dans la main, ils font les mêmes rêves !


Ils rêvent d’une barque et d’une humble maison ;
L’homme continuera la pêche coutumière ;
Mais, comme il n’ira pas plus loin que l’horizon,
Naïk verra la barque, et Névo la chaumière !

Ils rêvent d’un jardin bien clôturé de houx,
Avec la mer au bas éclaboussant d’écume
Les bandes des fraisiers et les carrés de choux,
De bons choux dont la soupe en bouillant se parfume !

Ils rêvent de petits, gais comme des pinsons,
Avec les cheveux drus et la figure rose,
Auxquels on donnera, pour jouer, des poissons
Quand Névo reviendra de la pêche, à nuit close !

Et le cortège va derrière ces rêveurs,
S’allongeant, s’égrenant, et plein de gaîtés franches ;
Par ce beau temps, les gars ont de douces ferveurs,
Si bien que les chapeaux sont près des coiffes blanches !

Quant aux vieux de la noce, autrefois amoureux,
Maintenant discoureurs et graves personnages,
Ils bavardent sans trêve et se disent entre eux
Qu’ils voudraient bien aussi parfois être moins sages !

La mer est endormie, et le vent a semé,
Par les champs, des bleuets, des thyms et des lavandes ;
Sur la falaise il fait un beau soleil de mai,
Il fait un beau soleil de mai le long des landes !


II



Les mois noirs sont venus, et c’est la nuit des morts !
Mettez du bois dans l’âtre et soufflez sur les flammes,
Bercez bien vos petits, et, pour chasser les sorts,
Signez-vous longuement, car c’est la nuit des âmes !

Les trépassés s’en vont des tombeaux, plus nombreux
Que les récifs jetés parmi la mer profonde,
Que les feuilles des bois au fond des chemins creux,
Plus nombreux que les jours depuis les temps du monde !

Les uns iront revoir les champs qu’ils ont semés,
Où croissent maintenant des blés qu’un autre emporte,
Et les autres iront, aux logis tant aimés,
S’asseoir pour un instant sur le banc de la porte !

Ils sont partout, les morts ! Ils pleurent dans les vents !
C’est leur voix qu’on entend se plaindre sur les chaumes
Et le long des grands mâts aux cordages mouvants,
Dont les voiles s’en vont par morceaux, blancs fantômes !

Cette nuit, la mer hurle au front chauve des rocs ;
Les sables emportés roulent dans les rafales
Qui soulèvent les flots en formidables chocs !
Et dans les voix des mers sont des voix sépulcrales !

Ils sont partout, les morts ! Dans les joncs frémissants,
Dans les tours où la pierre a d’étranges murmures,
Dans les dolmens vieillis, dans les landiers naissants,
Dans la clameur des airs et le cri des ramures !


III



Est-ce une ombre qui marche ainsi le long du flot,
Avec un voile noir argenté par la lune ?
Est-ce une âme échappée au corps d’un matelot
Que, cette nuit, la mer a poussé vers la dune ?

Est-ce l’esprit flottant de quelque trépassé,
Dont un frêle bateau jadis berçait la vie,
Et qui s’est échappé de son tombeau glacé
Pour tendre au bruit des vents son oreille ravie ?

L’ombre noire a marché jusqu’aux derniers récifs
Que font gémir les flots sous leurs rudes étreintes,
Et là, se cramponnant au flanc des rocs massifs,
L’ombre pleure, et voici ce que disent ses plaintes :

« Ô mon époux, si tendre et si bon, que j’aimais,
Cette nuit, j’ai marché sans rencontrer ton âme !
Cher époux que mes yeux ne reverront jamais,
En quel endroit profond dors-tu sous l’onde infâme ?

La mer n’a pas rendu ton pauvre corps gelé !...
Avec de longs baisers j’aurais clos ta paupière,
J’aurais fleuri ta tombe, et nous aurions parlé,
Toi, sous les fleurs, et moi, le front contre la pierre !

« Tendre époux que j’aimais, je serai vite à toi !
J’ai pleuré tout mon cœur, et je me sens très lasse ;
Ô mort, viens me saisir en cette nuit d’effroi !
Esprits, lequel de vous veut me donner sa place ? »


Et l’ombre se dressa dans le vent et la nuit !
Elle prie sous son voile un bouquet de bruyères,
Et, maigre le fracas des houles au long bruit,
On entendit ces mots lents comme des prières :

« Ô flots qui rencontrez parfois, sous le ciel lourd,
Les cadavres perdus au sein des mers désertes,
Je vous jette ces fleurs pour les porter, un jour,
À l’époux endormi parmi les algues vertes !

« Ô bruyères, allez vers l’époux tant aimé !...
Parlez de notre noce où la joie était grande,
De nos rêves passés et du soleil de mai
Qui baignait de clartés notre cœur et la lande ! »

Car l’ombre était Naïk, la femme de Névo.
L’homme ne revint pas, un jour, à la mer haute ;
Depuis, Naïk se meurt, — et ce n’est pas nouveau,
Car ils avaient rêvé de vivre côte à côte !


(Bonnes Gens de Bretagne)





RONDE D’ENFANTS




O, Daniel le pâtre, et toi, petit Elo,
Déjà grand écolier malgré ta tête blonde,
Et toi, Pol, bûcheron aussi droit qu’un bouleau,
Et toi, Jan, petic mousse aux yeux verts comme l’onde,
               Allez-vous pas danser la ronde ?

                         Iou, iou,
               La lande est belle et l’on est fou,
               La ronde tourne on ne sait où,
                              Iou !


D’abord, chanta Daniel : Je garde des moutons,
Je les conduis, gaiment, par les bois et la plaine,
Et j’irai, Dieu le veuille, à beaucoup de pardons
Avant que mes cheveux soient blancs comme leur laine ;
               Aussi, je chante à perdre haleine !

                         lou, iou,
               La lande est belle et l’on est fou,
               La ronde tourne on ne sait où,
                              Iou !


Elo dit, le second : Je sais lire en latin ;
Je fais de beaux écrits sur des pages bien blanches,
Je suis un trop bon clerc pour rester sacristain ;
Quand je serai recteur, j’aurai de longues manches ;
               Et je prêcherai, les dimanches !

                         Iou, iou,
               La lande est belle et l’on est fou,
               La ronde tourne on ne sait où,
                              Iou !


Pol chanta, le troisième : À l’ombre des forêts
La hache, sans repos, taille la branche torse,
J’ai déjà les bras forts et souples les jarrets ;
Je sais des arbrisseaux à la légère écorce
               Qui vont grandir avec ma force !

                         Iou, iou,
               La lande est belle et l’on est fou,
               La ronde tourne on ne sait où,
                              Iou !


Jan, le dernier, chanta : Moi, j’irai sur les flots ;
La mort, qui rôde autour, me prendra petit mousse ;
Dieu ne laisse vieillir que peu de matelots ;
Bien avant qu’on vous fasse une tombe de mousse,
               Je serai sous la mer qui mousse !

                         Iou, iou,
               La lande est belle et l’on est fou,
               La ronde tourne on ne sait où,
                              Iou !


(Bonnes Gens de Bretagne)