Anthologie féminine/Christine de Pisan

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Anthologie féminineBureau des causeries familières (p. 9-21).

CHRISTINE DE PISAN

(Née à Venise en 1363[1])

Christine de Pisan est la première femme qui écrivit en prose dans la langue française et qui fut, dans le sens propre du mot, femme de lettres, c’est-à-dire vécut de sa plume. Sa vie, remplie de vertus, de devoirs accomplis, de luttes, son mérite intellectuel, en font un véritable modèle à citer, et nous ne dissimulons pas le culte que nous lui avons voué. Elle a droit à la première place en tête de la phalange des femmes écrivains. Néanmoins, si les grandes lignes de son existence sont suffisamment connues, et si la mention de son nom figure dans les ouvrages pédagogiques, ses écrits ne sont pas vulgarisés autant qu’ils le méritent ; cela s’explique par l’absence de nouvelles éditions. Pour la lire, il faut avoir recours aux manuscrits ou à des éditions remontant aux premières années de l’imprimerie[2].

Christine de Pisan eut une enfance heureuse, somptueuse, quoique bourgeoise. Fille du Dr Thomas de Pisan, le savant astrologue que Charles le Sage avait fait venir de Bologne et attaché à sa personne, elle vint avec sa mère, à l’âge de cinq ans, rejoindre son père installé au Louvre, et fut présentée au roi, qui, charmé de ses grâces enfantines et de son précoce esprit, promit de la faire élever à la cour comme la plus noble damoiselle.

À quatorze ans, Christine possédait ses auteurs anciens et écrivait correctement des vers en latin et en français, sans se douter qu’un jour son savoir deviendrait son gagne-pain et celui des siens. Son père, en vrai sage, lui choisit alors pour époux non un des brillants seigneurs de la cour qui auraient brigué l’honneur d’épouser la jeune protégée du roi, la fille du riche astrologue dont la charge rapportait deux cents livres par mois, mais un jeune « escholier », notaire et secrétaire du roi, Estienne du Castel, originaire d’une vieille et noble famille de Picardie.

Le bonheur de Christine était à son apogée. En vertu des lois qui régissent l’humanité, il devait donc décroître. Charles V mourut, le crédit de Thomas de Pisan s’évanouit, et le vieil astrologue, accablé par les infirmités et les désastres, succomba peu de temps après.

Estienne ne gagnant pas assez pour suffire à sa famille, Christine prit la plume et commença à écrire pour le public des essais historiques ; mais une catastrophe plus terrible encore devait venir briser à tout jamais « sa pauvre âme ensdolosrie ». Son mari, enlevé par la peste, la laissa sans fortune avec trois jeunes enfants et sa vieille mère à sa charge. Vieille histoire d’aujourd’hui comme d’alors, que l’on retrouve de tous les temps. Son malheur est cause de sa gloire. Elle se met au travail avec une nouvelle énergie, étudiant ce qu’elle s’aperçoit ne pas savoir assez, compulsant, feuilletant les maîtres, peuplant sa mémoire, travaillant son style ; puis elle lance ses écrits en un français très châtié, dédiés aux nobles personnages qui peuvent la protéger.

Elle dédia, entre autres, son livre de la Mutation de Fortune[3] au duc Philippe le Hardi, qui éprouva tant de plaisir à cette lecture qu’il la fit appeler au palais du Louvre ; elle rentra non sans émotion dans cette demeure royale ou elle avait passé une si heureuse enfance. Philippe lui traça le plan d’un ouvrage, précieux pour Christine à exécuter autant avec le cœur qu’avec la plume : ce n’était rien moins que la vie du monarque surnommé le Salomon de la France.

Les documents du temps nous la représentent à son pupitre de chêne, entourée de livres et de manuscrits, vêtue de la longue robe de drap et des coiffes multiples à la religieuse, travaillant avec ardeur à son livre préféré : le Chemin de la long estude, lorsque les envoyés du duc se présentèrent.

Elle entreprit alors d’écrire l’histoire de Charles V, de ce roi qui, dans sa jeunesse, l’asvoit nousrie de son pain. Personne mieux qu’elle ne connaissait ce qu’il y avait de grandeur et de sagesse dans ce faible corps rendu si débile par le poison de Charles le Mauvais, et ne pouvait mieux décrire le faste des fêtes royales et les mœurs chevaleresques de cette cour où elle avait été élevée, de ce palais dont les détours n’avaient pas de secret pour elle. La première partie de son ouvrage était finie avant l’année écoulée. Elle allait commencer la seconde, quand une fois de plus la mort vint se mettre en travers de sa sécurité en prenant Philippe le Hardi, qui n’eut pas la joie de voir achever cet impérissable monument, élevé avec une indicible piété à l’inoubliable mémoire de son frère.

