Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Jean Richepin

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 300-311).




JEAN RICHEPIN


1849




Jean Richepin, né à Médéah (Algérie), le 4 février 1849, fit de longues et sérieuses études, à la suite desquelles il entra à l’École normale, dont il fut un des élèves les plus distingués. En 1870, il s’enrôla comme franc-tireur et combattit dans l’armée de l’Est. Après la signature de la paix, moitié journaliste, moitié professeur, il demeura obscur pendant plusieurs années, ayant seulement publié une plaquette de prose sur Jules Vallès : Les Étapes d’un Réfractaire (1872). Tout à coup parut, en 1876, La Chanson des Gueux, œuvre qui fut jugée audacieuse, mais révéla un remarquable tempérament poétique. Richepin eut alors la même gloire que Gustave Flaubert et Charles Baudelaire, celle d’être condamné par un tribunal d’illettrés. On peut dire à propos de ce livre que l’auteur fut étrange de ton et d’allure, tel qu’un gueux qui, au travers de son manteau gris de poussière, laisserait voir avec un juste orgueil sa peau cuivrée et sa virile jeunesse.

Après avoir été le rauque et énergique chanteur de la Chanson des Gueux, Richepin devint le fougueux amant des Caresses, puis le contempteur téméraire qui jeta à l’impassible Divinité ses Blasphèmes, pour se montrer finalement, avec la merveilleuse mobilité qui le caractérise, le dévot incantateur de La Mer.

Avec la même audace un peu voulue, mais aussi avec une égale souplesse lyrique, il débuta au théâtre par Nana-Sahib, dont la singulière

JEAN RICHEPIN

JEAN RICHEPIN



exubérance étonna, puis il donna Jeux autres pièces : Monsieur Scapin, et Les Flibustiers, qui sont dans une note plus douce.

Quel que soit le jugement qui puisse être porté sur Jean Richepin, le poète qui a su prendre dans sa génération la place qu’il occupe ne la doit pas à sa seule facilité. Une puissante originalité, dont il cherche un peu trop à faire saillir les angles, l’a depuis longtemps désigné à l’attention de tous les amis de la poésie.

Dans la prose Richepin a apporté la force de sensation et l’éclat de style qui distinguent ses œuvres poétiques. Parmi ses nombreux romans, il faut citer principalement Madame André, La Glu, Les Morts bizarres et Braves Gens. Tout récemment il a introduit dans Césarine (888) plusieurs épisodes de l’année sanglante.

Les ouvrages de Jean Richepin ont été publiés par M. Dreyfous et par M. Decaux.

a. l.


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TRISTESSE DES BÊTES

Le soleil est tombé derrière la forêt.
Dans le ciel, qu’un couchant rose et vert décorait,
Brille encore un grenat au faite d’une branche.
La lune à l’opposé montre sa corne blanche.
Vers les puits, dont l’eau coule aux rigoles de bois,
C’est l’heure où les barbets avec de grands abois
Font, devant le berger lourd sous sa gibecière,
Se hâter les brebis dans des flots de poussière.
Les bêtes, les oiseaux des champs, sont au repos.
Seuls, le long du chemin, compagnons des troupeaux,
Sautant de motte en motte après la mouche bleue,
On entend pépier les brusques hoche-queue.
Puis ils s’en vont aussi. La nuit de plus en plus


Monte, noyant dans l’ombre épaisse le talus
Où les grillons plaintifs chantent leur bucolique
En couplets alternés d’un ton mélancolique.
Le vieux berger, soufflant dans ses pipeaux faussés,
Fait pâmer les crapauds râlant dans les fossés.
Or, le bélier pensif baisse plus bas ses cornes ;
Les brebis, se serrant, ouvrent de grands yeux mornes,
Et les chiens en hurlant s’arrêtent pour s’asseoir.

Oh ! vous avez raison d’être tristes le soir !
Elle a raison, berger, ta chanson monotone
Qui pleure. Il a raison, l’animal qui s’étonne
De l’ombre épouvantable et de la nuit sans fond.
Hélas ! l’ombre et la nuit, sait-on ce qu’elles font ?
Sait-on quel œil vous guette et quel bras vous menace
Dans cette chose noire ? Ah ! la nuit ! C’est la nasse
Que la mort tous les soirs tend par où nous passons,
Et qui tous les matins est pleine de poissons.

Vive le bon soleil ! Sa lumière est sacrée.
Vive le clair soleil ! Car c’est lui seul qui crée ;
C’est lui qui verse l’or au calice des fleurs,
Et fait les diamants de la rosée en pleurs ;
C’est lui qui donne à mars ses bourgeons d’émeraude,
À mai son frais parfum qui par les brises rôde,
À juin son souffle ardent qui chante dans les blés,
À l’automne jauni ses deux roux et troublés;
C’est lui qui pour chauffer nos corps froids en décembre
Unit au bois flambant les vins de pourpre et d’ambre ;
C’est lui qui met du sang dans nos veines ; c’est lui
Qui dans les yeux charmants des femmes dort et luit;
C’est lui qui de ses feux par l’amour nous enivre ;
Et quand il n’est pas là, j’ai peur de ne plus vivre.


