Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Émile Dodillon

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur*** 1842 à 1851 (p. 293-299).




ÉMILE DODILLON


1848




Né en 1848 à Crévecœur (Seine-et-Marne), M. Émile Dodillon a publié Les Écolières (1874), puis La Chanson d’Hier (1881). Venu à la suite des Parnassiens, il apprit à leur école son métier de rimeur. Il en connaît toutes les ressources et les possède si bien qu’il se donne, quand il le veut, l’air de les négliger. Une singulière souplesse, voilà, en effet, sa faculté caractéristique.

« M. Dodillon, comme le dit un critique de goût, est un fin ciseleur de rimes, amoureux de subtilités et de quintessences, un artiste, en un mot… C’est de la poésie raffinée telle que nous l’aimons, bien que l’imitation de Baudelaire soit trop sensible… Docteur en prosodie sur toutes les coutures, il a une langue bicarré, maniérée, tordue, dont nous ne nous plaindrons pas, considérant volontiers avec lui la poésie comme une exquise débauche réservée à quelques élus, comme une sorte de mystère d’Éleusis où ne sont admis que de rares initiés… »

Depuis La Chanson d’Hier, M. Émile Dodillon a publié plusieurs romans : Le Forgeron de Montglas, Les Vacances d’un Séminariste, Le Moulin Blant, Hémo, qui tous ont été fort appréciés. Ses œuvres complètes se trouvent chez A. Lemerre.

a.l.


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LES APOTHÈTES


Voici, mâchelauriers, mes frères,
Un rêve qui fait bien souvent
Sous mon front tinter les artères
Comme des cloches de couvent.

C’est surtout quand, non économe
De mes vingt ans, j’use mes jours
À limer ces choses qu’on nomme
Des vers ? parfois ; des mots ? toujours ;

Surtout dans ces heures d’automne
Sans chaud soleil ni vent glacé
Où le soir, long et monotone,
Par la nuit terne est remplacé ;

Heures d’agonie, où mes tempes
Se ratatinant sous l’ennui,
Pareil au sorcier des estampes
Qui se démène dans la nuit,

J’étreins quelque idée en sa bourbe
Noyée, ainsi qu’un chien crevé,
Et l’amène à l’air, et la courbe
Sous le joug du rythme rêvé;

C’est surtout alors, ô vous, graine
D’Homère, ô mes frères poussifs,
Que ce rêve, fleur de migraine,
M’agite en frissons convulsifs.


D’abord, je vois la Sparte antique.
Les Anciens passent, front penché.
Ils quittent la table publique
Et vont s’assembler au Lesché.

Là, selon le rhêtre inflexible,
Tous les nouveau-nés sont tenus.
Chacun des Anciens, impassible,
Fait l’examen de leurs corps nus.

Les uns, ceux aux couleurs prospères,
Les bien musclés, les forts, les beaux.
Sont remis au bras de leurs pères.
Pour eux, les retours triomphaux.

Pour eux, pendant l’apothéose
Du soleil, ce flot qui garda
Dans les rougeurs du laurier-rose
La trace des bains de Léda.

Pour les autres, ceux dont le torse
Est mou, les laids, les chassieux,
Ceux par qui se perdraient la force
Et la beauté des fiers aïeux,

Là-bas, à l’ombre du Taygète,
On les porte, les mal bâtis.
Un gouffre bâille : on les y jette.
Un cri : tous sont anéantis.

Eh bien, les âmes délivrées
De tous ces rebuts impotents,
Je les vois, d’air libre enivrées,
Monter dans l’espace et le temps.


Elles vont. Un siècle qui sombre
Dans ton abîme, Éternité,
Ne fait pas rider ton flot sombre,
Ni tourner leur front de côté.

Elles vont. Des étoiles meurent
À suivre leur vol vagabond :
Mes deux yeux sur elles demeurent
Tout grands ouverts, où qu’elles vont.

Enfin, d’un ciel rempli de cendre,
Je les vois tomber, je les vois
Sur nos mères à tous descendre,
Ô poètes sans reins, sans voix.

Hélas ! que n’es-tu faux, mon rêve ?
Mais non. Ces âmes d’avortons,
Ce sont bien celles que, sans trêve,
Nous tous, les faibles, nous portons.

C’est pourquoi ceux de notre race
Sont maudits entre les maudits,
Qu’ils soient couverts d’or ou de crasse,
Dans des palais ou des taudis.

C’est pourquoi, niais que nous sommes,
Nous vieillissons, soûls d’encre, et sourds,
Passant nos veilles et nos sommes
À pleurnicher sur nos amours.
— À quoi donc bon vous plaindre aux femmes
De vos cœurs par elles ouverts?
Sans les colères de vos âmes,
Où. donc les âmes de vos vers." —


C’est pourquoi des nuits d’hiver froides
Aux clairs avrils éblouissants,
Nous descendons vos marches roides,
Ô noirs caveaux des impuissants !

Caveaux où les membres se rouillent,
Où l’âme, achevant de déchoir,
S’enlize en des marais où grouillent
Tous les germes du désespoir.

Comme ces chairs que l’écrouelle
Ronge, et qu’on défend à l’étal,
Frères ! nos vers n’ont pas la moelle,
Creux qu’ils sont dès le temps fœtal.

Mais, puisque ainsi c’est notre vie,
Chantons ! sans souci ni remord,
Chantons ! et n’ayons qu’une envie :
C’est d’acquérir — lorsque la Mort

À ses vieilles dents nous agrafe
Comme un chien fait d’un lapereau —
Deux ou trois lignes d’épitaphe
Dans l’almanach de Vapereau.

(Les Ecolières)

L’APÔTRE

Le plomb fondu, versé de haut sur la poitrine,
Creusait une caverne, ainsi qu’un nœud de vers,
Jusqu’aux poumons déjà par les verges ouverts.
— Souriant, il prêchait la suave doctrine.


Comme les hurlements de la houle marine
Les clameurs de la plèbe enflaient, l’odeur des chairs
Vives comptant parmi ses régals les plus chers.
— Un souffle calme à peine agitait sa narine.

L’un des bourreaux enfin de ses ongles sanglants
Lui fouilla dans le cœur, le touchant presque aux flancs
De son front où la haine elle-même s’attise.

L’apôtre alors, d’un peu de son sang pur qu’il prit,
Signa cet homme au front, et dit : « Je te baptise
Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. »

(La Chanson d’Hier)

Sachant qu’il combattes derniers combats,
Le soleil s’obstine en vain tout là-bas :
Il faut qu’il se rende
Et roule sanglant sous le flot vainqueur.
— La mer est bien grande, et pourtant mon cœur,
Mon cœur sait encore une amour plus grande.

Remontez bien vite, ô clairs rayons d’or,
Remontez bien vite, et chassant encor
La nuit ténébreuse,
Des oiseaux du jour ramenez le chœur.
— La mer est bien creuse, et pourtant mon cœur,
Mon cœur sait encore une amour plus creuse.


C’est l’aurore ! À l’est, un joyeux éclair
Comme un coup d’épée entr’ouvre et fend l’air.
Le soleil s’enraie :
Fuyez, nuit et spleen, hiboux et rancœur.
— La mer est bien gaie, et pourtant mon cœur,
Mon cœur sait encore une amour plus gaie.

Mais un grand nimbus tout noir, pesamment,
Déroulant ses plis dans le firmament
Comme un drapeau d’ombre,
Fait croasser d’aise un corbeau moqueur.
— La mer est bien sombre, et pourtant mon cœur,
Mon cœur sait encore une amour plus sombre.


(La Chanson d’Hier)