Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Henri Bernès

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 269-273).




HENRI BERNÈS


1861




Henri Bernès, né à Brest en 1861, entra à l’École Normale, après avoir fait de sérieuses études littéraires au collège de Sainte-Barbe. Dès qu’il en fut sorti, il publia un volume de vers, Les Ailes du Rêve, où, dans une forme qui témoigne de l’étude approfondie de tous les poètes contemporains, se rencontrent de nombreuses pièces pleines de grâce et de charme. Il y a surtout de petits poèmes dans lesquels les divers aspects de la campagne sont exactement rendus, et qui donnent l’impression vraie de l’état d’âme dans lequel nous nous trouvons en présence de la Nature.

Le volume de M. Henri Bernès a été édité par A. Lemerre.

a. l.





CRÉPUSCULE




Le bleu profond du ciel pâlir. La cime obscure
Des bois, au vent du soir, frissonne doucement.
Sur les vagues lointains qu’une vapeur azure
Un dernier reflet rose expire lentement.


Un souffle humide et frais glisse sur les clairières,
Et, dans l’air plein d’amour, les feuillages mouvants
Sentent flotter et fuir des haleines légères,
Baisers muets des fleurs, qui volent sur les vents.

Le ciel pâlit encore, et tout contour s’efface ;
Au pied des bois s’endort l’étang silencieux ;
Un invisible essaim d’ailes frémit et passe,
L’essaim des songes d’or qui descendent des cieux.

Quel pas sort du taillis et frôle l’herbe sombre ?...
Vesper ouvre au ciel pur son œil tremblant et doux ;
Une vague blancheur luit à demi dans l’ombre,
Et la nymphe des bois, la nymphe aux cheveux roux,

Dans la molle senteur des iris et des menthes,
Immobile et pensive au bord de l’étang noir,
Écoute murmurer l’âme des eaux dormantes
Sous l’assombrissement mystérieux du soir.





LA CACHE




C’était un trou creusé derrière une fontaine,
Profond, et qu’une dalle en ardoise fermait.
À côté, l’eau faisait déborder l’auge pleine ;
Tout autour, le foin sec, au soleil, embaumait.

Quand le pâtre leva la pierre, une bouffée
De fraîcheur, dans l’air chaud, vint me frapper au front,
Et du creux noir monta, comme un rire de fée,
La chanson d’un ruisseau qui bruissait au fond.


C’est là qu’on met au frais le lait de la journée,
Le lait tout imprégné des exquises senteurs
Que l’herbe drue et courte, et de soleil baignée,
Garde, aux replis des rocs, sur les vertes hauteurs ;

Et, quand le voyageur descend de la montagne,
La lèvre desséchée et le front ruisselant,
C’est là que le berger, qui d’en haut l’accompagne,
De sentier en sentier le conduit en sifflant.

L’enfant tira du creux une écuelle grossière
En bois, puis un grand bol de faïence verni,
Et se mit à puiser, dans une jarre en terre,
Le lait épais et doux, par la crème jauni.

— Le pic quitté brillait au soleil qui le dore —
Et je bus lentement le bol de lait glacé ;
Quand il n’en resta plus, je lui dis : « Verse encore ! »
Et je vidai d’un trait ce qu’il avait versé.

Les grands bœufs au poil roux qui paissaient sur les pentes
Ou se couchaient au bord des ruisseaux pour songer,
Relevaient un instant leurs têtes patientes,
Et regardaient, pensifs, le pâtre et l’étranger.

Je repris mon chemin aux flancs du mont qui penche,
Sur les cailloux aigus qui roulent sous le pied,
Et l’enfant, gai, faisant danser ma pièce blanche,
Du geste et de la voix m’indiquait le sentier.




SOLA SUB NOCTE




Amis, quand vous goûtez la volupté de vivre,
Quand vos rires joyeux et vos chansons en chœur
M’appellent près de vous aux lieux où l’on s’enivre
Du vin mystérieux de la jeunesse en fleur,

Laissez-moi, sans répondre et sans tourner la tête,
Dans mon rêve éternel me recueillir en paix ;
Gardez pour d’autres fronts vos couronnes de fête,
Offrez à d’autres mains la coupe des banquets.

Le but qui m’éblouit, certitude ou chimère,
Ne le voyez-vous pas qui brille au fond des cieux ?
Laissez-moi, sans reproche et sans parole amère,
Comme un marcheur voilé, passer, silencieux.

Je sais qu’avec soi-même égale est la démence
De se trop rabaisser ou mettre à trop haut prix,
Et, lutteur à mon rang dans la mêlée immense,
Je suis sans égoïsme et je suis sans mépris.

Mais vous avez le rire, et le bruit, et l’ivresse
Des faciles plaisirs que l’on cueille au printemps...
Moi, j’ai la Solitude, une austère maîtresse
Dont le baiser fait pâle et muet à vingt ans.

Nous avons pris chacun notre part dans la vie :
Laissons à l’avenir le soin de nous juger.
Le temps est court, la route est longue, et c’est folie
De s’attarder encore à vouloir en changer.


Que chacun ait la sienne, et travaille à son heure,
Et respecte celui qui marche à son côté.
L’effort sera moins rude et la moisson meilleure :
Le génie et l’amour sont faits de liberté.

Fou qui blâme, et plus fou qui raille sans comprendre :
Pendant que nous cherchons un triomphe incertain,
Le monde au but sacré vole sans nous entendre,
Et nos vaines clameurs vont se taire demain.

Donc, libres ouvriers d’une tâche bénie,
Chacun selon sa force et chacun dans sa foi,
Luttons, car l’œuvre est une, et la même harmonie
Murmure au fond de vous l’hymne qui chante en moi

Car nous allons où va route la marche humaine,
Où vont tous les sentiers, obscurs ou glorieux ;
Sous nos instincts divers la même loi nous mène,
Comme les vols épars des astres dans les cieux.

Poursuivons vaillamment la tâche commencée :
La couronne est offerte à tous les combattants ;
Quelque reflet du Vrai luit sur toute pensée ;
Le concert de la Vie est fait de tous les chants.