Vous comprenez cela, vous, bêtes, n’est-ce pas ?
Puisque, le soir venu, ralentissant le pas,
Dans votre âme, par l’homme oublieux abolie,
Vous sentez je ne sais quelle mélancolie.

(La Chanson des Gueux)

LE CHEMIN CREUX

Le long d’un chemin creux que nul arbre n’égaie,
Un grand champ de blé mûr, plein de soleil, s’endort,
Et le haut du talus, couronné d’une haie,
Est comme un ruban vert qui tient des cheveux d’or.

De la haie au chemin tombe une pente herbeuse
Que la taupe soulève en sommets inégaux,
Et que les grillons noirs à la chanson verbeuse
Font pétiller de leurs monotones échos.

Passe un insecte bleu vibrant dans la lumière,
Et le lézard s’éveille et file, étincelant,
Et près des flaques d’eau qui luisent dans l’ornière
La grenouille coasse un chant rauque en râlant.

Le chemin est très loin du bourg et des grand’routes.
Comme il est mal commode, on ne s’y risque pas,
Et du matin au soir les heures passent toutes
Sans qu’on voie un visage ou qu’on entende un pas.

C’est là, le front couvert par une épine blanche,
Au murmure endormeur des champs silencieux,
Sous cette urne de paix dont la liqueur s’épanche
Comme un vin de soleil dans le saphir des cieux,


C’est là que vient le gueux, en bête poursuivie,
Parmi l’âcre senteur des herbes et des blés,
Baigner son corps poudreux et rajeunir sa vie
Dans le repos brûlant de ses sens accablés.

Et quand il dort, le noir vagabond, le maroufle
Aux souliers éculés, aux haillons dégoûtants,
Comme une mère émue et qui retient son souffle
La nature se tait pour qu’il dorme longtemps.

(La Chanson des Gueux)


AU JARDIN DE MON CŒUR

Quand vos yeux amoureux ne me sont point moroses,
Mon cœur est un jardin plein d’œillets et de roses

Tout est joyeux, les fleurs, les couleurs, les odeurs,
Les abeilles vibrant, les papillons rôdeurs.

Les moineaux, les pinsons, les linots, les mésanges,
Tous les oiseaux grisés chantent comme des anges.

Le jet d’eau, qui gazouille aussi doux que du miel,
Semble un iris ayant pour fleur un arc-en-ciel.

Quand votre Majesté, madame, est satisfaite,
Au jardin de mon cœur tout le monde est en fête.

Mais quand vos yeux se font cruels et mécontents,
Adieu les fleurs et les oiseaux ! Adieu printemps !


Les roses, les oeillets, se fanent sur leur tige.
Aucune abeille, aucun papillon n’y voltige.

Mésanges, et moineaux, et linots, et pinsons,
S’en vont loin de chez moi pour chanter leurs chansons.

Ôtant son arc-en-ciel ainsi qu’on ôte un masque,
Le jet d’eau rauque et lourd sanglote dans sa vasque.

Tant que je n’ai pas vu vos regards adoucis,
Mon cœur est un jardin tout planté de soucis.

(Les Caresses)

ÉTOILES FILANTES

Il pleut, il pleut, bergère,
Tout là-haut, tout là-bas.
La pluie est si légère
Que l’on ne l’entend pas.

Il pleut ! Cela traverse
Tout le ciel et s’enfuit.
Il pleut ! C’est une averse
D’étoiles dans la nuit.

Il pleut ! il pleut! Peut-être
Au firmament qui dort
Un soleil vient de naître
Comme un papillon d’or.


II pleut ! Ces étincelles
Pour nous font flamboyer
La poudre de ses ailes
Qu’il vient de déployer.

Il pleut, il pleut, mon ange !
Courons là-bas ! Je veux
De cette poudre étrange
Poudrer tes blonds cheveux.

(Les Caresses)

LES PAPILLONS

Papillons, ô papillons,
Restez au ras des sillons.
Tout au plus courez la brande :
C’est assez pour vos ébats.
Qu’allez-vous faire là-bas
Tout petits sur la mer grande ?

— Laisse-nous, décourageux !
Il faut bien voir d’autres jeux
Que ceux dont on a coutume.
Quand on est lassé du miel,
Ne sais-tu pas que le fiel
Est doux par son amertume?

— Mais des fleurs pour vos repas,
Là-bas vous n’en aurez pas.
On n’en trouve que sur terre.

Pauvres petits malheureux,
Vous mourrez le ventre creux
Sur l’eau nue et solitaire.

— Ô l’ennuyeux raisonneur
Qui met sur notre bonheur
L’éteignoir d’avis moroses !
Ne vois-tu pas que ces prés
Liquides sont diaprés
De lis, d’ceillets et de roses ?

