Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Henri Beauclair

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 274-277).




HENRI BEAUCLAIR


1861




Henri Beauclair, né à Lisieux (Calvados), vint très jeune à Paris et fréquenta tout particulièrement les poètes Léon Valade et Albert Mérat. Bien que doué d’une prodigieuse facilité rythmique, il n’a publié que peu de vers. Il débuta par une plaquette, L’Éternelle Chanson (1884), qui contient des triolets d’une jeune et saine gaité ; puis parurent Les Horizontales (1884), recueil de parodies humoristiques, enfin Pentecôte (1885), poème rustique plein de saveur. M. Beauclair, qui a la narquoise bonne humeur du Normand, a écrit sous le pseudonyme d’Adoré Floupette et en collaboration avec Gabriel Vicaire : Les Déliquescences, où sont impitoyablement raillés les plagiaires de Stéphane Mallarmé et de Paul Verlaine. Il a, en outre, donné à La jeune France de nombreuses gazettes rimées.

Les poésies de M. Henri Beauclair ont été éditées par Léon Vanier.

Rodolphe Darzens.





LA BROUILLE




Hier, nous nous sommes brouillés.
Est-ce un malheur ? Est-ce une aubaine ?
Après six mois ensoleillés,
Hier, nous nous sommes brouillés.


Mes yeux sont encore mouillés
Et je crois que j’ai de la peine.
Hier, nous nous sommes brouillés.
Est-ce un malheur ? Est-ce une aubaine ?

Je ne le dis qu’en rougissant,
Cela devenait monotone.
L’amour allait s’affaiblissant.
Je ne le dis qu’en rougissant.
Après le chaud été l’on sent
Venir vite le tiède automne.
Je ne le dis qu’en rougissant,
Cela devenait monotone.

Billets bleus et feuillages verts
Jouaient un rôle dans l’Idylle.
Lise aimait — qui n’a ses travers ? —
Billets bleus et feuillages verts.
Les sentiers n’étaient plus couverts,
Et l’huissier m’allait être hostile.
Billets bleus et feuillages verts
Jouaient un rôle dans l’Idylle.

Adieu, Lisette, adieu, paniers.
Adieu, les vendanges sont faites.
Tu vidas mon cœur, mes greniers,
Adieu, Lisette, adieu, paniers.
J’aurai, jusqu’à mes jours derniers,
Souvenir de nos belles fêtes.
Adieu, Lisette, adieu, paniers,
Adieu, les vendanges sont faites.


(L’Éternelle Chanson)




ROSE




Rose, la petite servante
De la ferme des Trois-Ormeaux,
Est une vertu décevante,
Dont l’œil bleu cause bien des maux.

Elle a de si charmantes poses !
Et puis, le dimanche au sermon,
Rose arbore des rubans roses
Et des airs de petit démon.

Les gars font cercle sur la place,
Les mains propres et bien rasés,
En attendant que Rose passe.
Rose refuse leurs baisers.

Un Don Juan, fier sous sa blouse,
Lui dit : « Viens au bois un moment,
Puis je jure que je t’épouse ! »
Mais Rose sait très bien qu’il ment.

On murmure que le vicaire
Cherche à prêcher aux Trois-Ormeaux.
Rose ne s’effarouche guère
Et rit très fort de ses grands mots.

Rose va, narguant tout le monde,
Très sage, on ne peut le nier.
C’est le temps de la neige blonde,
Il pleut des fleurs de marronnier !


Rose va, le chemin rayonne
De soleil, de parfums, de chants.
Tout sourit. Et Rose, mignonne,
Donne un sourire aux vieilles gens.

Que deviendra- t-elle ? Sans doute,
Elle est sage. Mais, que sait-on ?
Ou Rose se fera Moumoute
Ou bien deviendra Jeanneton.

Et qu’elle soit grosse fermière
Et femme de quelque lourdaud,
Ou que je la rencontre, fière,
Assise au fond de son landau,

La Phryné superbe et savante,
La mère d’un tas de marmots,
N’auront plus rien de la servante
De la ferme des Trois- Ormeaux !