Christine de Pisan se ploya avec résignation devant l’implacable malheur qui ne se lassait pas de la poursuivre. Sa mère avait été rejoindre les aimés déjà partis, et « son cuer s’espanouissoit de joye quand elle songeait que le iour ne sausroit tarsder bien loing où elle si bieng isroit les restrouvez ».

Pendant le règne de Charles VII et l’invasion anglaise, aussi profondément ulcérée dans son patriotisme que dans ses affections, elle se retira dans un monastère. La France sauvée, elle ressaisit sa lyre pour saluer Jeanne d’Arc ; ce fut son chant du cygne[4] :

Chose est bien digne de mémoire
Que Dieu par une Vierge tendre
Sur France si grant grâce estendre.
Tu Johanne, de bonne heure née,
 Benoist[5] soit Ciel qui te créa.
 Par miracle fut envoïée
 Au roy pour sa provision ;
 Son fait n’est pas illusion,

 Car bien a esté esprouvée…
 Par conseil en conclusion
 À l’effect la chose est prouvée,
 Et sa belle vie, par foy,
 Par quoy on adjouste plus foy
 À son fait, quoy qu’elle fasse,
 Toujours en Dieu devant la face…
 Hée ! quel honneur au féminin
 Sexe ! que Dieu l’ayme, il appert !


Sa fille avait pris le voile et ses deux fils étaient retournés dans la patrie de leur grand-père chercher un avenir plus sûr. Elle mourut isolée et résignée.

Outre les ouvrages que nous avons nommés, il faut encore citer d’elle la Vision, la Cisté des Dames, Cent histoires de Troyes, Cent ballades, une quantité de virelays, de rondeaux, de jeux à vendre.

C’est dans l’édition de 1505 que nous avons pris connaissance de la Cisté des Dames, la première probablement qui ait été faite d’après les manuscrits de l’auteur. C’est une sorte de savoir-vivre et de science de la vie de l’époque, donnant une foule de bons conseils et de renseignements très curieux. Ce livre, écrit en prose, commence par cette phrase :

Par les troys filles de Dieu, nômées Raison, Droiture et Justice, etc.

L’un des derniers chapitres est ainsi intitulé : Comment il appartient que les dames damoiselles à demeuret sur les manoirs se gousvernent au fait de mesnage.

Ses poésies, moins difficiles à entendre que la prose, sont empreintes d’une sensibilité et d’une mélancolie qui vont au cœur. Elles ne sont pas dénuées de philosophie. Quelques-unes chantent l’amour chevaleresque, parce qu’elles se vendaient mieux que les tristes[6], et, pour subvenir aux besoins des siens, elle faisait taire sa douleur et s’efforçait d’être gaie, ainsi qu’elle le répète souvent dans ses vers.

RONDEAU XI


De triste cuer, chanter joyeusement,
Et rire en dueil, c’est chose fort à faire ;
De son penser monstrer tout le contraire,
N’yssir doulz ris de doulent sentement.

Ainsi me fault faire communement
Et me convient, pour celer mon affaire,
De triste cuer chanter joyeusement.

Car en mon cuer porte couvertement
Le dueil qui soit qui plus me puet desplaire.
Et si me fault, pour les gens faire taire,

Rire en plorant, et très amerement
De triste cuer chanter joyeusement.


BALLADE XVIII



Aucunes gens ne me finent de dire
Pour quoy je suis si malencolieuse,
Et plus chanter ne me voient ne rire,
Mais plus simple qu’une religieuse
Qui estre sueil si gaye et si joyeuse ;
Mais a bon droit se je ne chante mais,
Car trop grief dueil est en mon cuer remais.

Et tant à fait Fortune, Dieu lui mire !
Qu’elle a changié en vie doloreuse
Mes jeux, mes ris, et ce m’a fait eslire,
Dueil pour soulas, et vie trop greveuse ;
Si ay raison d’estre morne et songeuse,
Ne n’ay espoir que j’aye mieulx jamais.
Car trop grief dueil est en mon cuer remais.

Merveilles n’est se ma leesce empire ;
Car en moy n’a pensée gracieuse,
N’autre plaisir qui a joye me tire ;
Pour ce me tient rude et maugracieuse
Le desplaisir de ma vie anuieuse.
Et se je suis triste, je n’en puis mais,
Car trop grief dueil est en mon cuer remais.



BALLADE XI



Seulete suy et seulete veuil estre,
Seulete m’a mon doulz ami laissiée,
Seulete suy sans compagnon ne maistre,
Seulete suy dolente et courrouciée,
Seulete suy en langueur mesaisiée[7],
Seulete suy plus que nulle esgarée,
Seulete suy sans amis demourée.


