Anthologie des poètes français du XIXème siècle/Raoul Gineste

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Anthologie des poètes français du XIXème siècleAlphonse Lemerre, éditeur**** 1852 à 1866 (p. 38-42).




RAOUL GINESTE


1852




Raoul Gineste, né en 1852 à Fréjus (Var), a publié ses premiers vers dans plusieurs Revues littéraires et a fait paraître en 1887 un volume intitulé : Le Rameau d’Or. On lit avec émotion ce ce livre sincère, on le ferme avec un peu de tristesse, mais consolé par la sympathie humaine qui s’en dégage.

Dans une première série de poèmes qui a moins d’intensité que le reste, mais qui est d’un esprit curieux et raffiné, d’un peintre habile, Raoul Gineste retrace le souvenir d’époques lointaines qui lui ont plu.

Les deux dernières séries, Au Coin du Feu et Dans la Rue, sont peut-être lles plus originales. Dans l’une le poète a concentré sa rêverie : échappées de philosophie mélancolique et résignée, apparaît peut-être mieux qu’ailleurs « la couleur de son âme. » Dans l’autre, il ouvre ses yeux au spectacle de la rue, aux misères du peuple, non pas en badaud, en flâneur misanthropique, ni même en pur artiste, mais en homme qui sait voir, comprendre et sentir, cela sans fade sentimentalité ni déclamation oiseuse.

Les poésies de Raoul Gineste ont été éditées par A. Lemerre.

Maurice Bouchor.




LE REFUS




Comme nous revenions du bois un soir de Mai,
Un de ces tièdes soirs où notre âme amollie
Se laisse aller au fil de la mélancolie,
Pour s’être trop mirée aux yeux de l’être aimé,

Elle alla se blottir au fond d’une causeuse,
Où, sur le velours sombre et bleu, son front pâli
Ressortit lumineux dans un jour affaibli,
Le jour mystérieux et doux d’une veilleuse.

Selon son habitude elle était tout en noir,
Ayant mis, pour me plaire, une robe de soie,
Celle dont les froufrous me causaient tant de joie
Lorsque je l’entendais arriver chaque soir.

Ses bras sveltes sortaient des manches évasées
Et, de ses doigts fluets, des arômes subtils
S’exhalaient, comme font les parfums des pistils.
Et la lune parut à travers les croisées !...

Ému, je pris sa main si blanche dans ma main,
Et je restai longtemps près de la bien-aimée,
À ses genoux qui sont la place accoutumée
Où souvent j’ai veillé jusques au lendemain.

Ses pieds, de blonde frêle et de parisienne,
Ainsi que des oiseaux farouches et tremblants,
Apparaissaient tapis sous un flot de volants,
Au milieu d’un fouillis de dentelle ancienne.



Et, comme ses grands yeux profonds et langoureux
Semblaient poursuivre au loin quelque chimère étrange,
Je voulus qu’un baiser rappelât le cher ange
À la réalité tendre des amoureux.

Mais ses yeux, sous les cils qui sont leurs chastes voiles,
Ont fui l’ardeur de mon regard énamouré ;
J’ai compris le refus à peine murmuré ;
— Ce soir-là nous avions regardé trop d’étoiles.





FAIBLESSE




Je n’ai pas osé contempler les cieux,
Ayant peur de voir s’entr’ouvrir les voiles
Qui me font aimer les blondes étoiles.
— Il était si beau, l’azur de ses yeux !

Je n’ai pas osé scruter le mystère
De l’immensité, désert effrayant
Où s’est égaré plus d’un cœur vaillant.
— Près d’elle j’étais si bien sur la terre !

Je n’ai pas osé penser à demain ;
Qu’importe le temps ? qu’importe l’espace ?
Fallait-il songer que tout meurt et passe,
Quand sa main si douce était dans ma main !

J’ai voulu laisser aux âmes plus fortes
Le savoir amer d’un soleil éteint,
Moi qu’une tristesse indicible atteint
Rien qu’à voir tomber quelques feuilles mortes.




LES VIEUX CHATS




Comme ils sont tristes, les matous,
De n’être plus sur les genoux
Qui leur faisaient un lit si doux ;

Qu’ils regrettent les longues veilles,
Où les doigts secs des bonnes vieilles
Taquinaient leurs frêles oreilles ;

Lorsque assises au coin du feu,
En rêvant au bel houzard bleu
Qui reçut le premier aveu,

Les tricoteuses de mitaines
Évoquaient les amours lointaines,
Le temps heureux des prétentaines ;

Alors les minets adorés,
Arquant leurs dos gras et fourrés,
Prenaient des airs énamourés ;

Ils avaient des façons béates
De se lustrer du bout des pattes,
En rêvant aux mignonnes chattes ;

Ou, comme des sphinx accroupis,
Ils ronronnaient sur les tapis,
Laissant aux rats de longs répits.

Fi des rats malins ! Les maîtresses
Leur faisaient de longues paresses
Pleines de lait et de caresses ;


Le bon mou qu’on allait manger
Cuisait avec un bruit léger ;
Fallait-il donc se déranger !

Mais, ô revers inévitables !
Des héritiers peu charitables
Ont proscrit les chats de leurs tables ;

Les voilà bohèmes : souvent,
Par les nuits de neige et de vent,
Ils grelottent sous un auvent ;

Ombres étiques et funèbres,
Ils profilent dans les ténèbres
Leurs dos échancrés de vertèbres ;

Et quand ils voient passer en bas
De bonnes femmes à cabas
Qui trottent menu d’un air las,

Le bon goût des crèmes sucrées
Où trempaient les croûtes dorées,
Revient à leurs lèvres sevrées,

Et les vieux chats, d’un air dolent,
Hantés par un cruel relent,
Font le gros dos en miaulant.