Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Pétrus Borel

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 256-258).




PÉTRUS BOREL

1809–1859



Joseph Pétrus Borel d’Hauterive, né à Lyon en 1809, publia en 1831 les Rhapsodies et plus tard les Contes immoraux, et Madame Putiphar.

Charles Baudelaire a écrit sur cet auteur les lignes suivantes :

« Je me suis demandé comment le poète qui a produit l’étrange poème, d’une sonorité si éclatante et d’une couleur presque primitive à force d’intensité, qui sert de préface à Madame Putiphar, avait pu aussi en maint endroit montrer tant de maladresse, butter dans tant de heurts et de cahots, tomber au fond de tant de guignons. »

Nommé Inspecteur de la colonisation de Mostaganem, il mourut d’une insolation en Algérie.

A. L.


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PROLOGUE

(FRAGMENT)




Une douleur renaît pour une évanouie ;
Quand un chagrin s’éteint, c’est qu’un autre est éclos ;
La vie est une ronce aux pleurs épanouie.

Dans ma poitrine sombre, ainsi qu’en un champ clos,
Trois braves cavaliers se heurtent sans relâche,
Et ces trois cavaliers, à mon être incarnés,
Se disputent mon être, et sous leurs coups de hache
Ma nature gémit ; mais, sur ces acharnés,
Mes plaintes ont l’effet des trompes, des timbales,
Qui soûlent de leurs sons le plus morne soldat,
Et le jettent joyeux sous la grêle des balles,
Lui versant dans le cœur la rage du combat.

Le premier cavalier est jeune, frais, alerte ;
Il porte élégamment un corselet d’acier,
Scintillant à travers une résille verte
Comme à travers des pins les cristaux d’un glacier ;
Son œil est amoureux ; sa belle tête blonde
A pour coiffure un casque, orné de lambrequins,
Dont le cimier touffu l’enveloppe et l’inonde
Comme fait le lampas autour des palanquins.
Son cheval andalous agite un long panache
Et va caracolant sous ses étriers d’or,
Quand il fait rayonner sa dague et sa rondache
Avec l’agilité d’un vain toréador.

Le second cavalier, ainsi qu’un reliquaire,
Est juché gravement sur le dos d’un mulet,
Qui ferait le bonheur d’un gothique antiquaire ;
Car sur son râble osseux, anguleux chapelet,
Avec soin est jetée une housse fanée,
Housse ayant affublé quelque vieil escabeau,
Ou caparaçonné la blanche haquenée
Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau.
Il est gros, gras, poussif ; son aride monture
Sous lui semble craquer et pencher en aval :
Une vraie antithèse, — une caricature

De carême-prenant promenant carnaval !
Or, c’est un pénitent, un moine, dans sa robe
Traînante enseveli, voilé d’un capuchon,
Qui, pour se rendre au ciel, ici-bas se dérobe ;
Béat, sur la vertu très à califourchon.
Mais Sabaoth l’inspire : il peste, il jure, il sue ;
Il lance à ses rivaux de superbes défis,
Qu’il appuie à propos d’une lourde massue :
Il est taché de sang et baise un crucifix.

Pour le tiers cavalier, c’est un homme de pierre,
Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux ;
Un hyperboréen ; un gnome sans paupière,
Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux
Comme un tombeau vidé lorsqu’une arme le frappe.
Il porte à sa main gauche une faux dont l’acier
Pleure à grands flots le sang, puis une chausse-trape
En croupe où se faisande un pendu grimacier,
Laid gibier de gibet ! Enfin pour cimeterre
Se balance à son flanc un énorme hameçon
Embrochant des filets pleins de larves de terre,
Et des vers de charogne à piper le poisson.



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