Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Gustave Mathieu

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Anthologie des poètes français du XIXème siècle, Texte établi par (Alphonse Lemerre), Alphonse Lemerre, éditeur* 1762 à 1817 (p. 252-255).



GUSTAVE MATHIEU


1808–1877




Gustave Mathieu, né dans la Nièvre en 1808, a fermé les yeux en 1877 à Bois-le-Roi, sous Fontainebleau ; mais sans mourir en détail, sans avoir eu le triste privilège, comme tant d’autres, de se survivre longtemps à lui-même.

Son dernier vœu s’est accompli : Des mains amies l’ont pieusement inhumé tout au bord de la forêt qu’il a si bien chantée.

Dans sa jeunesse, à l’aurore des sensations toutes neuves, le poète a fait le tour du monde, doublé le Cap Horn et le Cap des Aiguilles, mais à bord d’un navire à voiles, avant que l’extension de la grande vapeur eût barbouillé le ciel de ses tourbillons noirs. Ses premières poésies sont particulièrement originales et saisissantes, et s’il a étudié la mer, il connaît l’alphabet des étoiles.


Livre immense tout grand ouvert
À l’œil du pilote et du pâtre.

Dans un autre ordre de pensées, ses chansons les plus connues sont Jean Raisin et Chante-clair, notre vieux coq des Gaules, qui fait vibrer ses notes de gloire dans un héroïque et intarissable gosier :


Tous les chante-clair lui répondent
Comme s’ils s’entendaient entre eux ;

Les chants s’éloignent, se confondent,
En montant de la terre aux cieux.

Après nous avoir remis en mémoire Rome et Brennus, le poète déploie nos fiers drapeaux des anciens jours, quand, juché sur la hampe, Chante-clair passait dans la mêlée :


Et sous la mitraille enflammée,
En avant quand il faut marcher,
On l’aperçoit dans la fumée.,
Comme un souvenir du clocher.

Assurément ces vers-là doivent éveiller quelque chose dans le cœur rustique et simple qui bat sous la grosse capote des troupiers.

Dans les petites scènes d’intérieur, admirablement peintes, on aime à revoir Cenderinette. C’est une des rares chansons teintées de clair obscur, où une larme discrète glisse rapidement sur la joue enluminée du buveur et tombe silencieusement dans son verre. Il faudrait être un rustre grammatical pour chercher noise à quelques négligences de style, qui très souvent sont un charme de plus.

Pour résumer en quelques mots notre impression sur les œuvres du poète, nous dirons que sa Muse, très française et souvent gauloise, nous apparaît comme une svelte et riche meunière, dont le moulin commande un petit cours d’eau, frais voisin de la mer ; la belle paysanne peut suivre de l’œil la grande courbe du goéland dans son vol et saluer de regards amis l’émeraude filante du martin-pêcheur sous les saules verts-cendrés.

Son volume de poésies a paru chez Georges Charpentier en 1877, sous ce titre : Parfums, Chants et Couleurs. (La première édition avait été publiée à Lyon sous les auspices de Richard Wallace en 1873.)

André Lemoyne.
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UN HOMME À LA MER




Sous la nuit sombre et sans étoiles,
Par grosse mer et loin du port,
On a cargué les hautes voiles,
Il vente de plus en plus fort.
Sous le flot qui déferle et gronde,
Ils se hâtent, les francs gabiers,
La cloche appelant tout le monde
Pour le bas ris dans les huniers.

De l’arrière au mât de misaine,
Hâtons-nous ! le vent n’attend pas ;
Ainsi le veut le capitaine
            Du grand trois-mâts.

L’équipage dans la mâture
Sur tous les points s’est élancé,
Et sur la vergue à l’empointure
Le plus leste s’est avancé…
Quand tout à coup un cri sauvage
Sonna plaintif et sans espoir,
Et dans les lueurs du sillage
Un matelot passa tout noir.

De l’arrière au mât de misaine,
Hâtons-nous ! le vent n’attend pas ;
Ainsi le veut le capitaine
            Du grand trois-mâts.


Le capitaine a dit : « Silence !
Sauvons d’abord le grand trois-mâts ;
Quand le danger pour tous commence,
Non, pour un seul je n’attends pas…
Que la vague lui soit légère !
Et si nous revoyons le port
Nous dirons à sa vieille mère,
Nous lui dirons… qu’il ventait fort. »

Du grand mât au mât de misaine,
Hâtons-nous ! le vent n’attend pas ;
Ainsi le veut le capitaine
            Du grand trois-mâts.



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