VIRELAY XII



Se pris et los estoit à départir
Et à donner, selon mon jugement,
J’en sçay aucuns qui bien petitement
Y devroient à mon avis partir.

Et, non obstant qu’ilz cuident bien avoir
Assez beauté, gentillece et proece,
Et que chascun cuide un prince valoir,
A leurs beaulx faix appert leur grant noblece.

Mais puis qu’on voit, qui qu’il soit, consentir
À villains faits et parler laidement,
Pas nobles n’est ; ains deust on rudement
D’entre les bons si faitte gens sortir
Se pris et los estoit à departir.

Ne en leurs dis, il n’a nul mot de voir
Grans vanteurs, sonts n’il n’est si grant maistrece
Qu’ilz n’osent bien dire que leur vouloir
En ont tout fait, hé Dieux ! quel gentillece.

Comme il siet mal à noble homme à mentir
Et mesdire de femme et vrayement !
Telle gent sont drois villains purement,
Et devroit-on leur renom amortir
Se pris et los estoit à departir.


JEUX À VENDRE[8]



 Je vous vens la rose de may ?
 Oncques en ma vie n’aimay
 Autant dame ne damoiselle
 Que je fais vous, gente femelle,
 Si me retenez a amy,
 Car tout avez le cœur de mi.

 Je vous vens l’oiselet en gage ?
 Si vous estes faulx, c’est dommage,
 Car vous estes et bel et doulx,
 Si n’ayez telle tache en vous,
 Et digne serez d’être aimé
 Bel et bon et bien renommé.

DICTS MORAUX À SON FILS

(fragments)


Fils, je n’ai mie grand trésor
Pour t’enrichir. Mais au lieu d’or,
Aucuns renseignemens montrer
Te veuil, si les veuilles noter.

Dés ta jeunesse pure et monde[9],
Apprens à cognoistre le monde,
Si que tu puisses par apprendre
Garder en tous cas de mesprendre.

Se as bon maistre, sers-le bien,
Dys bien de lui, garde le sien,
Son secret scelles ; quoi qu’il fasse,
Soyes humble devant sa face.

Se tu es cappitaine de gent,
N’ayes renom d’amer argent,
Car à peine pourras trouver
Bon gens d’armes si en veulx louer.

Se pays as à gouverner,
Et longuement tu veulx régner,
Tiens justice et cruel ne soyes,
Ni de grever gens ne quiers voyes.

Se tu as estat ou office,
Dont tu te meles de justice,

Garde comment tu jugeras,
Car devant le grant juge iras.

Ayes pitié des pauvres gens
Que tu voys nuz et indigens,
Et leur aydes quand tu porras ;
Souviengne-toi que tu morras.

Aymes qui te tient amy
Et te gard de ton ennemy ;
Nul ne peut avoir trop d’amys,
Il n’est nulz petits ennemys.

Ne soyes decepveur de femme,
Honore-les, ne les diffame,
Soffise-toi d’en amer une,
Et ne prens cointance à chacune.

Se tu prens femme accorte et sage,
Croy-la du fait de ton mesnage,
Adjoutes foy à sa parolle,
Mais ne te confesse à la folle.

Se tu sçayes qu’on te diffame
Sans cause, et que tu ayes blasme,
Ne t’en courrouce. Fais toujours bien,
Car droit vaincra, je te dys bien.

D’aucun parle à toy bien prends garde
La fin que le parlant regarde,
Et, se cest requeste ou semonce,
Pense ung petit avant responce.

Ne laisse pas que Dieu servir
Pour au monde trop asservir,
Car biens mondains sont à défin
Et l’âme durera sans fin.


  1. On ignore la date précise de sa mort.
  2. Ces difficultés commencent à diminuer. La Société des Vieux Textes réédite les œuvres de Christine de Pisan par les soins de l’érudit M. Maurice Roy. Deux volumes de poésies sont déjà parus, deux autres sont en préparation, puis viendront les ouvrages en prose.
  3. Ouvrage en vers d’un grand intérêt, où Christine de Pisan décrit les changements que la fortune opère dans le monde, et naturellement prend son existence pour modèle.
  4. Voir Christine de Pisan, sa vie et ses œuvres, par M. Robineau.
  5. Béni.
  6. Jean de Berry payait 200 écus, en 1413, l’épître sur le Roman de la Rose.
  7. Mal à l’aise.

  8. Ces jeux, que l’on trouve au nombre de cent soixante dans les
    œuvres de Christine de Pisan, lui étaient demandés. Comme
    aujourd’hui, on faisait en société des jeux d’esprit, on posait des questions. Ceux-ci ont évidemment donné naissance à celui bien connu des enfants : Je vous vends mon corbillon.
  9. Nette.