Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Maurice Bouchor

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 72-76).




MAURICE BOUCHOR


1855




Maurice Bouchor, né le 16 novembre 1855, a publié, à l’âge de dix-neuf ans, ses premiers vers, Les Chansons joyeuses (1874) ; il a donné ensuite Les Poèmes de l’Amour et de la Mer ( 1876), le Faust moderne (1878), les Contes Parisiens (1880), L’Aurore (1883), Les Symboles (1888) et Dieu le veut, drame (1888). M. François Sauvy, dans la Revue libre, a ainsi jugé le poète des Symboles : « Après s’être quelque temps complu dans un matérialisme un peu superficiel dont les Chansons joyeuses donnèrent la note, matérialisme bientôt relevé d’un fervent amour de la nature dont en trouvera l’empreinte dans les Poèmes de l’Amour et de la Mer, l’auteur ne tarda pas a mesurer le vide et l’insuffisance de cette doctrine avec laquelle bon nombre d’actes humains restaient sans explication. M. Bouchor a traduit lui-même dans le Faust moderne l’espèce de dépression morale et les réelles souffrances qu’entraînaient des théories pessimistes aussi peu faites pour lui...

« Tiraillé entre son panthéisme mystique et sa recherche d’un Dieu personnel, il s’efforce de concilier ces tendances de manière à satisfaire à la fois « son désir d’un entier repos de l’âme au sein de Dieu et le rêve d’une immortalité active consacrée au triomphe de la justice. » Au tumulte des idées, nous dit-il, s’ajouta le confit des sentiments, et de cette crise sortit L’Aurore.

Laissons-le maintenant exprimer lui-même les idées qui le guident aujourd’hui : « Je résolus d’exprimer mon adoration de l’Être inconnu en me servant des plus belles paroles qui, dans tous les temps, eussent jailli de l’âme humaine. J’admettrais les dogmes les plus différents pourvu que je ressentisse l’émotion des siècles et des races qui les avaient consacrés. » Telle est l’idée mère doù sont sortis Les Symboles. »

Les œuvres complètes de M. Maurice Bouchor ont été éditées par MM. G. Charpentier et Fischbacher.

a. l.





À WILLIAM SHAKESPEARE




Shakespeare, emporte-moi sur l’aile de tes vers,
Car je veux saluer le soleil d’Italie.
Dans ton verre vidé je veux boire ta lie ;
Je veux me parfumer de tes citronniers verts.

Par quelque chaude nuit, la cervelle à l’envers,
Au son des tambourins lointains, l’âme remplie
De lumière et de bruit, je veux voir la folie
Monter comme un ardent soupir aux cieux ouverts.

Et puis, remporte-moi sur tes puissantes ailes
Vers le Nord, où l’on voit par les nuits solennelles
Chaque rêve muet fleurir en astre d’or.

Noble mélancolie ! Oh ! mon âme affolée
Reprendra par les monts connus son libre essor,
Au milieu de la grande neige immaculée.


(Chansons joyeuses)




*
*       *



Que la brise du ciel est légère et joyeuse !
Comme en silence au loin glissent les blanches voiles !
Que la voix de la mer, grave et religieuse,
Monte tranquillement vers les belles étoiles !


Oh ! quand la sombre nuit apparaît et déploie
Ses ailes, lentement comme un oiseau sauvage,
Moi, mon âme s’éveille, — et ma plus grande joie
Est d’écouter rouler les galets sur la plage.

Tout est si beau, mes yeux s’emplissent d’un tel rêve !
L’Océan monstrueux me donne le vertige ;
La lune, que le flot fait danser et soulève,
Semble une fleur des eaux qui tourne sur sa tige.


(Poèmes de l’Amour et de la Mer)





SONNET




Si, comme je l’espère et comme tu le dis,
Dans cette lourde chair souffre une âme immortelle,
Au sortir de mon corps se délassera-t-elle
Sous les magnolias d’un calme paradis ?

Goûtera-t-elle en paix, loin des brûlants midis,
Au bord d’un fleuve heureux qui mouillera son aile,
La fraîcheur d’une eau vive et d’une ombre éternelle,
Sur des tapis de fleurs par les sylphes ourdis ?

Pourrai-je, sans douleur, revivre et me connaître ?
Sentirai-je en rêvant se mêler à mon être
La musique de l’eau, des feuilles et du ciel ?

Serai-je toujours moi, comme tu me l’assures,
Sans que le souvenir persistant et cruel
Dans ce qui fut mon cœur imprime ses morsures ?


(L’Aurore)




CHANSON




Le bon soleil, père des choses,
Quand il a fait fleurir les roses
Dore les beaux sillons de blé ;
Ainsi, la jeunesse passée,
Puisse ta virile pensée
Être l’épi dur et gonflé !

Puis, le ciel calme de septembre
Voit les raisins de pourpre et d’ambre
Mûrir sur leurs coteaux pierreux ;
Ainsi je voudrais que ton âme
En elle renfermât la flamme
D’un vin splendide et chaleureux.

Lasse, l’humanité se traîne.
Que ta raison forte et sereine
Lui soit un pain substantiel !
Et, sentant le bonheur de vivre,
Qu’éperdument elle s’enivre
De ta chanson, fille du ciel !

Sans défaillance ni blasphème,
Marche devant toi : fais toi-même
Une large entaille à ton flanc
Pour que chacun s’y désaltère ;
Et réjouis-toi, si ton frère
Mange ton cœur et boit ton sang.


(L’Aurore)




IDYLLE




Ta beauté radieuse illuminait mon rêve.
Des flûtes et des chants résonnaient sur la grève ;
Les pins embaumaient l’air de leur vive senteur ;
Et des couples erraient avec grâce et lenteur
À travers les bosquets mystérieux de l’île.
Que cette après-midi fut joyeuse et tranquille !
Tandis qu’une mer bleue aux flots étincelants
Mouillait mon front d’écume et baisait tes pieds blancs,
Non loin de nous, l’essaim des Dryades légères
Dansait pudiquement dans les hautes fougères.
Couché sur le rivage et regardant tes yeux,
Je laissais mon amour pur et silencieux
S’élever jusqu’à toi pendant ces heures saintes.
Tes cheveux, couronnés de grappes de jacinthes,
D’un flot brillant et noir baignaient ton cou neigeux.
Bercée au bruit lointain des chansons et des jeux,
Ton âme apparaissait dans ton vague sourire ;
Et les flûtes mêlaient aux accords de la lyre
D’harmonieux sanglots et des plaintes d’amour.
Tu me l’abandonnais, ton âme, sans retour ;
Et mes profonds désirs perdaient leur violence,
Car je pouvais baiser le virginal silence
Des lèvres qui m’avaient tenté cruellement.
Les saphirs de la mer et le beau ciel clément
Rayonnaient au soleil immortel de la Grèce ;
De longs soupirs passaient dans l’air plein de tendresse ;
La soutïrance et le mal nous étaient inconnus,
Et moi, comme la mer, je baisais tes pieds nus.