— Papillons, vous êtes fous.
Ces fleurs-là, m’entendez-vous,
Ce sont les vagues ameres
Où les rayons miroitants
Font éclore le printemps
Dans un jardin de chimères.

— Qu’importe, si nous croyons
Aux fleurs de qui ces rayons
Dorent la belle imposture !
Dût-on ne point les saisir,
N’est-ce pas encor plaisir
Que d’en risquer l’aventure ?

— Allez, vous avez raison.
Comme vous à l’horizon
Mes vœux portent leur offrande.
Poètes et papillons,
Partons en gais tourbillons,
Tout petits sur la mer grande.


(La Mer)

OISEAUX DE TEMPÊTE

Quand la mer esc douce aux régates,
On n’y voit que des goélands,
Qui planent, paresseux et lents,
Chatoyants comme des agates.

Les poissons morts et les morgates
Vont à ces pêcheurs indolents.
Mais il faut l’orage aux élans
Des albatros et des frégates.

Car, pour ces fous, la volupté,
C’est de fouetter le vent dompté
Et la vague qui se démène.

Ainsi les grands cœurs arrogants
Ne sortent de la foule humaine
Qu’aux heures troubles d’ouragans.

(La Mer)

HALLALI

Ô gouttes de mon sang, voilà donc votre histoire
Et les chansons que vous chantez !
Va, sang de mes aïeux, vieux sang blasphématoire.
Sang des gueux, sang des révoltés,
Tes leçons dans mon cœur ne resteront pas vaines,
Brave sang toujours en éveil

Dont le flot vagabond aime à jaillir des veines
Pour montrer sa pourpre au soleil !
Je veux aussi, je veux comme vous, mes ancêtres,
Vivre debout sur i’étrier,
Pousser ma charge, et dans la bataille des êtres
Ouvrir mon sillon meurtrier.
En ce temps où le vent des folles aventures
Ne souffle plus dans nos poumons,
Je n’irai pas chercher les victoires futures
A travers les vaux et les monts ;
Mais dans l’intelligence humaine ensemencée
D’un tas de mots intimidants,
Je lancerai les noirs chevaux de ma pensée,
Ventre à terre et le mors aux dents ;
Et malgré les fourrés obscurs pleins de racines,
Les fondis où l’on disparaît,
Les étangs croupissants aux plantes assassines,
Malgré tout fouillant la forêt,
J’y donnerai la chasse à la bête hagarde
Qu’elle cache en ses antres verts,
Afin de lui plonger au cœur jusqu’à la garde
Le clair yatagan de mes vers.
O Dieu, jusqu’à présent, dans les mythologies,
Parmi les avatars passés,
A te mettre en lambeaux mes mains se sont rougies:
Mais pour moi ce n’est pas assez.
Ce qu’il faut à ma haine, à ma vengeance entière,
A mes blasphèmes triomphants,
Ce n’est pas seulement ton corps fait de matière
Par les hommes encore enfants ;
C’est la chair de ta chair, c’est l’âme de ton âme,
Ton concept enfin dégrossi,
Moins palpable que l’air, plus subtil que la flamme,
Et que je veux tuer aussi.

Par le respect des lois, l’amour de la Nature,
Le culte de notre raison,
C’est toi, c’est toujours toi qui dans notre pâture
Mets l’Absolu comme un poison.
En vain les Dieux sont morts ; le dernier agonise ;
Toi, tu demeures immortel.
En se divinisant l’homme te divinise,
Et son orgueil te sert d’autel.
Mais moi, je ne sais pas ces lâches défaillances.
Suivant ma route jusqu’au bout,
Ces cultes, ces respects, ces amours, ces croyances
Qui dans nos cœurs restent debout,
J’éteindrai leurs lueurs, suprêmes girandoles
Des vieux temples abandonnés.
Hurrah! Pour l’hallali des dernières Idoles,
Fanfares des aïeux, sonnez !
Ô sang des Touraniens qui bous dans mes artères,
Sang des révoltés, sang des gueux,
Comme à travers les champs, à travers les mystères
On peut prendre un galop fougueux !
Taïaut ! taïaut ! Voici le troupeau des Idées
Qui fuit effaré devant nous.
Taïaut! taïaut! Que nos montures débridées
Aient la tête entre leurs genoux !
Hardi ! Traversons tout, le taillis, la clairière,
Sautons les rus, les chemins creux !
Plus vite, et sans jamais regarder en arrière !
Ceux qui tombent, tant pis pour eux !
Hallali ! hallali ! Quand la bête forcée
Sera morte, le ventre ouvert,
Alors enfin, ô noirs chevaux de ma pensée,
Je pourrai vous remettre au vert ;
Alors, à ciseler des bijoux de vitrine
J’emploierai mon clair yatagan ;


Alors, ô sang cruel qui fis dans ma poitrine
Passer ce souffle d’ouragan,
Ô vieux sang des aïeux, du sang de la curée
Je serai pour toi l’échanson,
Et je t’en ferai boire une pleine verrée
Pour te payer de ta chanson !

(Les Blasphèmes)